Photomontage captage d'eau et de symboles de l'euro.

Plus de 100 millions d’euros de déficits hérités des anciens opérateurs de l’eau atterrissent dans les comptes des agglomérations guadeloupéennes. Après plusieurs relances du Courrier de Guadeloupe, le ministère de l’Économie et des Finances a détaillé sa position. Les comptes pourront, au mieux, être lissés sur plusieurs années. Les dettes, elles, resteront dues et seront réglées sur des budgets alimentés par les impôts locaux. Les présidents d’agglomération détaillent ce que ces déficits leur coûtent.

Face au mur des dettes issues de la liquidation des anciens opérateurs de l’eau et de l’assainissement, les communautés d’agglomérations retiennent leur souffle. La loi leur impose d’intégrer dans leurs budgets des déficits qui s’élèvent à des dizaines de millions d’euros. Certaines intercommunalités ont demandé au ministère des comptes publics une mesure dérogatoire pour éviter de plonger dans le rouge dès 2027. Interrogé par Le Courrier de Guadeloupe, le ministère de l’économie indique refuser un « étalement des paiements ».

Certaines communautés d’agglomération se sont tournées vers le gouvernement pour obtenir de l’aide. Dans la presse locale, le préfet Thierry Devimeux a évoqué en juillet, des demandes pour « un étalement des sommes à payer sur plusieurs années ».

Interrogé par Le Courrier de Guadeloupe, le ministère de l’Économie et des finances reconnaît qu’une « dérogation ponctuelle au cadre budgétaire et comptable des collectivités » est possible, mais seulement pour un étalement des charges. Les collectivités peuvent demander de ne pas faire apparaître immédiatement la totalité des déficits dans un seul exercice budgétaire, mais de les répartir sur plusieurs années dans leurs comptes. Des déficits considérés comme étant des dépenses de fonctionnement.

« L’étalement de charges ne conduit pas à un étalement des paiements, mais permet le financement transitoire de dépenses de fonctionnement par des recettes d’investissement », précise Bercy au Courrier de Guadeloupe. Le ministère refuse un étalement des paiements, ce qui signifie que chaque collectivité concernée conserve ses obligations de remboursements, les dettes restent dues sauf en cas d’accord avec les créanciers. Ni l’effacement de dettes, ni le report, ou même un rééchelonnement ne sont annoncés à ce stade par le gouvernement de Sébastien Lecornu.

Mais surtout, la mesure dérogatoire d’étalement des charges pour absorber le déficit de l’eau et de l’assainissement n’est pas accordée de manière automatique. Elle reste soumise à l’autorisation des ministres chargés des comptes publics et des collectivités territoriales. David Amiel et Françoise Gatel ont donc reçu les requêtes formulées notamment par Cap excellence mais aussi la CAGSC.

La réponse de Bercy a une conséquence directe pour l’usager et le contribuable guadeloupéen. Les sommes dues aux créanciers des anciens opérateurs sortiront des caisses des agglomérations. Chaque euro affecté à ces dettes ne financera ni un chantier, ni un service public local.

Plus de 100 millions d’euros d’ardoise

L’annonce avait eu l’effet d’une douche froide. Quelques jours après le congrès des élus sur l’eau du 24 juin dernier, la préfecture rendait public la liquidation du Syndicat intercommunal d’alimentation en eau et d’assainissement de la Guadeloupe (Siaeag). Les deux derniers membres du Siaeag se retrouvent à devoir partager un déficit de près de 16 millions d’euros. L’arrêté du 4 juin 2026 précise la répartition. La Communauté d’agglomération du Levant (Carl) hérite de 11 millions d’euros de dette, tandis que la Communauté d’agglomération du Nord Basse-Terre (CANBT) a une ardoise de plus de 5 millions d’euros à éponger.

Ces dettes s’ajoutent aux lourdes factures des anciennes régies déjà liquidées. Lors de la clôture de la régie de Sainte-Rose en 2025, le déficit a été réparti entre la CANBT à hauteur de plus de 4 millions d’euros et près de 8 millions pour la ville de Sainte-Rose. La CANBT a aussi récupéré près de 3 millions d’euros de déficit avec la liquidation des Régies nord caraïbes (Rénoc). Dans le même dossier, la Carl s’est vu transféré plus de 900 000 euros de déficit.

