Patrick Vial-Collet, président de l’Association des chambres de commerce et d’industrie d’outre-mer (ACCIOM), le 1er octobre à Paris, lors de la première édition de Choose Outre-mer. Photo : DR

L’économie guadeloupéenne plonge. Au deuxième trimestre 2026, l’indicateur du climat des affaires de l’IEDOM a reculé de 3 points, à 102,9. Le chiffre d’affaires du BTP a baissé de 8,2 % sur un an et 543 défaillances d’entreprises ont été recensées sur douze mois, 10 % de plus qu’au trimestre précédent. Les chefs d’entreprise prévoient de réduire leurs investissements. Le tourisme fait exception.

Le 1er octobre à Paris, lors de la première édition de Choose Outre-mer, organisée à la Banque de France, la ministre Naïma Moutchou a présenté sa réponse devant des patrons de groupes ultramarins, des fonds d’investissement et des établissements financiers. « Je veux qu’on investisse en Outre-mer car il y a de bons projets », a-t-elle lancé. Sa réponse : un fonds à impact, Outre-mer One, doté de 34 millions d’euros au premier tour de table, pour un objectif de 50 millions, des conventions avec Business France et France Travail, un engagement à réduire les délais de paiement. Le fonds associe des acteurs publics, comme la Banque des Territoires et l’AFD, et des groupes privés, dont GBH, le groupe Jacques Gaddarkhan et la holding du Martiniquais Thierry Déau. « Ce n’est pas une subvention, c’est un investissement », a insisté la ministre. Le ministère met aussi en avant 100 projets d’investissement, présentés comme pesant 6 milliards d’euros, et un job dating qui a réuni 2 000 candidats pour 1 000 offres d’emploi. Dans le même temps le projet de loi de finances qui arrive à l’étude parlementaire pour 2027 prévoit une baisse de 24 millions d’euros des crédits agricoles ultramarins.

Président de l’Association des chambres de commerce et d’industrie d’Outre-mer (ACCIOM) et dirigeant d’un groupe touristique de plus de 800 salariés, Patrick Vial-Collet était présent à Paris. Il livre au Courrier de Guadeloupe son analyse de chef d’entreprise sur la stratégie de développement économique local, et sur ce qui, selon lui, freine la croissance.

NDLR : propos recueillis dans le sillage de Choose Outre-mer, avant les blocages du collectif Nou las palé.

Le Courrier de Guadeloupe : Pour la première édition de Choose Outre-mer, trois objectifs ont été définis pour la Guadeloupe : valoriser la biodiversité tropicale, les productions locales et le potentiel maritime de l’archipel. Qu’en pensez-vous ?

Patrick Vial-Collet : D’abord je ne crois pas au secteur global, dans les 11 territoires qui sont assez différents, on ne peut pas comparer la Guyane avec la Guadeloupe, la Martinique, Mayotte… Il faut que chaque territoire puisse faire émerger quels sont nos secteurs où on sent bien qu’on peut créer de la valeur et créer de l’emploi, et qu’est-ce qui bloque.

Honnêtement, on voit bien qu’il n’y a pas toute la dimension, c’est assez général, ce n’est pas satisfaisant. C’est pour cela que l’association des chambres de commerce des Outre-mer va produire bientôt – on dit un livre blanc – un document qui émane des territoires et qui va permettre de mieux identifier l’ensemble des filières qui sont véritablement porteuses d’emplois pour l’avenir.

Y a-t-il un décalage entre les déclarations d’intention de cette première édition du Choose Outre-mer et la réalité de terrain ?

Choose Outre-mer, c’est bien, on met les projecteurs sur l’Outre-mer et puis ne serait-ce que ‘Choose’, choisir l’Outre-mer, rien que cela, c’est déjà une intention qui est louable.

Si on veut développer l’Outre-mer, il faut simplifier au maximum, il faut identifier les secteurs qui peuvent être véritablement créateurs de richesses et d’emplois et tout ce qui freine ces secteurs, il faut le lever. C’est cela la priorité. Deux mots qu’on a peu entendus : compétitivité, concurrence. Que vit un entrepreneur une fois qu’il a un produit pour le vendre ? S’il n’est pas compétitif, il ne le vend à personne.

Selon le gouvernement, les territoires ultramarins constituent des plateformes naturelles pour développer des échanges avec des marchés régionaux dynamiques. Faut-il comprendre que des entreprises françaises, européennes pourraient trouver aux Antilles les structures et infrastructures pour élargir leurs champs d’action, ou faut-il comprendre que les acteurs locaux pourraient avoir de nouvelles opportunités ?

