À Dadoud Petit-Canal, un jour de semaine à midi, il n’y a personne. De la canne à hauteur de mollet, du tuf jaune et sec, une vingtaine de bovins et une demi-douzaine d’éoliennes qui tournent déjà. TotalEnergies veut en implanter dix de plus. Le Courrier de Guadeloupe a appris l’ouverture prochaine de l’instruction de la plainte en diffamation du maire Blaise Mornal contre le chef de l’opposition, Mariano Mitel. Ce dossier porte quinze ans de revirements, de recours et de blocages d’une Guadeloupe qui ne parvient pas à mettre sur orbite une politique agricole et une politique énergétique. Enquête.
Le doyen des juges d’instruction du tribunal judiciaire de Pointe-à-Pitre a pris, le 18 août dernier, une ordonnance fixant le montant de la consignation dans le cadre de la plainte pour diffamation déposée par Blaise Mornal, maire de Petit-Canal. Cette information du Courrier de Guadeloupe indique que la plainte sera instruite.
Lors de la dernière campagne municipale, Mariano Mitel le chef de l’opposition avait publiquement mis en cause l’édile et lui avait imputé une responsabilité dans le projet de Dadoud et dans ses conséquences supposées négatives pour le territoire. Des propos que le maire a estimés diffamatoires, considérant que les attaques dont il faisait l’objet dépassaient le cadre normal du débat politique.
Ce fait révèle combien le dossier de Dadoud s’est progressivement chargé d’une dimension politique et personnelle. Derrière les éoliennes, les hectares concernés, et les arbitrages de l’État, se joue désormais une autre question : celle de la responsabilité des différents acteurs dans un projet engagé depuis plus de quinze ans, dont les ressorts administratifs, fonciers, énergétiques et environnementaux ne sauraient être réduits à la seule décision d’un maire.
Projet industriel contre souveraineté agricole
Le projet de parc éolien porté par TotalEnergies sur le site de Dadoud est présenté par l’industriel comme une étape cruciale vers l’autonomie énergétique de la Guadeloupe. Mais il est dénoncé par un collectif d’agriculteurs comme une « spoliation » des terres fertiles. Entre l’État et la multinationale d’une part, et les collectifs citoyens d’autre part, le dialogue semble dans l’impasse. Au cœur de ce bras de fer, l’absence d’un Schéma d’aménagement régional (Sar) actualisé, qui aurait pu offrir une vision claire pour les dix prochaines années.
Initié en 2010, le projet de la centrale éolienne de Dadoud a été pensé comme un fer de lance de la transition énergétique en Outre-mer. Porté par TotalEnergies Renouvelables France, il prévoit l’installation de dix aérogénérateurs pour une puissance totale de 20 MW, soit une production annuelle estimée à 50 GWh, l’équivalent de la consommation de 25 000 habitants. Petit-Canal compte 8 212 habitants, et ses voisines Port-Louis et Anse-Bertrand en comptent respectivement 5 607 et 4 412.
Le site de Dadoud, 75 hectares, situé au cœur d’une zone dédiée aux infrastructures de transport d’électricité, bénéficie d’un gisement éolien favorable identifié dès 2002. L’emprise de 2,5 hectares, soit 3,3 % du foncier total, permet le maintien d’une activité agricole sur le reste de la parcelle. Et l’ouverture du capital de la société d’exploitation à la commune de Petit-Canal (à hauteur de 10 %), sa promesse de retombées fiscales et de création d’emplois (100 pendant la construction, 5 en exploitation) est devenue un argument de participation au développement local pour TotalEnergies.
Dans le conflit qui l’oppose à ses détracteurs, la multinationale se retranche derrière une certitude juridique : « Toutes les autorisations sont obtenues ». Un arrêté préfectoral du 11 septembre 2018, conforté par la cour administrative d’appel de Bordeaux, a validé le projet, balayant les recours intentés par la municipalité actuelle un temps opposant au projet.


