Vue extérieure de la Kaz a pwojè, lieu d'accueil de l'opération de renouvellement urbain et rénovation de l'habitat, à Basse-Terre. Photo : Circé Grandpierre, Le Courrier de Guadeloupe

La période de réserve électorale désormais passée, Basse-Terre relance Bèl kaz bastè : réunions publiques, guides, porte-à-porte reprennent pour réhabiliter le centre-ville historique. Plus d’un an après son lancement fin 2024, le dispositif n’a encore produit aucune rénovation : les treize dossiers finalisés pour 2025 sont en attente de notification de subvention. La volonté politique est réelle, l’attente des habitants aussi.

Le calendrier électoral avait mis l’opération en veille. La fréquentation des permanences a baissé après les grandes vacances scolaires de juillet et août 2025, puis pendant la période de réserve qui a précédé les élections municipales : réunions de quartier et rencontres thématiques avec les partenaires — l’Établissement public foncier sur l’indivision, la Direction des affaires culturelles sur le patrimoine — ont été suspendues. Ce temps est révolu. « Maintenant que les élections sont passées, on reprend beaucoup plus la communication », assure Laure Dauguet, cheffe de projet Action cœur de ville interrogée par Le Courrier de Guadeloupe. « Des guides vont paraître, on va recommencer les réunions publiques qu’on avait planifiées. »

Pour Pierre Carrière, adjoint au maire chargé notamment de l’aménagement du territoire et de la stratégie immobilière, le prochain pas est d’aller chercher les habitants. « Il nous manque d’aller au plus près de la population, faire du porte-à-porte », plaide-t-il. « Si on avait au moins un projet pilote, ça aurait facilité les choses. Il faut qu’on arrive, au premier semestre, à avoir un projet pilote pour encourager les autres. »

Portée par la municipalité dans le cadre du programme national Action cœur de ville, l’opération Bèl kaz baste poursuit l’ambition forte de réhabiliter un centre dont une large part du parc se dégrade. Selon les données présentées par la ville elle-même, près de 35 % des logements du centre-ville seraient vacants, dont une partie en forte dégradation, certains devenus inhabitables. La convention signée en 2024 fixe le cap de 205 logements réhabilités dans un périmètre prioritaire d’ici 2029, des biens vacants remis sur le marché, des copropriétés en difficulté accompagnées. L’opération avoisine les 20 millions et vise 170 biens vacants à remobiliser et 76 façades à rénover.

Sur le papier, l’année 2025 affiche un démarrage. Sur quinze dossiers candidats, « 13 dossiers ont été finalisés », indique la cheffe de projet. Le terme « finalisé » signifie monté, c’est-à-dire constitué par l’équipe d’animation, pièces réunies, projet étudié. Un stade éloigné du “dépôt” au sens d’une demande instruite jusqu’à son terme, et notifiée puis suivie de travaux. De fait, reconnaît Laure Dauguet, « les propriétaires n’ont pas pu, l’année dernière, obtenir leur notification de subvention », monter leur dossier jusqu’au bout, missionner une entreprise et lancer les travaux. Les biens déjà rénovés dans le centre l’ont été plus tôt, sous le programme Action cœur de ville, avant que l’opération ne soit créée pour centraliser les demandes.

Le financement ne suit pas

Le premier obstacle tient à l’argent. « Ce sont des biens très vieux. Littéralement, il faut tout faire », détaille Laure Dauguet. « Sauf que l’état du marché actuel fait que la démolition reconstruction est moins chère que la réhabilitation. On est sur des coûts de travaux qui avoisinent en moyenne 400 000 euros par projet. Face à la population qu’on a sur Basse-Terre, qui n’a pas les moyens, il y a toujours un reste à charge. Même si c’est pris en charge à 80 %, les 20 % restants de 400 000, c’est énorme, tout le monde ne l’a pas. Les banques ne suivent pas et, à partir du moment où ils n’ont pas leur autorisation de prêt, ils ne peuvent pas déposer leur dossier de subvention, ils ne peuvent pas rénover leurs biens. C’est un peu le serpent qui se mord la queue. »

Les deux dossiers qui n’ont pas abouti en 2025 illustrent ce blocage : les propriétaires ne se sont pas décidés, « soit parce qu’ils n’avaient pas de prêt bancaire, soit parce que, le coût des travaux étant exorbitant, ils ont décidé de vendre ».

