Inquiets sur l’avenir de leurs enfants, de moins en moins rassurés par le système scolaire, les parents investissent de plus en plus dans les établissements de soutien scolaire et y consacrent des moyens importants. Aujourd’hui l’établissement » Études et Formation » à Grand-Camp doit refuser des demandes de soutien scolaire pour des enfants de maternelle.
Mercredi 24 août 11 h 30. Grand-Camp. Contigu au supermarché, l’immeuble la Coupole. Au bas de l’escalier sur le trottoir, Aurélie 17 ans, Shanna 17 ans, Alexandre quinze ans, sa sœur Agathe onze ans attendent leurs parents. Ils sortent du stage de révisions dispensé par l’association » Études et formations » qui officie dans le domaine du soutien scolaire depuis 22 ans. Agathe fait la moue et affiche une attitude renfrognée. Alexandre est dans la même tonalité « j’aurais préféré dormir et passer des vacances tranquilles » bougonne-t-il.
Sacrifice
Selon Ruth Vélin, responsable pédagogique de l’établissement, « ils sont quelques-uns à adopter au départ cette attitude. Après, ils se coulent dans le moule « . Louis-Daniel Justine, professeur de mathématiques dans l’établissement, se veut encore plus précis. « Les élèves peuvent arriver ici dissipés. Ils peuvent traîner les pieds. Au bout de quelques temps, Ils acquièrent la motivation au contact d’élèves déjà formatés. Comme par osmose. » Des bouderies, les parents n’en ont cure. Leur préoccupation, c’est mettre leurs enfants sur le chemin de la réussite. » Ça coûte les yeux de la tête… plus un bras » s’exclame la mère de Shanna en levant les mains au ciel. « Nous sacrifions autre chose. Le choix c’est la réussite de nos enfants « . Poursuit-elle. Même son de cloche chez Hélène Mirabel venue chercher sa fille : » Il faut se priver » assène-t-elle. Les parents qui ont inscrit leurs enfants à ce stage de pré-rentrée scolaire 2016 leur paieront des cours de soutien pendant toute l’année. » Ils s’acquittent en plusieurs fois, ils font des choix. Ils viennent pourtant chaque année plus nombreux. Les mathématiques et la physique sont les matières les plus demandées. Vient ensuite le Français » précise Ruth Vélin. Un professeur du public contacté par téléphone avoue qu’avec ses collègues, ils sont de plus en plus nombreux à dispenser des heures de cours supplémentaires.
Chacun peut et doit réussir
En dix ans, les centres de soutien scolaire ont fleuri partout en Guadeloupe. Basse-Terre, Morne-à-l’Eau, Moule, Sainte-Anne, Saint-François, Pointe-Noire, Sainte Rose, Abymes, Pointe-à-Pitre Baie-Mahault… Études et Formation dispensent du soutien dès le cours préparatoire. » Depuis l’année dernière nous refusons des demandes de parents qui veulent inscrire leurs enfants dès la maternelle. Ils ont peur qu’ils ratent l’apprentissage de la lecture, » explique Ruth Vélin. Outre l’inquiétude face au devenir de leurs enfants, d’autres raisons expliquent le succès du soutien scolaire auprès des parents. Ils sont aujourd’hui sceptiques sur l’efficacité du système scolaire. Pas seulement à cause de professeurs absents, de postes supprimés comme le dénoncent chaque année les syndicats. Un sondage réalisé le 31 mai 2016 par Opinion Way en collaboration avec le journal La Croix révèle que 52 % des parents, et 77 % des parents de lycéens, estiment que le système scolaire ne convient plus à la nouvelle génération. Le sondage établit que les parents pensent que l’école n’est plus aussi performante qu’autrefois sur les fondamentaux. Plus significatif : l’étude démontre qu’en lieu et place des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, ils préféreraient de loin que leur progéniture acquiert le respect (56 %), la discipline et la rigueur (55 %), le sens de l’effort et de la persévérance (57 %). De même les attentes des parents à l’égard de l’école sont plus individualistes, avec notamment une plus grande prise en compte de la personnalité de l’enfant, le développement de la confiance en soi. Bref, toutes choses auxquelles l’institution scolaire ne saurait satisfaire avec des classes de 25 ou 30 élèves, et qu’un professeur peut obtenir avec un groupe de cinq à huit élèves, taille de l’effectif maximum en classe de soutien scolaire. » Ici nous cherchons à élever nos élèves. Nous partons du principe que chacun peut et doit réussir « , explique Louis-Daniel Justine. Ça change tout.