Moi j’ai un peu de mal à comprendre cela, mais on peut se tromper. Prenons un exemple : est-ce que l’on va se servir d’une base en Guadeloupe pour faire venir de la marchandise pour la réexporter dans un autre pays de la Caraïbe ? Je ne le pense pas. Nous sommes des petits marchés par rapport aux autres pays de la Caraïbe qui sont des immenses marchés, que ce soit Saint-Domingue, que ce soit Haïti, Porto-Rico, le Mexique, le Brésil, toute cette région qui est autour de nous.

Je pense que s’agissant de nos marchés, les grands groupes n’y vont pas, en raison de la taille. Ils préfèrent avoir un représentant, quelqu’un qui localement développe le marché, c’est valable pour tout ce qui est spiritueux, voitures, enfin les produits de grande consommation, et c’est très bien pour nous.

Je crois beaucoup au développement local, organiser nos productions agricoles, organiser la production de la pêche. Le tourisme est un véhicule de développement qui est incroyable, on pourrait doubler notre nombre de touristes, doubler le nombre d’emplois dans le tourisme. Et quand on parle de tourisme, ne voyez pas tout de suite l’hôtellerie, c’est la location de voitures, la consommation, les excursions, la restauration, tout ce qui permet de trouver du travail.

Depuis l’Hexagone, on entend que les entrepreneurs locaux manquent de vision, de stratégie pour conquérir les marchés régionaux…

Sur les marchés régionaux, on sait très bien que la plus grande difficulté pour nous, c’est d’être compétitifs par rapport à un environnement où le coût de la main-d’œuvre est moins cher, où les produits, on le sait bien, sont moins chers.

En revanche, ce qui pourrait être intéressant, c’est sur les services. Parce que chaque fois, on voit production. Comment imaginer investir ce marché régional ? À part Saint-Barthélemy, qui est notre premier lieu d’exportation hors Europe, puisqu’ils sont PTOM. Pourtant Saint-Barth, c’est tout petit, 14 ou 15 000 habitants, mais on exporte beaucoup là-bas des produits agricoles, liés au fait qu’ils ont beaucoup de touristes, et toutes les semaines, il y a un certain nombre de produits qui partent là-bas.

En revanche, ce que je crois qui peut être intéressant pour notre région, c’est éviter que des produits partent en Europe pour revenir aux Antilles. Cela serait quand même mieux que l’on puisse les importer directement, et cela veut dire qu’il faut des services vétérinaires.

Car pour l’instant les produits qu’on importe, ils repartent en métropole pour suivre la procédure de ce que l’on appelle le PIF, c’est-à-dire le point d’entrée officiel où les services vétérinaires et phytosanitaires effectuent des contrôles sur les marchandises et les animaux en provenance de pays tiers à l’Union européenne.

Il faut un service vétérinaire qui le fait chez nous, et tant qu’on n’aura pas sur place ce service, un produit fera 8 000 kilomètres, pour revenir 8 000 km, soit 16 000 km, alors qu’il est peut-être à 300-400 km de nous. Cela coûterait bien moins cher, et plus intéressant pour l’empreinte carbone de ces produits.

(NDLR cette contrainte ne concerne que les animaux vivants. Les autres produits frais ou congelés destinés à être consommés sur place arrivent directement en Guadeloupe, depuis toute la planète. Les contrôles étant pour ces produits faits localement.)

Avez-vous vous-même cherché à être présent sur les marchés régionaux avec vos sociétés ?

Je suis dans le tourisme, ce que je dis toujours, c’est une forme d’exportation. La seule chose qu’on ne fait pas, au lieu d’exporter nos produits, ce sont des personnes qui viennent les consommer sur place. Mais c’est comme si on emmène de la monnaie nouvelle, ‘new money’, dans le pays, donc c’est comme si on exportait notre produit.

Et le tourisme, il a un gros avantage, c’est au niveau de sa compétitivité, ce n’est pas comme si vous achetez un produit. Quand vous allez découvrir une destination, elle a un prix, elle peut coûter plus ou moins cher par rapport à d’autres, selon vos moyens. Mais vous n’allez pas choisir une destination parce qu’elle est forcément bon marché.

Par contre, vous allez choisir des destinations qui correspondent à votre capacité de vous payer vos vacances.

Mais pour un certain nombre de personnes, par exemple si on prend le cas de Saint-Barthélemy, ils ont une clientèle assez fortunée, ces gens pourraient trouver du soleil et des plages moins chers ailleurs, mais pour autant ils vont à Saint-Barth car cela correspond à leurs attentes.

Va-t-on investir ailleurs, investir dans la Caraïbe ?

D’abord, pour investir dans la Caraïbe, je dis à tous les entrepreneurs : il faut que vous soyez très forts chez vous. L’export au départ, c’est toujours un peu plus difficile. Parce que c’est un surcoût, vous allez en dehors de vos bases, vous avez des concurrents qui sont quand même bien armés, donc cela demande un peu de temps et un peu de résistance. Beaucoup d’entreprises vont à l’export et le groupe Jacques Gaddarkhan est un très bon exemple à la Dominique pour ce qui est des granulats.

