Vistorin Lurel, sénateur PS, conseiller régional de l'opposition, ancien ministre des Outre-mer. Photo: LCG

Victorin Lurel connaît de l’intérieur la plupart des dossiers qu’il commente. Il a présidé le conseil régional de 2004 à 2015, avec une interruption pendant sa fonction de ministre des Outre-mer, de 2012 à 2014. Battu par Ary Chalus aux régionales de 2015, il siège depuis dans l’opposition régionale, tout en étant sénateur depuis 2017, réélu en 2023. C’est donc un membre de l’assemblée régionale qui met en cause les arbitrages de cette assemblée sur les fonds européens. Les deux hommes se sont rencontrés à l’hôtel de Région le 27 août, selon un communiqué de la collectivité. Sur l’eau, la crise s’est installée sous les mandatures successives, dont la sienne, avant la création du SMGEAG par la loi du 29 avril 2021, portée par la députée Justine Bénin et le sénateur Dominique Théophile — un texte dont il avait alors critiqué la méthode.

Le sénateur socialiste demande à l’État de créer une opération d’intérêt national pour reconstruire les réseaux d’eau de la Guadeloupe et affirme que la ministre chargée de la Décentralisation, Françoise Gatel, s’est engagée à le recevoir avec les décideurs guadeloupéens. Sur les déchets, il décrit un blocage qui coûte doublement au contribuable : 48 millions d’euros de crédits Feder que la Région tarde à attribuer, et une taxe sur l’enfouissement dont le taux augmente chaque année, faute d’usine de valorisation en service.

Victorin Lurel juge accablant le rapport de l’Igas sur la surmortalité infantile, resté selon lui sans traduction dans une politique de l’ARS, et voit dans le déclassement de la maternité de Basse-Terre la préfiguration d’une fermeture. Il défend une réparation de l’esclavage faite de reconnaissance et de politiques publiques plutôt que d’indemnités individuelles, et son texte d’abrogation du Code noir arrive au Sénat le 20 octobre. Pour le budget 2027, il réclame l’extension des APL à la Guadeloupe et se méfie d’une simplification fiscale qui masquerait une baisse de recettes sur la Lodeom. Sur la réforme statutaire, il juge la méthode précipitée. Entretien.

Le Courrier de Guadeloupe : La crise de l’eau dure depuis des décennies en Guadeloupe il faut selon vous non pas chercher les responsables mais se concentrer sur les solutions. Est-ce un parti pris ?

Victorin Lurel : Je ne suis pas juge. Je ne m’engage donc pas dans une recherche de responsabilités. Depuis près d’un demi-siècle, la Guadeloupe subit une crise hydrique récurrente, et elle perdure aujourd’hui. Nous sommes tous concernés : l’État, les collectivités, les opérateurs privés. Il fut un temps où la Direction de l’agriculture et de la forêt – service déconcentré de l’État octroyait des délégations de service public à des multinationales françaises qui en ont largement profité. Mais ce passé est derrière nous. La vraie question est : comment en sortons-nous ?

Des plans ont été élaborés. Pourquoi les tours d’eau s’aggravent-ils encore, en Grande-Terre comme en Basse-Terre ?

Des initiatives ont été prises, c’est vrai. Mais elles restent insuffisantes aux yeux de ceux qui subissent les restrictions. Un plan de 320 millions d’euros a été ramené à 213 millions, avec des financements éclatés : 83 millions de l’État et de l’Europe, 20 millions du Département, 20 millions de la Région, 19 millions de l’Office de l’eau. Le compte n’y est pas. L’assainissement, par exemple, a été sacrifié : on est passé de 180 millions à seulement 19 millions. C’est un vrai sujet. Il faut aller bien au-delà.

Le SMGEAG, créé en 2021, est aujourd’hui en première ligne. Quelles sont ses difficultés ?

L’État a initié ce syndicat avec le soutien de deux parlementaires locaux. Mais le SMGEAG a hérité d’infrastructures vétustes, de canalisations où les pertes en ligne atteignent 60 %. Pour remettre en état forages et réseaux, toutes études confondues, il faudrait entre 1 et 1,5 milliard d’euros. Si nous n’accélérons pas, dans vingt ans, nous en serons au même point.

Le Congrès des élus a pourtant dégagé un consensus. Qu’est-ce qui bloque ?

