Face à la grogne des jeunes agriculteurs lassés d’attendre depuis plusieurs mois les financements européens Feader, la Région a multiplié les annonces ces dernières semaines. Mais le bilan établi à la mi-septembre confirme de nombreux dysfonctionnements et retards dans les procédures d’instruction, de conventionnement et de paiement de ces aides. Notre enquête révèle que la Guadeloupe pourrait perdre jusqu’à 25 % des fonds Feader.
« La situation est catastrophique », se désole Sidney Henery-Sainsily, secrétaire général des Jeunes Agriculteurs de Guadeloupe qui se mobilisent depuis deux mois.
« Des agriculteurs ont déjà abandonné leurs exploitations, certains qui attendent des fonds de l’ancienne programmation, se voient demander de rembourser des financements déjà obtenus car ils sont hors délai. Un agriculteur a par exemple deux ans pour s’installer. S’il ne peut pas justifier qu’il a réalisé ce sur quoi il s’est engagé, il faut rembourser les fonds. Les agriculteurs aujourd’hui fuient le milieu », décrit le syndicaliste.

Moins de 1 % des fonds versés
Le bilan de l’utilisation de ces fonds européens sur les quatre dernières années montre un niveau de consommation extrêmement faible.
Sur la période 2023-2027, la Guadeloupe bénéficie de 111 millions d’euros de fonds Feader. Au 15 septembre 2026, seulement 877 000 euros ont été payés, soit moins d’1 % du total, bien en deçà du montant d’1,6 million d’euros qui a été d’abord avancé au cours du mois d’août.
Dans les colonnes du Courrier de Guadeloupe, le directeur de l’usine Gardel Nicolas Philippot, a tiré la sonnette d’alarme il y a quelques semaines. « Le Medef a écrit au préfet, il a demandé que la Région soit mise sous tutelle sur cet élément-là par l’État pour au moins sauver ce qui peut être sauvé. Tout le monde est extrêmement inquiet de la situation », a expliqué l’usinier (lire ici).
Un parcours d’obstacles, du dépôt au paiement
Les Jeunes Agriculteurs dénoncent des dysfonctionnements dès le dépôt des demandes d’aides sur une plateforme spécifique appelée Europac. Selon la Région, depuis décembre 2025, les 18 dispositifs du Feader sont accessibles. Ils sont regroupés en cinq chapitres : installation, investissements, coopération et innovation, interventions en faveur de l’environnement, conseil et échanges de connaissances.
« Sur Europac, il y a un espace messagerie qui affiche les demandes de pièces complémentaires pour le traitement d’un dossier. En août dernier, l’intégralité de la messagerie a disparu. Les agriculteurs ne savaient pas ce qu’ils devaient fournir, alors qu’ils ont un mois pour répondre aux demandes de pièces, sinon le dossier est automatiquement rejeté », se désole Sidney Henery-Sainsily.
L’instruction est l’autre étape qui constitue un goulot d’étranglement.
« Il y a deux instructeurs pour la dotation jeunes agriculteurs et l’un d’entre eux est en arrêt. Quand on appelle, personne n’est disponible. On a le sentiment qu’ils sont en fuite », déclare le syndicaliste. Il regrette aussi d’être confronté à des instructeurs qui connaissent peu le monde agricole. « On demande à un agriculteur de justifier du matériel indispensable pour les exploitations », s’indigne le jeune homme.
Le conventionnement des dossiers complets est réalisé suite à l’avis favorable du comité régional unique de programmation (Crup) des fonds européens. Chargé de valider les demandes de financement, il n’a accordé que 27 millions au cours des quatre dernières années. Cela représente à peine 25 % des fonds Feader disponibles pour l’archipel.
Les bénéficiaires sélectionnés doivent encore affronter de nouvelles difficultés pour déposer les demandes de paiement. Seulement cinq dispositifs sont ouverts sur la plateforme Europac : soutien aux exploitations agricoles, soutien aux entreprises non agricoles, accès à la formation et au conseil, actions de diffusion et échanges de connaissances et d’informations et aides à l’installation en agriculture et solde dotation Jeunes Agriculteurs (DJA) pour la période 2014-2022. Des dispositifs dont l’enveloppe globale représente plus de 54 millions d’euros. Pour les autres dispositifs, il faut se tourner vers la cellule d’accompagnement de la Région Guadeloupe.
