Des barrages du collectif Nou las palé ont paralysé la zone de Jarry et plusieurs axes de l’archipel, avant d’être partiellement levés. José Gaddarkhan, président de la Fédération régionale du bâtiment et travaux publics (FRBTP) de Guadeloupe et chef d’entreprise, est l’un des membres fondateurs du collectif. Cet engagement le singularise par rapport à un autre pan du patronat. Le 13 octobre, Guadeloupe économique, dont il est membre, a condamné les blocages tout en jugeant légitimes les revendications sur les délais de paiement. Le 15 octobre, Frédéric Carré, président de la Fédération française du bâtiment, l’a sommé dans une lettre de quitter le collectif ou de démissionner. Dans le même temps, l’entreprise chargée d’analyser les gravats utilisés pour les barrages évoque une forte probabilité de présence d’amiante. Interrogé par Le Courrier de Guadeloupe, José Gaddarkhan répond à ces mises en cause, puis revient sur l’impasse des chantiers publics : impayés, pénurie de granulats, permis de construire bloqués.
Le Courrier de Guadeloupe : Une lettre que vous a adressée Frédéric Carré, président de la Fédération française du bâtiment, a été publiée. Elle concerne les actions menées par le collectif Nou las palé. Comment réagissez-vous à cette mise en demeure d’arrêter le mouvement ?
José Gaddarkhan : Vous savez, aujourd’hui, quand on ne connaît pas la réalité des choses, depuis Paris, on peut se permettre d’écouter les on-dit. Le courrier que j’ai reçu est basé sur des on-dit. On me dit que je barre les routes avec des roches et du béton amianté. J’aimerais bien savoir si, d’un coup d’œil, on a fait les analyses pour savoir que c’était amianté.
Je pense que le préfet a commandé une analyse pour savoir s’il y a de l’amiante. Mais ce que je déplore, c’est que c’est la même entreprise, réquisitionnée pour évacuer les déblais, qui est choisie pour vérifier s’il y a de l’amiante. Je le dis : c’est une entreprise de M. Vaitilingon. Une société, SCTP, a évacué les gravats, et une autre, SATP-Amiantex, qui fait du désamiantage, est chargée de vérifier s’il y a de l’amiante.
Ce que je souligne aussi, c’est que si le préfet dit que ces gravats sont amiantés, il a mis en danger la vie des gendarmes et des policiers qui étaient là. Ils sont montés sur le tas de gravats. S’il savait qu’il y avait de l’amiante, il a mis la vie de ses policiers et de ses gendarmes en danger en les autorisant à monter dessus.
Vous maintenez donc qu’il n’y a aucune trace d’amiante ?
Quand un maître d’ouvrage sérieux passe un marché de démolition, il y a d’abord un marché pour savoir s’il y a de l’amiante. On procède avant tout à ce qu’on appelle des diagnostics amiante. S’il y a de l’amiante, il y a un marché de désamiantage. Les entreprises de démolition, passent après tout ça. Donc si on retrouve aujourd’hui de l’amiante dans ces gravats, il y a un vrai problème. Les entreprises peuvent se retourner contre les maîtres d’ouvrage pour lesquels elles ont fait ces démolitions.
Et là où le préfet se trompe, c’est que les gravats qui ont servi à faire ces barrages viennent de la démolition des tours de la Gabarre. Vous savez le montant du marché de désamiantage qui a été passé pour ces bâtiments ? 24 millions. Donc si on retrouve de l’amiante dans ces gravats, Sikoa, qui est maître d’ouvrage, aurait mis en danger la population environnante et des salariés, en faisant faire de la démolition sans que le désamiantage ait été fait. Il faut qu’on soit un peu sérieux. Ce discours s’apparente à de l’enfumage pour tromper le grand public. C’est de la désinformation dans le but de nuire. Mais tout professionnel sait comment ça se passe. Il faut rester sérieux et arrêter de raconter n’importe quoi.



Comment expliquez-vous la démarche de Monsieur Carré ?
M. Carré a subi des pressions pour faire ce qu’il a fait.
Des pressions venant de qui ?
De M. Bruno Blandin, qui l’a appelé personnellement, et qui a appelé Matignon. Ce matin (Ndlr le 15 octobre) au téléphone, Frédéric Carré m’a dit : « Oui, c’est M. Bruno Blandin qui m’a appelé. » Et M. Carré a eu un appel de Matignon hier pour lui demander ce qui se passait avec sa fédération en Guadeloupe. Je peux aisément comprendre le sens de son courrier. M. Carré a été élu avec l’aide du Medef national, donc M. Blandin peut demander le soutien du Medef national pour intervenir auprès de la Fédération française du bâtiment (FFB).