Au total, la communauté du nord Basse-Terre et celle du Levant doivent intégrer chacune dans leurs comptes plus de 12 millions de déficit.

D’autres EPCI ont aussi vu la facture grimper après la liquidation des anciennes régies. La communauté d’agglomération grand sud caraïbe (CAGSC) a été confrontée dès 2024 à un trou de plus de 70 millions d’euros. Cap excellence doit absorber à partir de cette année le déficit de 15 millions de l’ancien opérateur Eau d’excellence.

Face au mur de dettes, les intercommunalités s’inquiètent des conséquences sur leur fonctionnement et leurs investissements. Début août, Adrien Baron, président de la CANBT a rencontré Michel Hotin, président de la Carl. Les deux élus ont rappelé les enjeux dans un communiqué commun, Michel Hotin pointant du doigt le risque que les Guadeloupéens paient « deux fois le prix de l’eau ».

Les exploitants en eau potable de Guadeloupe avant le 1er septembre 2021. Carte : Office de l'eau de Guadeloupe.
Les exploitants en eau potable de Guadeloupe avant le 1er septembre 2021. Carte : Office de l’eau de Guadeloupe.

À Grand Sud Caraïbe, 100 000 euros par mois

En août dernier, Thierry Abelli a déposé une nouvelle demande auprès de la préfecture. « J’ai écrit une première fois à l’Etat en 2021 pour demander l’étalement des charges. On ne m’a pas dit non, mais on ne m’a pas dit oui. Cette mesure est une dérogation donc si elle n’est pas acceptée, c’est le droit commun qui s’applique. On a été obligé d’intégrer le déficit de 75 millions d’euros dans le budget principal du Grand sud caraïbes », détaille l’élu. « J’ai pris l’engagement de rembourser mes créanciers sur plusieurs années. Ils sont publics : il s’agit du liquidateur du Siaeag et de l’Office de l’eau », explique Thierry Abelli au Courrier de Guadeloupe. « On verse chaque mois 100 000 euros » pour couvrir les anciennes factures émises par le Siaeag, ajoute-t-il.

Une situation budgétaire qui a des impacts sur les projets de la collectivité. « Chaque année on se serre la ceinture, on gère mieux en grande partie, et on résorbe. En 2025, le déficit cumulé était de 38 millions », se félicite le responsable politique.

Une embellie qui l’a poussé à demander une seconde fois un étalement des charges. « Si le résultat négatif est beaucoup moins important, nous gagnons une forme de crédibilité auprès des partenaires. Si la collectivité a une image saine et bien gérée, les entreprises acceptent de travailler avec nous et ne majorent pas leurs prix », affirme le président de la CAGSC.

« Chaque année on se serre la ceinture, on gère mieux en grande partie, et on résorbe », se félicite Thierry Abelli, president de l’agglomération du Sud Basse-Terre. Photo: CAGSC
« Chaque année on se serre la ceinture, on gère mieux en grande partie, et on résorbe », se félicite Thierry Abelli, president de l’agglomération du Sud Basse-Terre. Photo: CAGSC

À Cap excellence, des chantiers en suspens

Cap excellence cherche aussi à préserver des marges de manœuvres. À l’issue de la liquidation d’Eau d’excellence, l’EPCI doit intégrer 15 millions d’euros de déficit dans son budget. Au sein de la communauté d’agglomération, on reconnaît que cette dette « déséquilibre les comptes de l’agglo, on passe en déficit ». « L’eau est une compétence qui dépasse le cadre de la Guadeloupe, c’est une urgence absolue. Où sont les 400 millions qu’avaient promis les macronistes ? », tempête Eric Jalton président de Cap excellence.

Une demande d’étalement des charges sur sept ans a été formulée, avec l’argument de « comptes structurellement sains » avant la liquidation d’Eau d’excellence. Mais l’intercommunalité n’a aucune visibilité ni sur le traitement, ni sur le délai de réponse des ministères concernés.