L’avenir, c’est le renforcement des groupes qui peuvent opérer sur plusieurs territoires ou c’est le renforcement des petites entreprises locales ?

Dans l’économie, il ne faut renforcer ni les petits, ni les gros, chaque emploi est un emploi utile pour le pays. Moi je fais partie de ceux qui ne veulent pas opposer les tailles d’entreprises. Beaucoup d’entreprises qui ont grossi étaient des petites entreprises. Moi j’ai aujourd’hui un peu plus de 800 salariés dans mon groupe, j’ai démarré, on était trois. Cela veut bien dire qu’avant d’être d’une certaine taille, on démarre petit.

En revanche, ce que je crois utile, c’est de bien identifier nos potentiels de croissance, nos stratégies de croissance. Prenons un exemple simple. Lorsqu’on met un octroi de mer pour protéger la production locale, tout le monde oublie que c’est le consommateur final qui paie l’octroi de mer. Au lieu d’acheter un produit importé – je ne dis pas que c’est mal – c’est lui qui paie cette protection. Si la protection est minime, si elle ne coûte pas trop cher, c’est un peu du patriotisme forcé. Mais il achète ce produit local parce que l’autre, importé, est à peu près au même prix.

Maintenant, si on doit commencer à mettre des taxes très importantes, on va arriver au système que vous connaissez tous, c’est la vie chère.

C’est-à-dire, en réalité, un produit qui pourrait être beaucoup moins cher, parce qu’il est importé, on le taxe. Et celui qui est produit localement, on l’achète à un prix cher. Et là, on commence à dire : mais les produits sont 30-40 % plus chers.

Parce que nous-mêmes, nous avons créé un système qui, finalement, n’est pas une aide à la production pour diminuer le prix, c’est taxer ce qui est moins cher, pour que les produits importés n’arrivent pas moins chers dans le pays. Cela a ses limites.

Faut-il supprimer ou réformer l’octroi de mer ?

Il faut réformer l’octroi de mer et il ne faut pas l’octroi de mer à tout prix. C’est-à-dire qu’un produit qui, dans les perspectives, peut être compétitif ou proche du prix national, mais qui a besoin d’une petite protection, oui pour l’octroi de mer.

Maintenant, s’il faut commencer à se dire que ce produit, il a besoin d’une protection très importante et qu’il faut monter l’octroi de mer pour pouvoir faire un différentiel pour le protéger, je pense que cela n’est pas utile.

Que pensez-vous du lancement d’Outre-mer One, ce fonds à impact dédié aux Outre-mer doté de 34 millions d’euros ?

Les entreprises des Outre-mer manquent souvent de capitaux propres et donc les petites entreprises vont pouvoir mettre en face de prêts, de subventions, des capitaux propres qu’elles n’ont pas, donc il faut que cela fonctionne bien, il ne faut pas que cela soit, comme d’habitude, trop complexe, trop long. Souvent, le problème, c’est le temps long de certaines décisions, par rapport au fait qu’un chef d’entreprise, il a envie d’avancer vite.

Les entreprises de l’Outre-mer doivent essayer de bien identifier quels sont les secteurs qui sont compétitifs et qui peuvent produire de l’emploi. Parce que le reste, ce sont des moyens de financement, ce sont des capitaux.

Ce fonds est doté de 34 millions : cela correspond-il aux besoins des entrepreneurs ?

C’est un bon démarrage. C’est très peu en soi, mais c’est un bon démarrage. Consommons déjà ces 35 millions et si on les consomme bien, on pourra augmenter le fonds.

Sur ces 34 millions d’euros, de combien la Guadeloupe peut-elle bénéficier ?

Honnêtement, je ne crois pas que cela soit des fonds ciblés, cela va dépendre des projets. Probablement qu’il va y avoir un soin pour que les choses soient réparties équitablement, entre les différents territoires et les différents projets. Ce qui serait normal. Mais admettons que si un territoire a plus de projets, peut-être qu’il pourra capter plus… Mais c’est une bonne initiative, d’autant plus qu’elle est accompagnée par des privés, donc c’est un fonds public privé. Cela fait un moment que l’on disait que c’était important pour les très petites entreprises. Il faut que cela soit facile, il ne faut pas que cela soit trop lourd en processus… mais on n’a pas encore les détails.

Mais clairement, les banques, pour vous prêter de l’argent, ou même quand vous avez des subventions, il faut amener des fonds propres, et souvent, pour les petites entreprises, on va voir sa famille, ses amis, mais ce n’est jamais suffisant.

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