Pour une fois, les élus ont été unanimes : tous doivent payer, État, Europe, Département, Région, SMGEAG et EPCI. L’eau est une compétence communale, regroupée au sein des EPCI, mais ces collectivités n’ont pas les moyens d’investir à la hauteur du défi dans un délai raisonnable de dix ans. Malgré l’unanimité, l’État ne s’implique pas assez. Il finance, certes, mais pas à la mesure des enjeux. En 2026, un département français ne peut pas être laissé en déshérence dans un domaine aussi vital que l’eau.

Vous critiquez également la gouvernance à quatre ?

La gouvernance à quatre – État, Département, Région, SMGEAG –, très critiquée par la Cour des comptes, n’a pas arrangé les choses. Dans ce système, l’État avait une présence obsédante. J’espère que cela a été corrigé. Mais pour s’en sortir, je crois qu’il faut une opération d’intérêt national (OIN) sur l’eau en Guadeloupe. C’est la proposition que les élus socialistes ont formulée au Congrès. Elle été acceptée et elle figure dans l’une des résolutions.

Le préfet s’y oppose, estimant que l’État en fait déjà assez et que l’OIN est réservée à l’urbanisme…

Il se trompe. Sur les 31 OIN en cours dans l’Hexagone, seules 19 sont des opérations d’urbanisme. Pourquoi pas pour une crise hydrique avérée, où les collectivités n’ont pas les moyens de financer les investissements nécessaires ? Si le préfet veut faire de l’urbanisme, il existe les grandes opérations d’urbanisme (GOU). À Marseille, on construit des écoles avec cela, en Guyane aussi. Alors pourquoi l’État resterait-il indifférent en Guadeloupe ?

Vous avez introduit cette demande au niveau national, dans quelles circonstances ?

Oui, au Sénat, dans une proposition de loi sur la simplification des normes. La ministre Gatel a reconnu le bien-fondé de la demande. Elle s’est engagée à me recevoir avec les décideurs guadeloupéens pour examiner cette OIN. Je demande que le gouvernement s’en saisisse à la rentrée parlementaire. Le préfet a probablement déjà informé ses administrations qu’il y est hostile, mais j’espère que le gouvernement lui donnera tort.

Le SMGEAG crée sa régie, Archipel’eau. Est-ce une avancée ?

Oui, cela va dans le bon sens, même si on aurait pu le faire plus tôt. Mais cela ne suffira pas sans une OIN sur dix ans, pour financer les stations de production, le renouvellement des canalisations, la recherche de fuites par intelligence artificielle. Ensuite, la gestion reviendrait au SMGEAG.

Il y a aussi un problème de financement du déficit…

Le déficit prévisionnel était de 30 millions, financé par l’État (14 M€), le Département (4 M€), la Région (4 M€) et les EPCI (8 M€). Mais le déficit réel est de 67 millions. Il manque 37 millions. Faut-il reprendre la même clé de répartition ? C’est une discussion à ouvrir.

Les maires sont inquiets des arrêtés préfectoraux de liquidation des régies, notamment pour la CARL et le Nord-Basse-Terre. Comment réagir ?

Le préfet leur impose de reprendre des dépenses dans leurs comptes, ce qui les met en déficit. Pour compenser, ils devront augmenter les taxes, ce qui pèsera sur les résidents et les bailleurs sociaux, avec des répercussions en chaîne sur les loyers. Le préfet devrait mieux mesurer ces conséquences.

Il utilise aussi des mandats d’office, par exemple pour les logements sociaux. Qu’en pensez-vous ?

Oui, c’est une vieille loi qui impose 25 % de logements sociaux aux communes. Celles qui ne peuvent pas construire faute de terrains payent des pénalités. Le préfet menace de mandats d’office. De même, il demande aux communes de reprendre des effectifs du SMGEAG, ce que certaines refusent. L’État veut gérer à budget constant, en imposant ses priorités, au lieu de discuter avec les élus.

Vous redoutez une liquidation du SMGEAG ?

C’est une perspective qu’il faut écarter. Je demande d’ailleurs aux présidents Chalus et Losbar de convoquer une réunion de suivi du Congrès des élus pour défendre les propositions adoptées à l’unanimité.

L’assainissement, souvent oublié, bloque des opérations de logement. Comment l’expliquer ?