Blaise Mornal pris en étau
L’histoire politique du projet est jalonnée des revirements locaux. En 2011, les 12 avril et 23 mai, Florent Mitel, alors maire de Petit-Canal, rend deux avis favorables au projet « au regard des éléments présentés », écrit-il dans une note intitulée « avis du maire de la commune de Petit-Canal sur le projet de centrale de production et de stockage d’électricité éolienne de Dadoud ». Il s’appuie entre autres, sur le bail de 99 ans octroyé au porteur de projet par le conseil général, propriétaire du foncier. Florent Mitel précise que « le projet est en cohérence avec le programme communal de développement des énergies renouvelables et sera intégré à une zone déjà équipée de plusieurs centrales éoliennes et d’infrastructures de transport d’électricité ».
Puis l’alternance politique de 2014 change tout. Le nouveau maire, Blaise Mornal, inverse totalement la position de la commune. Le 6 avril 2016, une délibération municipale prend le contre-pied des engagements passés. Quatre motifs sont invoqués : la préservation des terres agricoles, les nuisances acoustiques potentielles, la saturation visuelle du paysage et surtout, la « forte opposition des habitants du secteur de Gros cap » susceptible de troubler l’ordre public.
Blaise Mornal maintient sa désapprobation du projet en ouvrant un front judiciaire qu’il ne remporte pas, mais qui lui permet de se situer sur le terrain politique. Aujourd’hui, sa volonté de faire entrer la commune au capital de l’exploitant semble être une tentative de reprendre la main sur un dossier où l’État est à la manœuvre. Une stratégie que certains observateurs qualifient de « réalisme contraint », face à un projet désormais inévitable sur le plan administratif. De guerre lasse, après s’y être opposé et avoir perdu un procès, le maire cherche désormais à défendre au mieux les intérêts de la commune.
La résistance agricole
Si le terrain politique s’est avéré virevoltant, le terrain social, lui, reste en ébullition. Depuis mars 2024, l’Association de défense pour la régularisation du foncier agricole du Nord Grande-Terre Adrefanor et le collectif Doubout pou tè kannal mènent des actions de blocage régulières sur le site de Dadoud.
Pour Freddy Nomède, président de l’Adrefanor, le combat est celui de la survie paysanne : « Ces terres ont une forte valeur agronomique et ne sont pas polluées par le chlordécone. Elles doivent être préservées pour les jeunes qui prennent la relève. » Le collectif ne s’oppose pas totalement à l’éolien, et exige son déplacement vers des zones non cultivables, en bordure de côte. Histoire de concilier souveraineté alimentaire et transition énergétique, déclare-t-il en mars 2024 au micro de Guadeloupe 1ère.
Dans une lettre ouverte publiée le 2 juin 2025, rédigée conjointement par six syndicats et militants agricoles, les opposants dénoncent un dossier « marqué du sceau de l’illégalité » : absence de titre de propriété clair pour le conseil départemental, bail emphytéotique non produit, et méconnaissance des impacts sanitaires et écologiques. Pour eux, le projet est une « atteinte grave à l’activité agricole » et une confiscation du foncier par les intérêts de la multinationale.
Pourtant, sur place, le tableau dresse un tout autre portrait. Le soleil de midi règne sans partage sur la longue ligne droite qui longe tout Dadoud. À gauche, sur plusieurs hectares de terres noires, des rejetons de cannes d’un vert éclatant, hauts d’une vingtaine de centimètres, témoignent de la fin de la récolte. Soudain, des baraquements se dressent sur le passage. Vides. Pas d’âme qui vive. Personne. En ce mitan de journée, Dadoud est un no man’s land.


Selon Adrefanor et les autres associations de défense du site, les terres agricoles de Dadoud seraient les meilleures de Guadeloupe. La canne est toutefois la seule culture présente sur le site. Autre fait visible : à mesure que l’on s’approche des éoliennes, le sol se fait plus sec, plus rocailleux, pour au final faire place à du tuf jaune sans vie. Aucune brise ne vient adoucir l’air chaud et sec.