Il n’en est pas à son coup d’essai. À chaque fois qu’il y a renouvellement de la présidence de la FRBTP, il fait cette démarche, avec la FFB, Sauf que la FRBTP n’est qu’un simple adhérent de la FFB. Je n’ai pas été élu par la FFB, et ce n’est pas la FFB qui va me démettre de la présidence. J’ai un conseil d’administration composé d’entreprises guadeloupéennes et de multinationales, au sein d’une fédération régionale. Le jour où je serai révoqué ce sera par mon conseil d’administration et personne d’autre.
Vous n’êtes donc pas assujetti à la fédération nationale ?
La FRBTP n’est pas soumise aux volontés de M. Carré. Il n’y a pas de hiérarchie. Je suis un adhérent. Si mon fonctionnement ne leur plaît pas, qu’ils me notifient l’annulation de mon adhésion, et j’en prendrai acte. Mais je ne suis pas sous la coupe de la FFB. Je suis adhérent à la FFB comme je suis adhérent à la Fédération nationale des travaux publics (FNTP). La FNTP ne m’a pas écrit. Je n’ai pas de problème avec la FNTP.
Je n’ai pas licencié. Je paye des salariés qui viennent chaque matin, qui jouent à la belote, aux dominos, et qui font à manger sur place
Revenons aux causes de ce mouvement Nous las palé. Pourquoi vous y êtes-vous engagé ?
Ce qu’on me reproche aujourd’hui, c’est d’être passé du côté des voyous. Je veux bien, mais alors je dis que je suis passé d’un club à un autre. J’ai vu que ça ne marchait pas, j’ai changé.
C’est-à-dire ?
Il n’y a pas que le Medef. Vous avez la Chambre de commerce la confédération des grandes et petites entreprises (CGPME), la fédération des très petites entreprises (FTPE). Tout ce beau monde fait partie d’un groupe qui s’appelle Guadeloupe économique, que M. Vial-Collet (président de la CCI) a convoqué demain matin (NDLR 15 octobre). J’y participerai. Je n’ai pas peur.
Ce que j’ai dit, je l’ai dit avant le lancement du mouvement. Je l’ai dit à Bruno Blandin en tant que président du Medef, je l’ai dit à Patrick Vial-Collet président de la CCI en visioconférence lors d’une réunion de Guadeloupe économique. Je leur ai dit « Messieurs, vous avez participé à toutes les réunions organisées avec l’Urssaf, la DGFIP, le préfet, les collectivités. Qu’est-ce que ça a changé ? Quelle est la situation économique des entreprises du bâtiment ? » Elle n’a pas changé d’un iota.
Décrivez-nous cette situation.
Déjà, la commande publique a diminué. On connaît la situation financière de la France et des collectivités en Guadeloupe.
Diminué de combien ?
De beaucoup. Et l’avenir reste encore plus incertain. Je vais vous expliquer. Nous avons participé à toutes les réunions avec les organisations patronales. Nous avons discuté avec tout le monde. Depuis longtemps, j’alerte sur ce qui se passe.
Depuis le Covid, nous ne travaillons pas. Je prends mon cas. Nous avons été attributaires fin 2023 des marchés d’entretien avec la Région et le Département. En 2024, on nous a passé des commandes. Fin 2024, j’avais mon chiffre d’affaires de l’année 2025. Je me suis dit : « Enfin un bol d’air. » J’étais content, je me suis dit que l’activité allait redémarrer. Et là, on a eu le problème de la carrière de Deshaies.
Depuis deux ans je ne travaille pas. Je n’ai pas licencié. Je paye des salariés qui viennent chaque matin, qui jouent à la belote, aux dominos, et qui font à manger sur place. Eux, ils se disent qu’ils sont à ma disposition : c’est moi qui n’ai pas de travail à leur donner. Je leur paye leur salaire, j’ai payé les congés. Aujourd’hui, je ne dois pas un mois de salaire. Ça fait deux ans que ça dure. Vous connaissez beaucoup d’entreprises qui feraient ça ?
Je garde mon personnel toujours avec l’espoir de redémarrer. J’ai un carnet de commandes. J’ai décroché le contournement de La Boucan. Je me suis dit que si je licenciais les gars, je ne les retrouverais pas pour faire les travaux quand ils démarreront. Aujourd’hui, ces travaux n’ont toujours pas démarré.
Vous avez donc des commandes, mais les travaux ne sont pas lancés ?
Non, parce qu’on n’a pas les matériaux. J’ai fait des propositions : on a trouvé des solutions d’importation de matériaux de Martinique, ceux qui répondent le mieux aux conditions pour faire les enrobés. On m’a dit non. J’ai même des marchés qui ont été annulés par certaines communes. C’était avant les municipales, je comprends bien : elles avaient des routes à faire, j’avais des commandes que je ne pouvais pas exécuter, donc elles ont résilié mes marchés. Malgré mes propositions.