Le second verrou est administratif. Dans la convention figurent une demi-douzaine de partenaires aux règles distinctes : l’ANAH (agence de l’amélioration de l’habitat), la Banque des territoires, la communauté d’agglomération Grand sud Caraïbe, la Région, le Département, la Direction des affaires culturelles et Action logement. « Pour un même projet, on est obligé de déposer six ou sept dossiers chez différents partenaires », détaille la cheffe de projet. « Chaque partenaire a ses exigences, ses délais d’instruction, ses différentes commissions, ses différents critères d’attribution. En fait, on ne s’en sort pas. »

Cette lourdeur pèse d’abord sur les propriétaires occupants âgés, majoritaires dans le centre, peu mobiles et peu familiers des démarches. « Leur demander de faire 40 000 démarches pour aller récupérer je ne sais quel document à gauche, à droite, c’est très engageant, très fatigant pour eux, et c’est démotivant. »

S’y ajoute un obstacle de terrain : la mobilisation des entreprises du bâtiment. « On a eu un sujet en début d’opération, c’était de mobiliser les entreprises du BTP, que ce soit pour les diagnostics ou pour obtenir des devis », explique Laure Dauguet. « La majorité ne sont pas sur Basse-Terre. La lenteur administrative, les délais de paiement, ça ne leur donne pas envie de s’inscrire dans la démarche. »

Enfin, la dimension patrimoniale impose une étape supplémentaire. Classée Ville d’art et d’histoire, Basse-Terre compte 18 monuments historiques très concentrés dans son centre. « Comme les biens sont dans le périmètre des 500 mètres aux abords du monument historique, ils sont concernés », même sans valeur patrimoniale propre, rappelle la cheffe de projet. La Direction des affaires culturelles doit alors rendre un avis sur les rénovations extérieures.

La piste d’un guichet unique

Là où le dispositif tient ses promesses, c’est dans l’accueil. Depuis février 2025, la Kaz a pwojè ouvre ses portes face à l’hôtel de ville, les premiers et derniers mercredis du mois, de 8 heures à midi. Derrière cette façade colorée, qui reprend les codes des maisons créoles, les habitants sont reçus sur rendez-vous pour des entretiens de quarante minutes à une heure. « Accueillir, informer et accompagner, c’est vraiment l’objectif de la permanence », résume Laure Dauguet. L’équipe d’animation, financée par la ville et les partenaires, réalise des visites sur site « pour voir dans quel état se trouve leur bâtiment », puis aide à monter le dossier et à réunir les pièces.

La montée en charge est progressive. « L’objectif est crescendo », précise la cheffe de projet. « L’année dernière, c’était 15 logements. Cette année, c’est 38. L’année prochaine, il y aura un peu plus de 50 », pour atteindre 205 au terme des cinq ans. Les profils accompagnés sont variés : propriétaires occupants souvent âgés ; propriétaires bailleurs, parmi lesquels des trentenaires et quadragénaires « qui reviennent en Guadeloupe » et veulent investir pour la famille ; copropriétés fragiles, que l’équipe aide à réaliser les travaux prioritaires « pour maintenir la structure » ; logements indignes, enfin, dont les occupants doivent parfois être relogés le temps des travaux.

L’attente, elle, est bien là. Les réunions publiques du lancement l’ont confirmé : « Ça nous a permis de nous rendre compte que les Basse-Terriens étaient prêts à cette opération et que c’était vraiment nécessaire », souligne Laure Dauguet. « C’était un réel besoin que la population attendait. »

Pour desserrer l’étau administratif, la cheffe de projet concentre une partie de son énergie sur une solution : « créer une synergie auprès des partenaires », une instance commune d’attribution et d’instruction, et surtout « un seul modèle de dossier à déposer pour tous ». Le modèle existe ailleurs. « Pour avoir participé aux rencontres Action cœur de ville à l’échelle nationale, en décembre dernier, eux, ils ont un guichet unique, une seule communication. Une fois que le dossier est déposé, ça roule : il est déjà instruit, prévalidé avec les équipes. » Elle prend l’image du permis de construire et de son formulaire unique : « Si, au lieu de monter sept dossiers, on n’en monte qu’un, ça réduit déjà beaucoup de sollicitations du côté des propriétaires. »

Au-delà du centre-ville, la municipalité affiche son intention d’élargir la démarche. « On peut dire que ce ne sera pas la seule opération qu’on verra à Basse-Terre », confirme Laure Dauguet. Une perspective encore lointaine : le premier défi reste de transformer une volonté politique réelle, et un dispositif d’accueil désormais rodé, en ces chantiers visibles que tout le monde attend.

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