Pendant que les Guadeloupéens subissent des tours d’eau et que la défiance envers le service public de l’eau s’accroît, un document est sur le bureau du président du Département (lire notre article ici). Suez, opérateur historique, a déposé une offre précontractuelle : cinq ans, 109 millions, une promesse de résultats en huit mois, la fin des tours d’eau en cinq ans. Un miracle. Ou presque. Faut voir.
Mais alors à quoi sert encore le SMGEAG ? L’ironie est que Suez ne propose pas de reprendre la gestion de l’eau, mais d’apprendre à nager à une régie publique qui, depuis des années, se regarde couler. Avec cette saillie sur les compétences et la gouvernance, pointe le scandale du financement du SMGEAG. Les statuts du syndicat unique de l’eau prévoient en leur article 15 un mécanisme clair : pour financer les services d’eau et d’assainissement, le comité syndical peut décider de faire contribuer les communautés d’agglomération à hauteur de 50 %, 25 % pour la Région, 25 % pour le Département. Ces contributions ont un caractère obligatoire une fois la délibération prise. Et ce mécanisme, le SMGEAG ne l’a jamais actionné. Alors que le syndicat a une mission urgente, vitale, et doit rattraper des décennies de sous-investissement.
Est-ce de l’impuissance ? Du renoncement ? Une faute de gestion, une carence de gouvernance ? Ou pire : une volonté délibérée de ne pas bousculer les non-choix des élus locaux, au détriment des usagers ?
Alors, oui, posons la question qui fâche : à quoi sert cette instance publique où siègent des représentants démocratiquement élus ? À produire des rapports ? Des plans stratégiques ? À subir des entreprises privées en roue libre ? À se muer en guichet poseur de tampon administratif ?
Les Guadeloupéens ont soif. Pas seulement d’eau, mais de sens et de démonstration de légitimité. Ils ne comprennent pas pourquoi il faut passer par un privé pour qu’un service public à l’effectif important fonctionne enfin correctement. Et ils constatent avec stupeur que depuis cinq ans — c’est long cinq ans — les élus qui siègent au comité syndical du SMGEAG ont laissé dormir l’article 15 de ses statuts, préférant l’immobilisme à la mise en mouvement de ses propres membres. Il faut composer avec les appétits des uns, les craintes des autres, les faiblesses des derniers, et l’absence de solidarité ?
Qu’a-t-on fait, jusqu’ici, pour construire une entente ? Qui aurait dû la réaliser ? Un directeur de cabinet selon le SMGEAG qui s’est doté de cette fonction avec une personne recrutée à ce poste. Sauf que pendant près de quatre ans, le SMGEAG a fonctionné avec ce « directeur de cabinet » sans base réglementaire. Les textes relatifs aux syndicats mixtes ne prévoient pas ce poste, défini comme un organe de conseil politique. Des témoignages internes au SMGEAG décrivent cette fonction comme s’étant parfois muée en doublon de la direction générale, suscitant des frictions et questions sur sa légalité et son utilité. Aucun acte formel n’avait été pris pour créer cet emploi jusqu’à ce que la Chambre régionale des comptes pointe cette anomalie. En guise de régularisation, le 28 mars 2025, une délibération intitulée « création d’un emploi de directeur de cabinet » a finalement été adoptée.
Soit le SMGEAG se met à la hauteur de sa mission. Et surtout, qu’il amène ses membres à prendre leur part. Soit on lui retire le masque. Parce qu’au fond, le vrai scandale, ce n’est pas qu’une multinationale propose un plan. C’est que les dirigeants guadeloupéens refusent d’appliquer les règles.
Le réseau d’eau a quitté l’anonymat du sous-sol pour devenir la préoccupation numéro 1 de nombreux Guadeloupéens. Les années d’évitement doivent cesser. Car le vrai problème guadeloupéen n’est pas technique : il est politique.
Dans toute organisation qui fonctionne, il y a d’un côté ceux qui pilotent — les gestionnaires — et de l’autre ceux qui exécutent — les ingénieurs, les techniciens etc. Un chef d’entreprise ne maîtrise pas tous les métiers. Il définit la stratégie, fixe les objectifs, et tient la dragée haute à ses équipes et à ses prestataires dont il comprend et manage le travail.
En Guadeloupe, trop d’élus ont renoncé à ce rôle de pilotage. Endormis par des discours techniques qu’ils n’osaient pas analyser et encore moins contester, engourdis par des délégataires ou des agents qui ont pris la main, ils ont oublié qu’ils sont les gestionnaires, les responsables devant la loi et devant l’opinion publique. Ils ont trop peu cherché à comprendre. Et dans le dossier de l’eau, cette carence de commandement a coûté cher.
Il serait temps d’en tirer les conclusions : des décennies de sous-investissements, matériels et intellectuels, ne se rattrapent pas par des miracles. Si l’eau est un bien commun, sa gestion exige des élus qui assument leur responsabilité de pilotage. Les Guadeloupéens le réclament. Avec force.



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