Gourbeyre. Le 3 février 2026. Dr Henry Joseph, Dr en pharmacognosie, directeur de Phytobokaz
La Guadeloupe, laboratoire français d’une économie régénérative et post-pétrochimique
La transition écologique et énergétique n’est plus un horizon lointain. Elle est devenue une contrainte structurelle qui recompose profondément la valeur des territoires, des ressources et des modèles économiques.
Pendant plus d’un siècle, la puissance s’est bâtie sur le sous-sol : pétrole, gaz, pétrochimie. Ce modèle s’épuise sous le double effet de la raréfaction des ressources et de l’urgence climatique.
Le monde qui s’ouvre repose désormais sur le vivant, l’énergie décarbonée pilotable, la biomasse et les océans.
Dans cette nouvelle géographie de la puissance, la France dispose d’un atout majeur, encore insuffisamment reconnu : ses territoires ultramarins, et singulièrement la Guadeloupe.
Une crise systémique, révélatrice d’un modèle à bout de souffle
La situation actuelle de la Guadeloupe est alarmante. Une île riche en eau où l’accès à l’eau potable n’est pas garanti. Des terres agricoles durablement polluées par des pesticides dont la toxicité était connue avant leur utilisation. Une dépendance massive à des aliments ultra-transformés importés, riches en sucres, en sel et en graisses, alimentant une explosion des maladies chroniques – diabète, obésité, pathologies cardiovasculaires – avec un coût humain, social et financier considérable.
À ces fragilités s’ajoutent des déficiences structurelles : assainissement insuffisant, envahissement récurrent par les sargasses, dépendance énergétique aux combustibles fossiles importés, chômage et perte de perspectives pour une partie de la jeunesse. Les tensions sociales et la violence ne peuvent être dissociées de cette fragilisation des sécurités fondamentales : eau, alimentation, santé, emploi.
Cette situation n’est pas une fatalité. Elle est la conséquence directe d’un modèle inadapté aux réalités insulaires et tropicales.
Sortir de l’économie extractive, entrer dans l’économie régénérative
La Guadeloupe, comme l’ensemble des Outre-mer, ne peut se développer durablement en reproduisant des modèles industriels extractifs conçus pour d’autres géographies. Le foncier est limité, la biodiversité exceptionnelle, les écosystèmes fragiles.
La seule trajectoire viable est celle d’une économie symbiotique et régénérative, où le vivant et la biodiversité ne sont plus exploités, mais structurent la création de valeur.
Cela suppose une diversification agricole profonde : reconquête des terres en friche, développement de cultures adaptées aux climats tropicaux, à faible index glycémique, riches en micronutriments et antioxydants, capables de répondre simultanément aux enjeux de santé publique et de souveraineté alimentaire. Cacao local, fruits et légumes tropicaux, racines, légumineuses, plantes médicinales : ces productions constituent un socle rationnel de prévention sanitaire et de développement économique.
À cette agriculture régénérative doit s’adosser une agro-transformation locale : alimentation, cosmétique de haute valeur, huiles végétales, fibres naturelles, matériaux biosourcés, colorants végétaux. C’est dans la transformation que se créent l’emploi, la valeur ajoutée et la résilience économique.
L’énergie : géothermie, socle stratégique d’un modèle post-fossile
La transition énergétique en territoire insulaire ne peut se permettre l’approximation. Le solaire et l’éolien ont leur place, mais leur intermittence et leur emprise foncière imposent des limites claires dans des espaces où chaque hectare agricole est stratégique.
La Guadeloupe dispose en revanche d’un atout rare à l’échelle européenne : la géothermie de haute enthalpie. Ressource locale, non intermittente, pilotable, décarbonée, elle offre une énergie stable et durable. L’expérience de Bouillante démontre que cette technologie est maîtrisée et parfaitement adaptée au contexte volcanique de l’arc antillais.
Dans une stratégie cohérente, la géothermie doit constituer le socle du mix énergétique, garantissant la sécurité d’approvisionnement des infrastructures critiques et des unités d’agro-transformation, complétée par des énergies renouvelables variables optimisées et des solutions de stockage.
Hydrogène vert : prolonger la souveraineté énergétique par l’innovation
Ce socle géothermique ouvre une perspective stratégique majeure : le développement de l’hydrogène vert, produit par électrolyse de l’eau à partir d’électricité décarbonée.
Dans un territoire insulaire, l’enjeu n’est pas de détourner la ressource, mais de la gérer intelligemment. Sur les flux d’eau infiltrée – issus à la fois de l’eau de mer et des précipitations – il est possible de réserver une part limitée de l’eau de pluie à la production d’hydrogène, tout en conservant l’essentiel pour la sécurité hydrique et énergétique.
L’hydrogène vert devient alors un outil de souveraineté :
- stockage d’énergie,
- alimentation d’unités industrielles,
- piles à combustible adaptées aux transports maritimes, terrestres et, à terme, aériens,
- garantie de la continuité territoriale de l’archipel sans dépendance aux carburants fossiles.
Innovation et recherche : la condition non négociable
Un tel modèle ne peut exister sans un investissement massif et durable en recherche et développement. L’innovation dans le vivant, l’énergie, la transformation des biomasses et l’hydrogène coûte cher. Elle nécessite du temps long, des infrastructures, des chercheurs et des démonstrateurs industriels.
Les compétences existent en Outre-mer. Ce qui manque, ce sont des budgets à la hauteur des enjeux et une volonté politique claire de passer de l’assistance à l’investissement stratégique.
Faire de la Guadeloupe un démonstrateur national
La Guadeloupe peut devenir un démonstrateur français et européen : un territoire où l’on prouve qu’il est possible de restaurer les sécurités fondamentales, de créer de la richesse et des emplois, de réduire les dépenses de santé, de stabiliser le tissu social et de produire de la valeur sans recourir aux énergies fossiles.
Dire que l’Outre-mer est une charge, c’est regarder le monde d’hier. Reconnaître qu’il est une chance stratégique, c’est préparer l’économie française de demain.
Dans un monde sans pétrole, la puissance ne se mesurera plus à ce que l’on extrait du sol, mais à ce que l’on sait préserver, comprendre et transformer dans notre environnement, notre proximité, que l on touche, que l on voit qu’on exploite et cela sans consequence sur l empreinte carbone. Sur ce terrain, la Guadeloupe et les Outre-mer ne sont pas en retard : ils peuvent montrer la voie et la Guadeloupe singulierement peut devenir, un modèle, une véritable oasis planétaire exemplaire.



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