Depuis un mois, le collectif Nou las palé est mobilisé sur la vie chère, les carburants, l’eau, et le sort des entreprises en difficulté. Sa revendication phare : un moratoire sur les dettes sociales et fiscales des entreprises. Elle est soutenue par les présidents de Région et du Département, Ary Chalus et Guy Losbar, et par plusieurs élus qui redoutent des « faillites massives ». Le préfet, lui, rappelle que des moratoires existent déjà. Pour Sébastien Mathouraparsad, professeur des universités en économie à l’UFR des sciences juridiques et économiques de l’Université des Antilles, il faut « donner de l’air » aux entreprises. Sans illusion sur les marges de manœuvre : « Les Trente glorieuses, où l’argent coulait à flots, c’est fini. » Interview.
Le Courrier de Guadeloupe : Selon l’Iedom, les défaillances d’entreprises ont augmenté de 29 % en un an. Comment analysez-vous cette hausse ?
Sébastien Mathouraparsad : Le taux de création d’entreprises en Guadeloupe est plus fort que dans l’Hexagone, la vitalité de l’entrepreneuriat est importante. Les gens se projettent, ils ne restent pas là à attendre, ils essaient de trouver des activités.
Mais le problème, c’est la survie d’une entreprise à trois ou cinq ans. Parmi les causes : peut-être que le marché n’est pas assez dynamique, que des entreprises ne dégagent pas assez de chiffre d’affaires, avec des travailleurs pauvres…
Comment expliquez-vous que des milliers de structures soient incapables d’honorer leurs charges ?
On a essentiellement des petites, voire très petites entreprises, très peu de PME et encore moins de grandes entreprises. La consequence : quand la situation du marché se dégrade, quand l’activité manque, les petites entreprises se retrouvent fragilisées et vivotent.
Les entreprises ont toujours supporté des coûts de production importants, notamment en raison du coût du travail. Elles sont dans un système où les intrants intermédiaires sont chers, et elles subissent la concurrence de produits importés moins chers.
Autre élément : lorsqu’une entreprise est en activité, elle priorise ses dépenses. Elle doit payer ses salariés, ses charges, et parfois elle pioche dans ses dettes fiscales et sociales pour assurer son activité. Il arrive que des chefs d’entreprise décalent dans le temps ce qu’ils doivent, parce qu’ils ont des coûts à supporter.
Mais ce n’est pas systématique. Tout dépend de la taille de l’entreprise et de la vitalité du secteur d’activité : si le marché et les débouchés sont importants, la trésorerie se constitue. Mais si le marché connaît des soubresauts, l’entreprise, pour assurer sa survie, va piocher dans sa dette. Cela crée un effet boule de neige, car ses dettes vont grossir.
Quand j’entends les déclarations de la Caisse générale de sécurité sociale (CGSS) sur la dette fiscale et sociale, on a l’impression que ça pèse lourd. C’est peut-être le signal que le marché n’offre pas assez de débouchés aux entreprises, pas suffisamment de clients. Ce sont les questions que je pose : est-ce que le marché manque de vitalité ? Est-ce que les coûts de production sont encore trop importants ?
Parmi les secteurs les plus touchés figure le BTP. Le cas de José Gadarkhan, figure du collectif à la tête de plusieurs sociétés du secteur, a marqué les esprits : ses dettes sociales et fiscales s’élèvent à 14 millions d’euros. Beaucoup d’entreprises sont-elles dans son cas ?
Un adage dit : « Quand le BTP va, tout va. » Donc si le BTP ne va pas bien, la situation économique est sans doute délicate, car le BTP mobilise plusieurs secteurs pour son fonctionnement. S’il y a un ralentissement là, il y a de quoi s’inquiéter pour l’ensemble de l’économie.
On entend pourtant le président de la CCI, Patrick Vial-Collet, dire que le tourisme et la pêche vont bien. Le tourisme est un secteur dont le poids est de plus en plus important dans l’économie depuis la sortie du Covid. Il a une bonne vitalité, et la Route du Rhum va aussi apporter un flux de revenus, avec un pic de tourisme, si la situation nationale et locale le permet. Tous les secteurs ne sont pas confrontés aux mêmes défis.
Le préfet a rappelé que des moratoires existent déjà : 2 300 entreprises en bénéficient pour leurs dettes sociales, 700 pour leurs dettes fiscales. Les principales collectivités demandent pourtant l’inscription au budget 2027 d’un dispositif d’urgence d’un an comprenant des moratoires. Est-ce la bonne réponse ?
