Au Moule, le 13 avril, huit producteurs apprennent à planifier des livraisons de tomates. À Anse-Bertrand, un bâtiment de onze millions d’euros attend. L’usine qui doit leur acheter leurs récoltes ouvre en septembre. C’est la quatrième session de formation depuis décembre 2024.
Huit exploitants agricoles s’installent lundi 13 avril à 8 heures, pour cinq heures de formation gratuite, prise en charge par la collectivité au titre de son projet alimentaire territorial (PAT). « L’objectif est simple : encourager chacun à consommer, avant tout, ce qui est cultivé et fabriqué chez nous », explique Sully Gabon. « Mais pour cela, il faut structurer la production, garantir de la régularité, de la qualité et des volumes suffisants. »
Au Moule, au siège de la communauté d’agglomération du Nord Grande-Terre (CANGT), à Damencourt, les techniques de culture qui mènent « de la parcelle à Lizin Santral » (à gauche photo ci-dessus) sont au programme. Comment conduire des cultures de tomates, ignames, pastèques dont la qualité, la traçabilité et la durabilité répondront au cahier des charges de l’usine de pré-transformation que la CANGT s’apprête à mettre en service. Lizin Santral (en haut à droite photo ci-dessus), justement. Après la signature en janvier 2017 de la convention scientifique entre l’Inra (recherche agronomique) et la collectivité, et la pose de la première pierre en juillet 2019, l’outil doit entrer en exploitation en septembre 2026. L’usine doit laver, éplucher, blanchir, précuire et découper les productions locales avant leur livraison vers les cuisines centrales communales, qui préparent les repas de restauration collective (scolaires, ehpad etc.). Substituer du « local » à de « l’importé » dans les assiettes des écoliers, c’est la promesse politique derrière Lizin santral dont le coût est passé de 7 à 11 millions. Et un pré-requis : que les producteurs maîtrisent les protocoles attendus à l’entrée de l’usine. C’est l’objet des sessions de formation organisées depuis décembre 2024. Le marché de prestation signé par la CANGT avec les deux consultantes court jusqu’en décembre 2026. En moyenne, dix à douze participants à chaque session. Aucun critère d’inscription. Ils viennent de Petit-Canal, de Capesterre, de Saint-François, du Moule. Le Courrier de Guadeloupe a assisté à la quatrième session de formation qui s’est tenue le 13 avril. Reportage.
Huit producteurs, cinq tables disposées en rectangle. Une légère odeur de café flotte encore dans l’air. Au premier étage de la communauté d’agglomération du Nord Grande-Terre, dans la zone d’activité de Damencourt au Moule, la matinée a commencé tôt. Il est maintenant dix heures. Chacun, penché sur sa copie, crayonne des réponses à un exercice écrit au tableau : « Pour la parcelle 1 de tomates, faites-moi votre planification de tomate en semaine, en intégrant les périodes de semis et de récolte. »

Sully Gabon, ingénieur agronome et assistant à maîtrise d’ouvrage pour la CANGT, passe entre les tables. À ses côtés, Anne Georges, consultante, ancienne de l’expérimentation agricole, elle aussi assistante à maîtrise d’ouvrage sur Lizin Santral. « Vous devez penser votre production comme un calendrier global, pas comme des actions isolées », insiste-t-elle. L’ambiance est studieuse. Les huit participants – âgés de la trentaine à la cinquantaine – viennent d’horizons différents. Certains sont formés aux métiers agricoles depuis longtemps, d’autres sont en pleine reconversion.
Parmi eux, Jean-Charles Arnassalom, la quarantaine. Il produit des légumes (concombres, carottes, « en fonction de la saison et de la demande ») et élève des cabris de race créole entre Le Moule et Morne-à-l’Eau. Issu d’une famille d’agriculteurs, il a suivi un BTSA agricole entre les lycées agricoles de Guadeloupe et de Martinique. À cette table, il est l’un des plus formés. Alors pourquoi est-il venu ? « Nous, on fait la production, rappelle-t-il, mais ce qui est au bout de la chaîne, c’est la commercialisation. » Il désigne l’usine comme « moyen aussi de commercialiser » sa production.
