Un rapport interne de la formation spécialisée santé, sécurité et conditions de travail du réseau police nationale, que Le Courrier de Guadeloupe a consulté dresse l’état des lieux de la direction territoriale de la police nationale en Guadeloupe au terme d’une visite menée du 1ᵉʳ au 5 décembre 2025. Le document décrit une institution où les agents mais aussi les usagers paient le prix de dysfonctionnements.
C’est un document de 44 pages édifiantes auquel Le Courrier de Guadeloupe a eu accès.
Y est décrit le commissariat de police de Capesterre-Belle-Eau, qui couvre une commune de près de 17 500 habitants, date de 1950, et dont les façades sont écaillées, les câbles électriques pendants, les taches de moisissures visibles. À l’intérieur, l’agent en contact avec les usagers cumule trois fonctions : accueil du public, missions de la salle d’information et de commandement, chef de poste. Il est seul, mais il devrait être deux selon les enquêteurs.
Sur le côté de l’accueil, l’armurerie. Une porte blindée, mais juste à côté, une vieille porte en bois qui pourrait y donner accès. À l’intérieur, des grenades stockées avec leurs bouchons dessus — une configuration interdite en raison du risque de manipulation —, des câbles de rechargement de véhicules, des cartons. Plus loin dans le couloir, le bouton d’alarme incendie est maintenu enfoncé grâce à un morceau de verre. Un bureau du rez-de-chaussée n’a aucune fenêtre. Des agents y passent une grande partie de leur vacation. Sur le palier de l’étage, un sapin de Noël joliment décoré bouche un extincteur.
À Pointe-à-Pitre, l’hôtel de police qui abrite le commissariat de Pointe-à-Pitre face au CHU est l’un des bâtiments les plus récents du parc. Pourtant au centre d’information et de commandement — le cœur opérationnel —, le système de sécurité incendie est hors service, le bloc autonome d’éclairage de sécurité absent. Les multiprises sont empilées les unes sur les autres. Au sous-sol, une porte sécurisée par badge est maintenue ouverte par un parpaing.
Décor pesant
Sur le site de Morne Vergain, qui abrite plusieurs services de police judiciaire et d’intervention, le rapport documente une crise de l’eau récurrente. Lors d’une période de plusieurs jours, le site est resté sans approvisionnement en eau. Les sanitaires sont devenus inutilisables. La consigne reçue par les agents, telle qu’ils l’ont rapportée aux enquêteurs : « débrouillez-vous, vous pouvez aller à l’extérieur derrière les arbres au besoin… ».
Des crédits ont été annoncés pendant la visite pour l’acquisition de pompes de relevage. Le ravitaillement par camion-citerne couvre 10 000 litres pour 1 000 euros toutes les 48 heures.
Le rapport pointe par ailleurs les violences intrafamiliales qui restent un sujet « épineux et fortement présent en Guadeloupe ». À l’hôtel de police de Pointe-à-Pitre, le service des affaires conjugales est décrit par les enquêteurs comme « trop étroit au regard de leurs missions ». Deux agents y travaillent. S’y ajoutent, lors d’une audition, le mis en cause ou la victime, et les avocats. Le rapport indique que le nombre de personnes présentes « peut monter à six », ce qui « engendre des problèmes de sécurité, en plus de l’inconfort et des indiscrétions possibles ». Le bureau n’est pas climatisé. La préconisation officielle de la délégation est de déménager le service dans des locaux plus grands. Pour la victime qui vient déposer le récit le plus difficile de sa vie, le décor est pesant.
« La préservation des traces et indices, pourtant essentielle dans le domaine de l’investigation, est compromise »
Au 14 novembre 2025, sur les 191 véhicules de la direction territoriale, 36 sont immobilisés. Près d’un sur cinq. Le service territorial de sécurité publique — celui qui intervient sur la voie publique, qui répond aux appels du 17 — affiche le pire ratio : 17 véhicules cloués sur 52, soit près d’un tiers de la flotte. Le rapport mentionne plusieurs voitures qui roulent avec des pneus lisses. À la compagnie départementale d’intervention, qui fut omniprésente lors des évènements dits du « black-out » et des pillages qui ont suivi à Pointe-à-Pitre, un 4 × 4 « hors d’âge » subsiste en dotation.
Le rapport documente aussi l’inadéquation du matériel embarqué. Plusieurs trousses de secours universelles sont incomplètes. Manquent les pansements compressifs et le garrot — précisément le matériel nécessaire à la prise en charge d’urgence d’un blessé par balle, dans un département où, comme le rappellent des effectifs cités par la délégation, les agents « savent qu’il y a de fortes chances de tomber sur des individus armés ».
Une Dacia sérigraphiée ne présente plus de radio à bord, des sièges avant en très mauvais état, une housse arrière non nettoyable en cas de besoin — par exemple après le transport d’une personne blessée. Un véhicule de surveillance dit « sous-marin », pourtant neuf, n’accueille pas un agent de plus d’1 m 80 et sa climatisation tient deux heures, là où des planques durent davantage.
Au sous-sol de l’hôtel de police de Pointe-à-Pitre se trouve un local d’archives qui conserve les procédures judiciaires de la direction centrale de la sécurité de l’ordre public. En 2022, après le passage de la tempête Fiona, le local est inondé — par remontées d’eau du sol et par des canalisations défectueuses. Conséquence, écrite noir sur blanc dans le rapport : « la destruction de bon nombre de procédures judiciaires archivées ». Le service régional de documentation criminelle ne conserverait pas de procédures.