Le sujet est suivi avec attention par une « task force », une équipe d’élus et de cadres chargée du dossier. Ils ont fait les calculs : le déficit oblige à trouver deux millions d’économies par an. Sans étalement de charges, ce sont tous les nouveaux investissements qui sont en péril. « Des opérations seront gelées sur 3 ans » affirme-t-on au sein de la collectivité.

Les travaux d’urgence sur les réseaux d’eau potable et d’assainissement prévus dans une convention de mandat de maîtrise d’ouvrage pourraient ne pas se concrétiser. L’enveloppe de 11 millions d’euros annoncée lors du conseil communautaire du 18 septembre dernier pourrait être bloquée. Les chantiers prévus aux Abymes, Baie-Mahault et Pointe-à-Pitre seraient alors retardés.

À Cap excellence, on n’hésite pas à créditer la menace d’une mise sous tutelle des EPCI si les déficits supérieurs au seuil légaux se prolongent plusieurs années.

Photo d’archives. En octobre 2019, Éric Jalton (Cap excellence) et Eric Lombard (Caisse des dépôts) signent une convention pour financer les grands projets de l'agglomération. Sept ans plus tard, l'agglomération envisage de geler ses nouveaux investissements à cause du poids de la dette de l’eau. Crédit : Cap excellence
Photo d’archives. En octobre 2019, Éric Jalton (Cap excellence) et Eric Lombard (Caisse des dépôts) signent une convention pour financer les grands projets de l’agglomération. Sept ans plus tard, l’agglomération envisage de geler ses nouveaux investissements à cause du poids de la dette de l’eau. Crédit : Cap excellence

La piste d’une annulation

L’étalement des charges ne résout pas la question du paiement des créanciers. Les contribuables doivent-ils se résoudre à payer les ardoises de ceux qui n’ont pas payé leurs factures ? Un risque que souhaite écarter Thierry Abelli, en particulier pour son territoire. « Je pense qu’il a une possibilité d’annulation de la dette due au Siaeag », affirme le président de la CAGSC. Une position partagée dès le 6 novembre 2025 dans un courrier adressé à Ary Chalus qui avait convoqué quelques jours plus tard, une conférence territoriale de l’action publique.

« Dans la dette due au Siaeag et transférée aux EPCI, 80% des créanciers sont publics, il s’agit de l’Office de l’eau et de l’Etat. Et l’Etat a aussi une responsabilité dans la situation dans laquelle nous sommes », affirme l’élu. Il regrette l’absence d’un « plan d’action pour obtenir l’annulation de 40 millions d’euros » de dette.

Économies à Paris, alerte des entreprises en Guadeloupe

Alors que le gouvernement Lecornu prépare un budget 2027 pour réaliser près de 54 milliards d’euros d’économies, ce fameux plan d’action pourrait ne pas voir le jour. Avec un niveau record de dette et un déficit autour de 5%, la tourmente budgétaire dans laquelle est plongée la France pourrait emporter les demandes des élus locaux.

Le 1er octobre, il y a moins d’une semaine, un collectif nommé Nou las palé appelait à un meeting. Il réunit une quinzaine d’organisations, parmi lesquelles la Fédération régionale du BTP (FRBTP) et la FTPE, qui représente les très petites entreprises. Dans une lettre ouverte au préfet, aux présidents d’EPCI et aux parlementaires, le collectif exige une concertation sur les liquidations qui frappent les entreprises guadeloupéennes. Il dit refuser « la disparition silencieuse de notre tissu économique ». L’eau potable figure parmi ses trois exigences prioritaires, avec des « responsabilités identifiées et un calendrier d’exécution ».

Les entreprises de travaux publics sont les premières concernées par les gels d’opérations envisagés à Cap excellence. Les onze millions d’euros de chantiers sur les réseaux représentent autant de commandes en attente.

Les ministres n’ont fixé aucun délai pour répondre aux demandes de dérogation de Cap excellence et du Grand Sud Caraïbe. Du mercredi 7 au vendredi 9 octobre, la commission des finances examine la première partie du projet de loi de finances pour 2027.

Poster un commentaire