Sidney Henery-Sainsily pointe les retards dans le traitement des dossiers. « La DJA permet de démarrer une installation, lancer une exploitation, mais cet argent n’est pas accessible », regrette-t-il.
L’autre point noir, c’est le blocage de l’avance Feader. Tous les bénéficiaires des dispositifs d’investissements et de coopération qui ont décroché une convention, peuvent réclamer le versement d’une avance de 50 %. Depuis juillet dernier, dix demandes d’avances Feader ont été reçues pour un montant de près de 3 millions d’euros. Mais ces avances n’ont toujours pas été payées mi-septembre.
« L’administration ne prend pas en compte que le secteur agricole, c’est du vivant, on ne peut pas attendre indéfiniment », s’offusque l’agriculteur.
Ce que la Région affiche, et paie
Sur la page d’accueil du site internet de la Région Guadeloupe, impossible de passer à côté de l’annonce. En lettres jaunes et blanches sur un fond vert, on peut lire « Paiements Feader ». Il est indiqué en dessous : « avance, acompte ou solde de paiement ». Publiée le 31 août, l’annonce détaille qu’une « cellule d’appui au dépôt des demandes de paiement reçoit chaque semaine ». Sous les feux des critiques des agriculteurs, la Région Guadeloupe, autorité de gestion régionale pour les interventions stratégiques régionales du Feader, veut afficher son volontarisme. Mais elle peine à masquer les dysfonctionnements dans le versement des financements européens essentiels pour le secteur agricole.
Face à la grogne des agriculteurs, la Région a d’abord cherché à rejeter la faute sur l’organisme payeur des fonds Feader, l’Agence de services et de paiement (ASP). La collectivité a ainsi interpellé la structure début août pour réclamer une simplification des procédures, en proposant d’alléger une partie des contrôles prévus. La Région n’a pas précisé que depuis un an, des réunions sont organisées régulièrement avec les équipes de l’ASP. Des rencontres pour solutionner notamment les problèmes de connexion entre les systèmes informatiques des deux structures. Pour faciliter une partie des versements, l’ASP a proposé dès le mois de mars un mécanisme d’avance remboursable.
Cinq mois plus tard, la Région se décide à mettre en place une avance de trésorerie prélevée sur ses fonds propres, correspondant à « 20 % de l’aide publique ». Une enveloppe de 5 millions d’euros est adoptée. Dans le détail, elle est accessible pour les bénéficiaires du dispositif Conseil et formation. Dans cette catégorie, on retrouve surtout les demandes de conseils techniques spécialisés, adressées notamment par les membres des interprofessions (Iguavie, Iguaflhor, Iguacanne).
En quelques semaines, la Région a payé 646 024,03 €. Mais c’est une goutte d’eau par rapport aux paiements Feader en attente. Le montant total des 19 dossiers déjà programmés et validés en Crup s’élève à 7 051 808,74 €, soit bien plus que l’enveloppe exceptionnelle de la Région.
Compte à rebours jusqu’à fin 2027
Les acteurs du monde agricole et rural craignent déjà de perdre une partie des financements Feader d’ici au 31 décembre 2027. Car si ces fonds n’ont pas été versés à cette date, ils pourraient repartir vers d’autres régions.
Cette hypothèse est plausible car pour douze dispositifs, il n’y a aucun dossier en instruction, ni aucun dossier programmé et validé par le Crup. Ces dispositifs représentent un montant supérieur à 26 millions d’euros. L’archipel pourrait ainsi perdre jusqu’à 25 % des fonds Feader.
Au sein du syndicat des jeunes agriculteurs, l’heure est donc à la remobilisation. Des concertations sont prévues ces prochaines semaines. « Ce n’est plus juste un combat pour les jeunes agriculteurs, c’est un combat de tout le monde rural », affirme Sidney Henery-Sainsily. Et l’horloge tourne. L’archipel a moins d’un an et demi pour rattraper le retard des quatre dernières années.



Poster un commentaire
Tu dois être connecté Poster un commentaire.