Pour le justiciable, plaignant ou mis en cause, c’est sa procédure qui s’évapore. Pour l’enquêteur qui voudrait, des années plus tard, recouper des éléments d’un dossier ancien, la mémoire judiciaire fait défaut. Le rapport préconise une numérisation. Et la Guadeloupe est régulièrement frappée par des épisodes pluvieux et cycloniques majeurs. Le local est toujours en zone inondable.
À Morne Vergain, sur le site qui abrite l’Ofast, la section criminelle et la section financière, un local de séchage des pièces saisies pour études et prélèvements présente des conditions de conservation telles que « la préservation des traces et indices, pourtant essentielle dans le domaine de l’investigation, est compromise ».
Pendant la durée de leur mission, les enquêteurs ont fait suspendre deux installations qu’ils jugeaient dangereuses
L’aveu vient du directeur territorial de la police nationale adjoint, longuement cité dans le rapport. Les saisies effectuées sur les trafiquants — argent, véhicules, biens — « ne seraient quasiment pas affectées aux services de police, à l’exception, de cas isolés, à destination de l’Ofast ». Quand un service d’investigation rencontre la délégation et déplore son sous-équipement automobile, il rapporte la réponse de sa hiérarchie : « faites des saisies-attributions ».
Une révélation plus lourde figure dans la partie consacrée au commissariat de Basse-Terre. Le rapport mentionne, parmi les remontées des agents, « des failles dans la gestion des scellés et des dossiers judiciaires » : « des saisies de stupéfiants, argents et armes, effectuées mais non renseignées ». Une demande d’audit a été adressée à l’inspection générale de la police nationale (IGPN) sur ce point précis. Sans renseignement, ces scellés deviennent intraçables. Personne ne sait où ils sont, qui les détient, s’ils existent encore.
Polices municipales pas mobilisées
Le DTPN adjoint évoque, lors de son audition par la délégation, la situation des polices municipales du département. Celle de Pointe-à-Pitre compte une quarantaine d’agents, dont une brigade de nuit. Or, selon ses propos rapportés dans le document, ces effectifs ne font « que très peu de mises à disposition, étant cantonnées à des missions classiques, de type sorties d’école ». Et d’ajouter : « pourtant un grand nombre de ces effectifs seraient volontaires pour travailler plus et en parallèle des forces de la police nationale ». En clair des agents formés et équipés, payés par une collectivité, sont mobilisables mais ne sont pas mobilisés.
C’est peut-être la révélation la plus lourde du rapport en matière de sécurité publique. La gestion médicale des agents souffre de retards systémiques. Les visites médicales de reprise après un arrêt maladie tardent. Le rapport précise que « tant que la visite de reprise n’aura pas lieu, l’agent sera transitoirement affecté à un poste sédentaire, hors voie publique et sans arme ». Ce n’est pas une recommandation : c’est une note du directeur général de la police nationale du 30 mars 2015.
Sur le terrain, le rapport indique une « problématique de réarmement d’agents, sans validation médicale (ce qui semble être le cas à Saint-Martin) », sans passage devant la médecine statutaire et sans bulletin de reprise, a été remontée à la délégation. Pour le citoyen contrôlé ou interpellé par un tel agent en patrouille, la garantie qu’un médecin a vérifié son aptitude — physique et psychique — au port d’une arme à feu n’est pas acquise.
Pendant la durée de leur mission, les enquêteurs ont fait suspendre deux installations qu’ils jugeaient dangereuses. D’abord le stand de tir de Morne Vergain, où s’entraînent les policiers de l’archipel. Plaques absorbantes manquantes, vis métalliques saillantes susceptibles de renvoyer des projectiles, panneau électrique non étanche, armoire à pharmacie remplie de produits périmés. L’évacuation des gaz de tir, par temps chaud et sans vent, devient « vite irrespirable ». La décision prise avec l’ingénieur du SGR a été des travaux d’urgence, et une activité suspendue dans l’attente.
Quelques mètres plus loin, le garage qui assure l’entretien d’une partie de la flotte connaît le même sort. Les deux ponts élévateurs ne sont pas aux normes. Des batteries usagées et des pneumatiques sont empilés à même le sol près du local du groupe électrogène, lui-même encombré et ouvert à tous. Un extincteur est rendu inaccessible par une palette de bonbonnes de gaz. Évacuation des matériels usagers, vérification des dispositifs de levage, fermeture du local du groupe électrogène : conditions sine qua non avant toute reprise.
Deux services structurants suspendus en l’espace d’une semaine, c’est inhabituel. Ces fermetures disent l’état du parc, mais elles disent aussi autre chose : il aura fallu une délégation venue de Paris pour qu’elles aient lieu.
Une chaîne hiérarchique au point mort
Tout cela renvoie, en dernière instance, à un fonctionnement institutionnel. Le rapport décrit un dialogue social rompu — l’ensemble des représentants du personnel a refusé de participer au débriefing avec le directeur territorial le 5 décembre. Les procès-verbaux des dernières instances font état d’insultes. Plusieurs postes de chefs de service sont vacants, faute de candidats malgré des « avantages non négligeables à la clef ».
La psychologue du service de soutien psychologique opérationnel, revenue en septembre 2025 après plusieurs années d’absence, constate une « augmentation importante des conflits ». Elle résume : « le mal-être semble être plus organisationnel qu’individuel ».
Pour le citoyen, l’équation se résume en quelques mots : la qualité du service public de sécurité dépend de la qualité du commandement de l’institution qui le délivre. Le rapport indique que cette qualité fait défaut. Le document doit faire l’objet d’un point d’étape à six, douze et dix-huit mois devant la formation spécialisée nationale et la formation locale 971. La direction territoriale est invitée à présenter l’avancée des préconisations selon ce calendrier. La première barre des six mois depuis la visite du 1er au 5 décembre dernier vient pile d’être franchie.



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