Pour obtenir un permis de construire, il faut un raccordement au réseau collectif, ce qui n’est pas le cas partout, notamment pour la rénovation urbaine de Cap excellence. Les dossiers sont bloqués, et les crédits de la LBU ne sont pas consommés. L’État nous dit « vous ne consommez pas, donc on réduit l’enveloppe. » On est passé de 59 à 15 millions. Or, le schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux interdit les solutions alternatives, comme les mini-stations. Le préfet pourrait déroger, il ne le fait pas. Je demande qu’on révise ce schéma dès maintenant et que le SMGEAG diffère la taxe PFAC (la taxe pour le financement de l’assainissement collectif) imposée aux bailleurs sociaux, qui déjà subissent des coûts de construction élevés.

Ces blocages pénalisent le BTP et l’économie locale…

Bien sûr. Si on débloque le logement, on relance le BTP. Mais il faut aussi que les appels d’offres encouragent les approvisionnements locaux, comme je l’ai fait modifier dans le code de la commande publique, en demandant les émissions de gaz à effet de serre réduites, donc les circuits courts. Peu de maires utilisent cette possibilité, pour les cantines, les hôpitaux, les Ehpad. Cela pourrait soutenir l’agriculture. Tout est lié.

Pour conclure sur l’eau, quelle est votre demande à l’État ?

L’État ne peut pas laisser un territoire français privé d’eau durablement, avec les risques sanitaires que l’on connaît. Le préfet a pris position par anticipation, mais c’est au gouvernement de décider. Je demande une OIN pour sortir de cette crise en dix ans. Et en attendant, il faut assurer la transition.

Il faut un ensemble cohérent de propositions sur l’eau, l’assainissement, le logement, les déchets, l’économie locale. J’ai interpellé le gouvernement sur tous ces fronts. L’unanimité des élus est un atout. Reste à convaincre l’État d’agir à la hauteur de l’urgence.

Il y a aussi le dossier du traitement des déchets en Guadeloupe. Où en sommes-nous ?

Depuis vingt ans, nous vivons sous dérogation pour l’enfouissement. Le Syvade porte un projet de valorisation, avec des fonds européens. La Région tergiverse sur l’attribution des fonds européens Feder.

Nous sommes face à un imbroglio administratif et politique. La Région refuse de prendre en compte un processus pourtant légal : un appel à candidatures suivi d’un marché public a désigné une entreprise guadeloupéenne, Caribéenne de valorisation. Les motifs de contestation ? Spécieux, à mon sens. On évoque une législation européenne sur la proportion de valorisation via les CSR produite, par rapport au tri. J’ai moi-même cherché, je n’ai rien trouvé… Rien dans les textes européens ne justifie ce blocage.

Un deuxième projet, celui de Sinnoval, est aussi dans la course…

Tout-à-fait. Mais il n’a pas encore vu le jour. On en parle, mais je n’ai pas vu la couleur de la première pierre. La Région avait prévu trois usines dans son plan, avant finalement de le réduire à deux. Pourtant, si on réfléchit bien, une seule usine suffirait. Nous sommes aujourd’hui 385 000 habitants. Au 1er janvier 2026, La Réunion comptait 911 000 habitants, Elle dispose de deux usines de traitements de déchets. Vraiment, il y a déjà là de quoi s’interroger.

Et au sein même de la Région, les positions semblent divergentes…

C’est le moins qu’on puisse dire. Le président a une position, sa vice-présidente, Madame Sylvie Gustave-dit-Duflo, en a une autre. C’est pour le moins curieux. On m’a même rapporté que le président envisagerait de répartir les 48 millions de Feder restants en deux parts égales : 24 millions pour le Syvade et 24 millions pour Sinnoval. Mais sur quels critères ? Pas les tonnages traités, ni la production. C’est totalement arbitraire.

Le Syvade rapporte dans un dossier interne que Le Courrier de Guadeloupe a pu consulter que selon Sylvie Gustave-dit-Duflo, le préfet aurait envisagé de réaffecter ces crédits Feder à l’eau. Qu’en pensez-vous ?