Le préfet nous a même fait un courrier d’accompagnement rappelant que le Code de la commande publique prévoit une clause d’imprévision, et qu’on était dans ce cadre-là. Mais personne n’a réagi. On nous a dit : les budgets sont déjà votés, on n’a pas d’argent pour prendre en compte les surcoûts. Ce n’est que récemment que la Région a décidé de nous accompagner. Le président Chalus a décidé de prendre en compte les surcoûts pour faire venir les matériaux.
De ce côté-là, donc ça s’est un peu débloqué ?
Ça commence. Parce que vous comprenez bien qu’il y a des conventions à signer, et que les fournisseurs de granulats en Martinique doivent être payés directement, et avant. Vu nos difficultés, personne n’est sûr qu’ils seront payés.
Entre-temps, la décision judiciaire sur la carrière a été levée, mais ça ne veut pas dire qu’elle a l’autorisation administrative de redémarrer l’exploitation. Le préfet, qui doit délivrer cette autorisation, demande des études complémentaires, parce que tout le monde a peur. Pour prendre de l’avance, comme ils doivent commander des explosifs, le préfet vient de prendre un arrêté qui leur permet de les commander, pour démarrer l’exploitation peut-être au mois de novembre.
Donc il n’y a pas de matériaux et c’est difficile…
C’est difficile. Mais tout ça pour vous dire que ça fait deux ans qu’on ne travaille pas, qu’on ne facture pas. On aurait pu signer autant de moratoires qu’on veut — il y a des entreprises qui l’ont fait — mais on ne peut pas les respecter. Il n’y a pas de facturation, il n’y a pas d’entrée d’argent. Et j’ai un carnet de commandes dans les mains. Demain, si je meurs, je meurs avec un carnet de commandes, parce que je n’ai pas pu l’exécuter faute de matériaux.
Les marchés sont lancés mais les travaux ne sont pas exécutés. Est-ce parce que les collectivités n’ont pas d’argent ?
Je pense qu’elles ont l’argent pour le faire : on a les commandes. Mais là est venu s’ajouter le problème technique de la carrière. Si on n’a pas de matériaux, on ne peut pas exécuter les travaux. Je ne peux pas facturer, je ne peux pas payer mes fournisseurs, je ne peux pas payer mes dettes sociales et fiscales.
L’autre aspect du problème, pour le BTP et pour les entreprises en général, ce sont les délais de paiement. Vous avez pourtant négocié, il y a eu une charte…
Ça, c’est du pipeau.
Quel est le volume des impayés ?
Aujourd’hui, on est à pratiquement 180 millions d’impayés dus aux entreprises, d’après ce que nous avons listé. Et toutes les entreprises ne sont pas adhérentes à la Fédération du BTP de Guadeloupe. Ce sont les montants que nous avons répertoriés, mais c’est sûrement beaucoup plus.
Rappelez quel est le poids économique du BTP en Guadeloupe ?
C’est l’un des principaux secteurs de l’économie. Je n’ai pas le chiffre en volume financier, et ça dépend des années, selon qu’il y a de l’activité ou pas. Aujourd’hui, l’activité a vraiment chuté, parce que les grands chantiers ont pris fin — le CHU, les chantiers d’État. Et si je reprends le contournement de La Boucan, nous sommes attributaires depuis 2023, nous n’avons toujours pas démarré.
Et en nombre de salariés ?
Au total, je dois avoir 170 salariés. L’ensemble du BTP, c’est plus de 10 000 emplois
Qu’adviendra-t-il du mouvement lui-même : les routes ont été déblayées. Quelle est la suite ?
C’est le collectif qui va décider de la suite à donner. On ne peut pas comprendre qu’un collectif demande une réunion avec tous les intervenants — l’État, les collectivités — et qu’un préfet ne le reconnaisse pas et dise : « Je n’ai pas à recevoir le collectif. » Il a dit que c’était une minorité de 20 personnes, non représentatives, et que tous les problèmes soulevés, ils étaient déjà en train de les traiter.
Il faudrait peut-être lui demander quelles solutions il avance ?
Je ne sais pas, il ne veut pas nous recevoir. Il ne reconnaît pas le collectif.
Ils ne payent pas les entreprises. Qu’est-ce qu’on s’entend dire ? « Vous comprenez, ils n’ont pas d’argent pour payer les salaires, et c’est prioritaire. »
Quelle sera donc la suite du mouvement ?
Ça, je ne sais pas, c’est le collectif qui va décider dans les jours qui viennent. Mais je ne pense pas que ça va s’arrêter là. Ce n’est pas parce qu’un blocage a été levé qu’on va s’arrêter. En tant que président de fédération, le problème des entreprises n’est pas résolu. Ce n’est pas parce que j’ai signé une charte que, le lendemain, toutes les entreprises allaient mieux.