Les moratoires sont utiles pour alléger et donner de l’air frais aux entreprises dans le rouge. Cela va alléger le coût de production, dégager de la trésorerie pour s’acquitter, entre autres, des dettes sociales et fiscales. Mais il ne s’agit pas d’effacer les dettes.
Faut-il aller jusqu’à l’effacement des dettes ?
Dans l’histoire économique de notre territoire, il est arrivé que l’on mette en place un apurement des dettes, en 2009. La situation actuelle est-elle la même qu’en 2009 ? Sur les problèmes sociaux, oui. Sur les aspects économiques, il y a des particularités. On avait déjà des tours d’eau, mais c’est aujourd’hui une vraie préoccupation quotidienne. Le sujet du carburant existait déjà, la situation du BTP aussi, mais on n’avait pas connu ce climax.
Pour le reste, ce sont les mêmes problèmes : vie chère, délinquance, chômage. Ces problématiques sont là depuis longtemps et elles reviennent.
Puisque l’argent de l’État est rare, il va falloir être méticuleux et choisir les entreprises à prioriser. Il faut apporter des solutions aux difficultés, mais puisque tous les secteurs ne sont pas au même niveau, raison de plus pour se réunir autour de la table et discuter.
Car en cas d’apurement des dettes, des prestations sociales pourraient ne plus être assurées ; il faudrait peut-être augmenter le reste à charge sur les médicaments, par exemple. Il va falloir faire des arbitrages. Les Trente glorieuses, où l’argent coulait à flots, c’est fini.
Quelles mesures seraient nécessaires pour préserver la vitalité des entreprises locales ?
Il faut tout d’abord une fiscalité adaptée à la situation économique et sociale, même si l’on a déjà une fiscalité spécifique.
On peut avoir des taux de cotisations faibles, mais compte tenu d’un niveau de trésorerie faible, la fiscalité peut mettre les entrepreneurs en difficulté. Dans la fiscalité, il y a les charges patronales, les charges salariales, les impôts sur la production, les taxes indirectes, etc.
Il faudrait expérimenter plusieurs situations : quels postes de cette fiscalité doivent être mieux adaptés à la situation des territoires ? Et regarder aussi secteur par secteur.
Je prône une ingénierie dans la mise en œuvre des politiques économiques. Vous avez une classe d’école avec des enfants qui comprennent plus vite que d’autres : si vous mettez en place un cours de soutien, il ne peut pas être identique pour chaque élève. Il faut y aller au cas par cas, car ce ne sont pas les mêmes marchés ni les mêmes demandes dans la pêche ou dans la boulangerie, par exemple. On ne peut pas avoir de formule magique pour tous. Cela demande du temps, il faut faire les choses tranquillement.
Deuxièmement, il y a un besoin d’investissement dans les secteurs d’activité. Il faut injecter de l’argent, permettre aux entreprises de s’équiper en capital et en machines, de s’agrandir pour produire davantage. Si la demande et les débouchés suivent, l’investissement est un moyen de soutenir un secteur particulier.
Regardez nos enjeux sur l’énergie, par exemple : on doit investir davantage, notamment dans l’énergie verte et renouvelable. On pourrait aussi investir davantage dans les secteurs à haute valeur ajoutée, capables de dégager beaucoup de richesses.
Dans les colonnes du Courrier de Guadeloupe, le président de la CCI s’est dit favorable à une réforme de l’octroi de mer. Est-ce aussi une solution pour préserver les entreprises ?
L’octroi de mer est une taxe décriée, le sujet revient tout le temps. Tous les acteurs ne pensent pas la même chose. Les collectivités veulent garder l’octroi de mer, car c’est une recette. Les consommateurs veulent le supprimer, car c’est une taxe. Le monde économique est partagé : les producteurs et les transformateurs veulent conserver le dispositif, car ils font face à la concurrence des produits importés et l’octroi de mer leur permet de garder un avantage. Les distributeurs, eux, veulent le supprimer : ce serait une taxe en moins, donc plus de ventes, plus de chiffre d’affaires. Tout le monde est partagé.
S’il y a une réforme, l’une des questions qu’il faudrait poser, c’est celle de l’investissement. Aujourd’hui, l’octroi de mer sert essentiellement au fonctionnement, et une part marginale est utilisée pour les dépenses d’investissement.
Or, quand on observe l’état du territoire, on a besoin d’investissement plus que de fonctionnement. De plus, dans un contexte de dépopulation, a-t-on besoin d’autant de fonctionnement dans les collectivités ?
Il faut réfléchir au partage entre fonctionnement et investissement d’un point de vue économique.



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