Comme vous, j’ai lu ce dossier et j’ai noté ce que vous indiquez. Certes le préfet a dit qu’il a deux priorités : l’eau et la sécurité. Mais je doute qu’il puisse se prononcer de la sorte. D’abord parce que les contentieux ont été réglés : retraits, non-lieux, désistements. L’État n’a donc plus de contestation juridique formelle sur le marché attribué. Ensuite parce que le préfet n’a pas le pouvoir d’orienter seul les financements Feder. C’est le Comité régional unique de programmation qui décide (Crup).

C’est une instance présidée conjointement par le préfet et le président de Région. Le Crup est chargé de valider, d’ajourner ou de rejeter les dossiers de demande de subventions publiques. C’est donc un problème politique, sur lequel le président de Région a son mot à dire. On peut demander de domicilier le pouvoir et j’y souscris. Mais encore faut-il au moins exercer d’ores et déjà ceux qui nous sont conférés. Je comprends l’urgence de l’eau et de la sécurité, mais traiter les déchets est aussi une priorité.

D’autant que la taxe générale sur les activités polluantes (TGAP) est un vrai nœud coulant. Chaque année, le taux augmente, parce que l’enfouissement est interdit depuis le 1er juillet 2002. Le Syvade et les autres centres paient cette taxe, et c’est un coût énorme pour les collectivités. Et au final c’est le contribuable guadeloupéen qui paie. Avec ma collègue de La Réunion, Viviane Mallet, nous déposons chaque année un amendement pour baisser cette taxe. Mais c’est un combat permanent.

Les maires et les gestionnaires de centres d’enfouissement risquent-ils des poursuites ?

Oui, comme pour les stations d’épuration. Des maires ont déjà été mis en examen. Demain, Monsieur Biras (président du Syvade NDLR) ou les gérants de Sainte-Rose (exploitants d’Energipole Espérance NDLR) pourraient avoir des problèmes.

Le projet Caribéenne de recyclage est chiffré à 100 millions d’euros. Pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

Parce que les autres projets étaient plus chers et moins performants. Mais il y a un autre problème : Albioma. Cette entreprise dit « je suis la seule à pouvoir traiter le CSR et produire de l’électricité. Vous devez donc me livrer le produit, gratuitement, et en plus payer le transport. » Résultat : les EPCI doivent payer, c’est un foutoir total. Et personne ne m’a expliqué comment et pourquoi c’est Albioma qui a été choisi.

Le président de Région a-t-il un moyen de sortir de cette impasse ?

Bien sûr, il a un pouvoir considérable. Mais il doit s’en saisir. D’autant qu’on cherche aussi des financements alternatifs pour l’eau, peut-être sur deux programmes opérationnels (fonds européens). Il faut engager les crédits avant fin 2027. Mais ce qui m’ahurit, c’est qu’un tel projet ne fasse pas l’objet d’un débat public. Les élus sont mandatés pour décider, mais là, Madame Gustave-dit-Duflo prétend que le préfet menace de réaffecter. C’est dommageable pour l’honneur de nos élus.

Autre sujet brûlant : le rapport de l’Igas sur la surmortalité infantile dans les Outre-mer. Qu’en dites-vous ?

Ce rapport, révélé par Le Canard Enchaîné, est accablant. En Guadeloupe, le taux est de 7,8 pour mille, contre 1,5 à 2 dans l’Hexagone. Et c’est pire en Guyane ou à Mayotte. J’ai publié ce rapport sur les réseaux pour que les élus, surtout ceux du conseil général, s’en emparent. L’ARS doit agir, mais pour l’heure il n’y a aucune politique décidée en la matière.

Vous avez dénoncé le déclassement de la maternité de Basse-Terre…

Oui, le directeur de l’ARS a décidé de la déclasser au motif qu’on n’atteindrait pas les 1 000 naissances par an. Pourtant, la corrélation entre taille de maternité et mortalité n’est pas établie. C’est une préfiguration de fermeture. J’ai demandé au préfet, qui préside désormais le conseil d’administration, de revenir sur cette décision. Et je demande aussi au président du conseil de surveillance du CHU de réunir une assemblée extraordinaire pour examiner les conditions de transfert, l’absence de radiologues, le stress des médecins. La santé des Guadeloupéens n’attend pas les vacances.

Vous parlez d’inégalités qui durent. Certains les font remonter beaucoup plus loin, jusqu’à la question de la réparation de l’esclavage. Où en êtes-vous sur ce dossier ?

