La devanture du local France services de Sainte-Rose, lieu des Cafés créateurs de l’Adie. À droite en incrustation, une session d’accompagnement qui illustre le dispositif. Photomontage LCG.
image_print

Elles étaient deux conseillères pour une seule participante. Le ratio idéal, diront certains. Un luxe financé par les impôts, rétorqueront d’autres. En Guadeloupe, où les freins sociaux sont aussi nombreux que les idées, l’Adie déploie des Cafés créateurs censés être la rampe de lancement de microentreprises, et transformer des candidats perdus en entrepreneurs viables. La performance d’un atelier se juge-t-elle au nombre de chaises occupées ? Reportage à Sainte-Rose, où nous avons suivi une session. Au menu : une femme qui apprend que son blocage en écriture n’est pas une fin de parcours.

Mercredi 4 février, 9 heures. Dans les locaux aux murs blanc cassé de France services à Sainte-Rose, une odeur de café flotte dans l’air. Tables rapprochées, chaises en cercle, quelques prospectus et encas posés à la hâte : le décor est simple. Ici se tient l’un des Cafés créateurs de l’Adie, un atelier collectif gratuit destiné aux futurs entrepreneurs et encadré par deux conseillères.

L’association, fondée en 1989 par Maria Nowak (économiste engagée pour le droit à l’initiative économique, pionnière du microcrédit en France et en Europe), implantée en Guadeloupe depuis près de 20 ans, est devenue un opérateur du microcrédit, largement financé par des fonds publics et des partenariats avec Pôle emploi ou les collectivités.

« Généralement, le Café créateur accueille une dizaine de participants. Seulement, ce matin, une seule participante a répondu à l’appel », explique Jessy Afoy, l’une des deux conseillères présentes, également engagée dans des actions de sensibilisation à l’entrepreneuriat auprès des lycéens guadeloupéens.

« Les ateliers durent 3 heures, de 9 heures à midi. C’est un atelier collectif et d’échange, donc il n’y a pas de temps prédéfini », détaille-t-elle. « Ma collègue et moi-même nous présentons, et ensuite les porteurs de projet se présentent. On écoute leurs projets, on parle de nos possibles interventions, de ce qu’on peut faire pour les accompagner dans leur processus de création et de développement d’entreprise. »

Le principe est clair : chacun expose son idée, ses doutes, ses blocages. Les conseillères écoutent, prennent des notes, posent des questions : « Avez-vous pensé au business plan ? », « pourquoi prendre un local tout de suite ? », « quelles difficultés principales rencontrez-vous ? » Autant d’angles morts typiques du primo entrepreneur.

« Nous sommes des facilitateurs de projets, pas des décideurs. On oriente vers les bons experts quand c’est nécessaire », précise Jessy Afoy. « On accompagne tous les porteurs de projet, qu’ils soient au démarrage ou au développement de l’activité. Il n’y a pas un secteur qui est laissé-pour-compte, à part celui de la cryptomonnaie », ajoute-t-elle.

Assise face à elle, Mariliz Steone, trentenaire résidente de Baie-Mahault, a fait la route pour se rendre à Sainte-Rose. Elle a reçu quelques jours plus tôt le mail l’invitant à ce Café créateur, événement auquel elle assiste pour la première fois. Future entrepreneuse dans la restauration après une reconversion professionnelle radicale, Mariliz avoue être arrivée sans boussole. « Je ne savais même pas par où commencer. J’avais une vision très idéale de mon projet », confie-t-elle. Avec la candeur de ceux qui découvrent le métier d’entrepreneur.

Les échanges s’orientent rapidement vers des options concrètes proposées par les conseillères : « démarrer sans local », « tester via des stands », « multiplier les partenariats », « construire un business plan évolutif ». « Ça m’a ouvert plein de pistes auxquelles je n’avais jamais pensé. Même sans diplôme, je peux commencer », dit Mariliz, soulagée. La dédramatisation comme premier levier d’action publique.

Les deux conseillères, ordinateurs devant elles, prennent des notes face à Mariliz qui prend le temps d’expliquer rigoureusement ses envies, ses craintes, ses doutes : « Je suis toute seule à porter mon projet, c’est un réel défi pour moi et je suis perdue, je ne sais pas par où commencer », confie la future entrepreneuse.

Pour Mariliz, cette matinée a surtout permis de lever un frein majeur. « Moi, je n’aime pas écrire. J’ai un vrai blocage », confie-t-elle. Une difficulté lourde de conséquences lorsqu’il s’agit de monter des dossiers, rédiger un business plan ou formuler une demande d’aide. Elle craignait de ne jamais réussir à franchir cette étape. Un obstacle social que l’accompagnement cherche à désamorcer.

Elle est rassurée, après avoir appris que l’Adie peut l’accompagner jusque-là, en l’orientant vers des personnes capables de l’aider à structurer et formaliser son projet à l’écrit. « C’est un vrai soulagement », insiste-t-elle. Un obstacle qu’elle pensait insurmontable devient une étape possible. Elle emporte des contacts, des orientations de financement et la promesse de rendez-vous individuels gratuits.

À 11 h 30, un second participant, la quarantaine, pousse la porte. Malgré le temps réduit, les conseillères prennent le temps d’échanger avec lui : ici, le principe reste le même, quel que soit le nombre de participants ou la durée restante.

Le Café créateur n’est qu’un point de départ. L’association propose ensuite des suivis individualisés, des visites terrain et des prêts allant de 500 à 15 000 euros, jusqu’à 30 000 euros en quartier prioritaire.

« Il ne manque pas d’idées ici, mais l’information n’arrive pas toujours aux personnes », souligne Jessy Afoy. Pour la conseillère, ces temps collectifs sont aussi un engagement humain. Elle revendique un accompagnement social, mené avec légèreté, écoute et bienveillance. « Les gens arrivent souvent un peu perdus, parfois stressés par l’ampleur de ce qu’ils ont à construire », observe-t-elle. Au fil de la matinée, les projets se structurent, des étapes se dessinent, et les visages se détendent. « On voit un réel avancement », conclut-elle.

Midi, odeur de café tiède. Mariliz range ses notes. Dans deux mois, elle saura si ce premier pas en entraîne d’autres.

Poster un commentaire