Que prévoyait cette charte ?
C’est une charte de bonne conduite : les maîtres d’ouvrage s’engagent, vu les difficultés du BTP, à payer en temps et en heure, soi-disant.
Elle date de quand ?
On l’a signée il y a quinze jours. On n’a même pas la copie de la charte signée : je l’ai réclamée, personne ne me l’a encore donnée. Parce qu’il paraît que beaucoup de maires ont refusé de la signer. Donc pour nous, cette charte n’a aucune valeur. On est de bonne composition, je l’ai signée pour faire bonne figure, mais elle n’a aucune valeur pour moi, et aucune pour les maires qui l’ont signée. Rien ne va les obliger à payer les entreprises en temps et en heure. On ne va pas leur mettre un couteau sous la gorge.
Nous avons pourtant des éléments juridiques : on peut attaquer ces gens parce qu’ils ne payent pas les entreprises. On a demandé à certains préfets de faire des mandatements d’office. On a apporté des piles de dossiers dans des cartons. Ça n’a rien donné. Qu’est-ce qu’on s’entend dire ? « Vous comprenez, ils n’ont pas d’argent pour payer les salaires, et c’est prioritaire. »
Essayons de penser l’avenir. Que préconisez-vous ? Quelle peut être la solution ?
Qu’on nous paye déjà ce qu’on nous doit. Ça nous enlèverait une belle épine du pied. Et derrière, qu’on nous donne de la visibilité sur ce qui va se faire. Sans visibilité, je ne peux pas garder des salariés. Et encore moins quand on m’appelle pour me proposer de prendre un jeune en alternance. Je lui donne à faire quoi ? Mes salariés n’ont déjà pas de boulot, je leur donne l’atelier à balayer. Et ils sont payés comme ouvriers qualifiés. On n’a pas de salariés au Smic dans le BTP : ce sont des ouvriers hautement qualifiés, des chauffeurs d’engins. Quand le salaire est élevé, les charges le sont aussi.
Donc ce qu’on demande, en premier, c’est d’être payés des sommes dues. Et ensuite, de la visibilité sur les futurs chantiers.
Prenez la rénovation urbaine de Pointe-à-Pitre et des Abymes. On a eu la plus grosse rénovation urbaine de France à l’époque de feu Henri Bangou : 1 milliard. On en a utilisé 500 millions. Des gens de l’Anru — une madame Chenu si je me souviens — étaient venus me demander, en tant que président de fédération, s’il y aurait suffisamment d’entreprises pour absorber un milliard. Je lui ai dit : « Madame, vous savez comment se passent les rénovations : on construit, on déloge, on reloge, on démolit, on construit, et ainsi de suite. »
Puis Cap excellence a récupéré la compétence et a demandé une deuxième tranche : on lui a donné 450 millions, à utiliser avant fin 2029, sinon on les perd. Et j’entends les techniciens des bailleurs sociaux dire qu’il faut trois ans pour obtenir un permis de construire. Vous comprenez bien que ces 450 millions vont repartir.
Qu’est-ce qui vous fait penser cela ?
Parce que beaucoup de permis de construire des logements sont bloqués. Tout simplement à cause de l’assainissement. Quand je suis allé voir le préfet, avec Bruno Blandin, je lui ai dit : « Monsieur le préfet, c’est vous qui nous bloquez. Vous étiez avec moi à la réunion organisée par Cap excellence au Mémorial acte. Vous avez entendu le volume financier, vous avez entendu la crainte de Cap excellence de ne pas avoir assez d’entreprises. Et vous avez entendu comme moi les techniciens dire qu’il faut trois ans pour obtenir un permis. » Si on n’a pas les permis aujourd’hui, on n’utilisera pas les 450 millions. Mes remarques n’ont eu aucun écho. Comme l’État a besoin d’argent : il va les reprendre, et on va se faire traiter d’incompétents. Et après, on nous dira qu’on n’a pas les entreprises qu’il faut, pas l’ingénierie, et j’en passe. C’est ce qui nous pend au nez.
Aujourd’hui, quand une entreprise comme Sikoa programme des opérations et qu’elle a les moyens de les commencer, le préfet lui dit non : tant que le problème de l’assainissement n’est pas résolu, il n’y aura pas de permis.
Pressions sur la FRBTP : Bruno Blandin dément
Dans cet entretien, José Gaddarkhan affirme que Frédéric Carré lui a confié avoir été sollicité par Bruno Blandin, président du Medef Guadeloupe, ainsi que par Matignon, avant de lui adresser son courrier du 15 octobre. Dans un article publié le 15 octobre, Guadeloupe la 1ère affirme que Bruno Blandin dément formellement cette version et « assure ne pas être intervenu dans ce dossier ».



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