Louis-Daniel Justine : » Nous avons toutes les classes sociales «
Le professeur de maths décrit des parents dont le seul dénominateur commun est d’assurer la réussite de leurs enfants.
Louis-Daniel Justine est professeur de mathématiques dans le public. Homme politique, ancien élu du conseil général, il dispense des cours de soutien scolaire. Son approche de la matière, de la pédagogie, jette un éclairage nouveau sur l’utilité et le sens du soutien.
Le courrier de Guadeloupe : Quel est le secret de la réussite du soutien scolaire ?
Louis-Daniel Justine : Nous allons plus loin. Nous cherchons à renforcer la rigueur, et l’esprit logique des élèves. Pendant le stage, avant la rentrée, nous procédons à une révision et faisons comprendre à l’élève qu’il y a une relation entre toutes les notions.
Quel est le profil des élèves qui viennent en soutien ?
Nous avons des élèves qui ont des lacunes et d’autres qui ont des objectifs d’excellence, qui veulent passer des concours et accéder à de grandes écoles. Nous avons eu un élève qui, à toutes les classes, avait 19 de moyenne. Il prenait des cours, et a accédé à l’une des plus prestigieuses écoles d’ingénieur de France.
Et quel est le profil des parents ?
Nous avons toutes les classes sociales, même si la majorité des parents appartient à la classe moyenne ou aisée. Certains parents sont bénéficiaires du RSA. Le conseil départemental participe à leur effort. Au final, les revenus ne sont pas le vrai critère. Certains se saignent à blanc pour payer. C’est d’abord une préoccupation de parents consciencieux, et surtout ambitieux pour leurs enfants.
Pourquoi les élèves réussissent en mathématiques en soutien, et beaucoup moins dans le circuit scolaire classique ?
Beaucoup d’enseignants ont une conception élitiste des mathématiques. Ceux-là sont d’ailleurs contre les cours de soutien. Si vous n’y arrivez pas c’est que vous n’appartenez pas au cercle des matheux. Si vous ne comprenez pas tout de suite, pas la peine de forcer.
» 44 postes supprimés «
Pour cette nouvelle année scolaire, 44 postes d’enseignants ont été supprimés dans le second degré, selon Gustave Byram, secrétaire général de l’Union nationale des syndicats autonomes (UNSA) Éducation de la Guadeloupe, joint au téléphone le 23 août. » Au collège, les effectifs des enseignants sont en baisse, alors que la politique du gouvernement est de remplacer les 60 000 postes supprimés sous la présidence de Nicolas Sarkozy. En Guadeloupe, nous avons quand même continué à perdre des postes, alors que d’autres académies, qui ont pourtant la même évolution démographique que nous, en ont gagné « , déplore Gustave Byram. Selon lui, l’archipel aurait même dû être avantagé : » Certains critères n’ont pas été appliqués à la Guadeloupe, comme le fort taux d’élèves boursiers. C’est aussi la seule académie qui soit un archipel, et cela devrait être pris en compte dans les moyens accordés. On le répète inlassablement, mais Paris ne nous écoute pas… « . Comment alors expliquer cette baisse du nombre de personnels enseignants ? » La préfecture nous a dit qu’il y avait eu un problème d’adressage pour envoyer au ministère à Paris la situation exacte des statistiques en Guadeloupe. Si même entre les services de l’État, il y a un problème de communication, on ne comprend plus ! « , s’énerve le syndicaliste.
Les parents d’élèves inquiets des effectifs
Le Courrier de Guadeloupe a interrogé deux fédérations représentants les parents d’élèves pour connaître leurs attentes pour cette année scolaire 2016-2017. Catherine Romuald, présidente de l’Association des parents d’élèves de l’enseignement libre (APEL) souhaite que chaque classe ait son enseignant : » Je compte sur cette réforme des collèges pour résoudre la problématique de remplacement « . Raymond Artis, président de la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) joint par téléphone le 22 août, insiste de son côté sur le fait que les adhérents en France hexagonale ne comprennent pas que malgré les annonces, les élèves se retrouvent plusieurs jours, voire plusieurs semaines, sans enseignant et ce parfois dès la rentrée : « Nous ne pouvons plus laisser nos enfants dans cette situation, la continuité du service public d’éducation est une condition indispensable au principe d’égalité et nous attendons que chaque enseignant absent soit remplacé « .
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