La question a longtemps été caricaturée : on parlait d’enveloppes distribuées aux Afro-descendants. Mais ce n’est pas ça. Je rends hommage à Garcin Malsa et à Luc Reinette qui m’ont éclairé : nous demandons d’abord une reconnaissance officielle, des excuses, et des politiques publiques.

La France s’est-elle engagée sur ce chemin ?

Récemment, à l’ONU, l’Union africaine et la Caricom ont porté le sujet. Trois pays ont voté contre (États-Unis, Israël, Argentine), et tous les Européens se sont abstenus. Même le Bénin s’est abstenu, ce qui interroge. Mais le tabou commence à tomber. François Hollande avait évoqué la réparation, tout en disant que c’est irréversible. C’est vrai, mais on peut accompagner les pays victimes. (François Hollande a présidé la République de mai 2012 à mai 2017. C’est à l’inauguration du Mémorial acte, à Pointe-à-Pitre, le 10 mai 2015, qu’il a prononcé les propos sur la réparation auxquels le sénateur fait référence. NDLR)

Le Code noir abrogé. Pourquoi est-ce si important ?

Le Code noir même s’il n’était plus opérationnel n’avait jamais été abrogé. J’ai déposé un texte en 2025, suivi par le groupe Liot, et l’Assemblée nationale a voté. Ce texte doit passer au Sénat le 20 octobre prochain. C’est symbolique, mais essentiel. L’abrogation, c’est pour le présent et l’avenir. L’annulation, qui prétend que ça n’a jamais existé, est juridiquement impossible.

Et la dette d’Haïti, ce fameux emprunt de 150 millions de francs or imposé par la France ?

J’ai fait abroger l’ordonnance de Charles X de 1825. François Hollande, lors de sa visite au Mémorial acte, avait dit « je m’acquitterai de la dette », avant que ses conseillers ajoutent « morale ». Mais les Haïtiens attendent des actes. Une coopération technique a été mise en place, mais c’est loin du compte. Il faut rembourser, demander des comptes principalement au Crédit industriel et commercial, un important réseau bancaire français fondé en 1859, et à Citibank (héritier de la National City Bank of New York), qui se sont enrichis sur le dos d’Haïti. On l’a fait pour les victimes de la Shoah, on peut le faire pour Haïti.

Quelles autres formes de réparation envisageriez-vous ?

Il y a eu le plan Mauroy de 1983, qui a permis de créer 38 Groupements fonciers agricoles (GFA) sur 12 000 hectares. Une réforme foncière, sans dire « agraire », pour redistribuer les terres aux descendants d’esclavisés. Aujourd’hui, c’est en déshérence, mais c’était une forme de réparation.

Je propose aussi d’exonérer, sur ces terres, les droits de succession et la taxe foncière. Et pourquoi pas une justice réparatrice transgénérationnelle, comme le suggère la docteure Eugénie Dosa, qui travaille sur la mémoire cellulaire et l’épigénétique. Les Afro-descendants ne doivent plus être assujettis à ce passé.

Vous évoquiez le budget de l’État. Que prépare-t-on pour 2027, et quel impact pour la Guadeloupe ?

Chaque été, pendant que les Français sont en vacances, l’État, lui, travaille dans l’ombre. Il peaufine deux textes majeurs : le Projet de loi de finances (PLF) et le Projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS). Ces textes engagent des sujets vitaux pour nous : le logement, le logement est un vrai sujet, la politique de la ville, la santé, les médicaments… J’ai donc saisi les élus locaux et j’ai adressé au gouvernement plusieurs propositions, pour que nous ne subissions pas, mais que nous anticipions.

Vous insistez notamment sur le logement. Pourquoi ?

Parce que c’est une injustice structurelle. Je demande que le système des APL – l’aide personnalisée au logement – soit enfin étendu à la Guadeloupe. Aujourd’hui, il n’existe pas dans nos Outre-mer, sauf pour les logements-foyers (Ehpad, étudiants, etc.). Nous avons l’ALF et l’ALS, mais elles sont moins avantageuses. Or, les conventions entre l’État et les bailleurs sociaux doivent être signées. J’ai rencontré l’Armos le 26 août pour en discuter, mais ma position est claire : relevons les plafonds des loyers sociaux au niveau hexagonal, appliquons les APL, et révisons le zonage des QPV (quartiers prioritaires de la ville). Aujourd’hui, ces zonages – A, B, C, avec des sous-classements – jouent contre nous. Je demande l’égalité réelle, comme pour l’assainissement. Cela suppose de modifier des décrets, des arrêtés, et même des lois, ce qui concerne plusieurs ministères.