Au bout de la longue route, sur la droite, à deux cents mètres à vol d’oiseau, une vingtaine de bovins peu gras paissent paisiblement. Les pales des éoliennes — une demi-douzaine — tournent lentement non loin de bâtiments déjà opérationnels d’EDF.
Le contraste entre les superlatifs utilisés par les collectifs pour qualifier l’ensemble du site, et la réalité du terrain, nourrit l’argumentation de TotalEnergies selon laquelle il y a de la place pour installer les nouvelles éoliennes. Olivier Nelson, directeur de la filière renouvelable de TotalEnergies aux Antilles, balaie les arguments des opposants d’un revers de main. Selon lui, l’installation des éoliennes ne nuit pas à l’activité agricole du site. Il évoque en substance un faux problème destiné à masquer une opposition idéologique au projet. La faible présence humaine sur le site, en ce jour de semaine, et la localisation des machines sur les parties les plus rocailleuses et les moins fertiles du terrain, semblent lui donner raison sur ce point précis.
Pour Freddy Nomède, président de l’Adrefanor, le combat est celui de la survie paysanne : « Ces terres ont une forte valeur agronomique et ne sont pas polluées par le chlordécone. Elles doivent être préservées pour les jeunes qui prennent la relève. » Le collectif ne s’oppose pas totalement à l’éolien, et exige son déplacement vers des zones non cultivables, en bordure de côte. Histoire de concilier souveraineté alimentaire et transition énergétique, déclare-t-il en mars 2024 au micro de Guadeloupe 1ère.
Dans une lettre ouverte publiée le 2 juin 2025, rédigée conjointement par six syndicats et militants agricoles, les opposants dénoncent un dossier « marqué du sceau de l’illégalité » : absence de titre de propriété clair pour le conseil départemental, bail emphytéotique non produit, et méconnaissance des impacts sanitaires et écologiques. Pour eux, le projet est une « atteinte grave à l’activité agricole » et une confiscation du foncier par les intérêts de la multinationale.
De son côté, Olivier Nelson balaie ces arguments d’un revers de main. Selon l’énergéticien, l’installation des éoliennes ne nuit pas à l’activité agricole du site. Il évoque en substance un faux problème destiné à masquer une opposition idéologique au projet.
L’État et l’impasse d’un Sar obsolète
L’État – via le préfet — et la cour administrative d’appel de Bordeaux, maintiennent la position selon laquelle le projet est légal, nécessaire, et conforme à la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). La Guadeloupe, dépendante des énergies fossiles pour plus de 70 % de son électricité, doit impérativement développer les énergies renouvelables pour atteindre ses objectifs d’autonomie énergétique à l’horizon 2030.
Mais l’argumentation de l’État repose sur un Schéma d’aménagement régional qui date de 2011. Or, le Sar, outil de planification essentiel qui définit les zones propices à l’implantation de grands projets, doit être révisé tous les dix ans, et ce n’est qu’en 2025 que la Région a lancé cette révision qui ne sera finalisée qu’en 2028.
Cette absence de Sar actualisé constitue le talon d’Achille du projet. Poursuivre l’installation de dix éoliennes sur la base d’un schéma vieux de plus de quinze ans est un pari qui prête le flanc à la critique. Le territoire a évolué, les pratiques agricoles ont changé, et les attentes des populations en matière de préservation du cadre de vie se sont renforcées.
En l’absence de cette feuille de route révisée, le projet de Dadoud apparaît comme un impensé territorial, imposé par l’État et un industriel, plutôt que comme le fruit d’un consensus pour l’intérêt public local. La réunion de conciliation du 30 avril 2026, organisée en sous-préfecture à Pointe-à-Pitre, n’a fait que confirmer l’enlisement. Comme l’a regretté le député Max Mathiasin, « les positions n’ont pas varié d’un iota ».
TotalEnergies est certes parvenu à franchir toutes les barrières administratives, mais le projet de Dadoud reste gangrené par une crise de légitimité que la seule force du droit peine résoudre.



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