Il connaît déjà le cahier des charges, mais côté élevage. Sa coopérative, Alliance d’élevage basée à Baie-Mahault, impose pour chaque animal livré des critères stricts. « En production caprine, avant de livrer nos animaux, on doit respecter tout ce qui est carcasse, poids de l’animal quand il sera abattu. » Pour le maraîchage, c’est autre chose. « En fait, on a toujours produit par coup. À l’époque quand j’ai commencé, on faisait un coup de tomate, un coup de concombre. On travaillait comme ça. » Il regarde son exercice. « Moi je produis, mais je ne sais pas toujours produire pour des dates précises. Cet exercice-là m’aide vraiment à structurer mon calendrier. » Il ajoute, plus bas : « Avant, on faisait une production sans forcément savoir où elle allait être écoulée. Là, avec Lizin Santral, il y a un cadre, un cahier des charges, des exigences à respecter. On sait où on va. »
« Les agriculteurs savent produire, mais il s’agit de les accompagner vers une organisation plus structurée », précise Anne Georges, qui circule entre les tables. « On les amène à travailler avec des cahiers des charges, à anticiper, à planifier. C’est une forme de professionnalisation. »

Un peu plus loin, Mylène Moreau est concentrée. La quarantaine, elle est en reconversion. Elle travaille au sein d’un atelier chantier d’insertion à Petit-Canal, où l’on cultive selon le modèle du jardin créole. « Nous produisons un peu de tout. Du piment, des plantes mellifères, des plantes potagères. » Sa responsable vient de lui donner une promotion. « Elle m’a nommée, entre guillemets, responsable de la production, alors que moi, ce n’était pas du tout mon domaine. Je suis en train d’apprendre un peu tout. Et justement, depuis quelques mois, j’avais essayé de faire ce qu’on apprend là, la programmation, et j’avais un peu de mal. »
Son parcours est éclectique. Auxiliaire dans l’agriculture au départ, elle a ensuite travaillé dans l’éducation auprès de ses enfants, puis comme technico-commerciale aux côtés de son mari, auto-entrepreneur. Elle revient à la terre par goût. « Je suis très manuelle, dit-elle. J’aime travailler avec mes mains, j’aime voir le résultat de ce que je fais. Donc je touche un peu à tout, et j’aime beaucoup la nature. Je suis très intéressée par l’autonomie alimentaire. »
Sully Gabon a déjà commencé à parler des ignames et des pastèques. Le cahier des charges de l’usine est précis, énumère-t-il. « Vous avez ce qu’on appelle un cahier des charges où il va y avoir un certain nombre de choses, des caractéristiques physiques à respecter. Voilà, ça c’est conforme, ça ce n’est pas conforme. Voilà tel type de chair qui est attendue. Il faudra faire attention au chlordécone. Il faudra de la traçabilité. » Anne Georges renchérit : « C’est là la difficulté d’apprendre à travailler avec ces critères. C’est d’apprendre à travailler avec des contraintes, de comment ça doit être conditionné, en carton, en eau, ce qui n’est pas accepté. »
À la pause, dehors le soleil monte. Jean-Charles évoque les banques. « Si on fait un prêt, il faut qu’on ait des garanties. On peut dire qu’on a livré, on a des choses concrètes. » Il compte d’ailleurs s’inscrire à la seconde formation du dispositif, sur la tenue du registre phytosanitaire des traitements mis sur les cultures. « Je vais le faire. Il faut qu’on respecte la traçabilité, tout ça. » Quand on lui demande s’il recommanderait l’atelier, il répond sans hésiter : « Si on veut maintenant, aujourd’hui, vivre de notre métier, il faut vraiment qu’on soit dans un circuit, dans une filière organisée. »
Sur les tables, les feuilles de rétroplanning s’alignent. La plupart des cases sont encore vides. Un producteur demande à sa voisine, à voix basse, si les pastèques se plantent « au même moment que les tomates ou après ». L’atelier finira à treize heures. La prochaine session est déjà programmée.
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