L’an dernier, il y a eu un mouvement de contestation sur la fiscalité appliquée à l’Outre-mer. Qu’en est-il cette année ?

En 2026, le gouvernement avait prévu des coupes brutales : 350 millions d’euros sur la Lodeom notamment. Il y a eu une levée de boucliers, et le gouvernement a reculé. Mais ils ont dit « on reviendra ». Je reste prudent. On sait que Bercy veut simplifier – il y a actuellement neuf barèmes fiscaux différents, ce qui est absurde. Mais leur simplification pourrait cacher une baisse de recettes pour nous. Or, un rapport du Sénat (mai 2026) montre que la Lodeom est un dispositif efficient, contrairement à ce que l’État prétend. Mon approche est pragmatique : je ne me contente pas de critiquer, je propose. Je demande aux acteurs économiques, aux bailleurs sociaux, au Medef, aux syndicats, de se réunir pour définir ensemble ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Il faut être prêt à répondre techniquement, ministère par ministère.

Vous préparez aussi des propositions sur d’autres secteurs…

Oui, sur la canne, la banane, le rhum, au-delà du drame de Montebello, sur les conditions de travail, le respect des normes, mais aussi sur le numérique, notre souveraineté, la fiscalité… Je suis en veille permanente. J’ai trop d’expérience pour croire que les bonnes intentions suffisent. Quand le couperet tombe, si vous n’avez pas préparé vos contre-arguments, vous êtes démunis.

Tout ce que vous demandez là — les APL, le zonage, la Lodeom — relève de décrets et de lois nationales. C’est aussi l’argument des partisans d’une évolution statutaire. Où en sommes-nous sur ce dossier ?

C’est devenu un serpent de mer. Après les congrès, les travaux à Paris, une synthèse a été envoyée au gouvernement. Une réunion était prévue le 9 juillet à 15h30 pour finaliser et éventuellement proposer un référendum en décembre 2026. Eh bien, huit minutes avant, elle a été annulée. Matignon a jugé que le dossier n’était pas mûr, qu’il n’y avait pas de consensus. Et c’est vrai : nous, socialistes, nous avons dit clairement que nous n’étions pas d’accord avec la méthode ni avec le contenu. On nous a imposé une orientation vers l’article 74, avec 28 compétences, sans débat réel. J’ai rédigé deux propositions de loi constitutionnelle, et j’ai transmis l’ensemble au Président de la République, au Premier ministre, à la ministre des Outre-mer, à tous les élus. Mais ces textes n’ont pas été examinés.

L’Assemblée unique, en Martinique, a généré en dix ans une perte de 1,5 milliard. Est-ce vraiment la solution ?

C’est précisément ce que je dénonce. Il faut tirer les leçons des expériences en cours – Martinique, Guyane, Polynésie, Nouvelle-Calédonie. Le président du Congrès a parlé de « consensus » alors qu’il n’y en avait pas. Il a voulu passer en force. Or, toucher aux institutions exige une main tremblante, pas un bulldozer. Je ne suis pas un immobiliste, mais je refuse qu’on engage les générations futures sur des bases fragiles, juste pour un titre honorifique.

Les Guyanais, eux, réclament un statut sui generis dans l’article 72, comme la Corse. La Martinique a signé un accord récent sur une trajectoire de pouvoirs accrus, sans parler d’autonomie. Nous, on a demandé 2 milliards et 28 compétences. C’est léger. Il faut être réaliste, pragmatique, et trouver un terrain d’entente. Le président Macron a dit être prêt pour une révision constitutionnelle. Alors discutons, mais sérieusement, et sans forcer la main.

Vous avez rencontré Ary Chalus à la fin du mois d’août, après des années d’affrontement. Beaucoup y ont vu un signal. Lequel ?

Je ne m’aventurerai pas sur des hypothèses fragiles. Je préfère le travail de fond. Je reste concentré sur l’essentiel, préparer la Guadeloupe à ce qui vient, budget, institutions, et surtout, ne pas laisser les décisions se prendre sans nous.

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