Accueil Société Loisirs José Gulino : « Oui, on peut être prêtre et franc-maçon »

José Gulino : « Oui, on peut être prêtre et franc-maçon »

Le Courrier de Guadeloupe a rencontré José Gulino au siège du Grand Orient de France, rue Cadet à Paris. Ce Grand Maître très engagé à gauche, controversé au sein d’une organisation pourtant historiquement progressiste mais qui accueille des membres de toutes tendances, ne mâche pas ses mots sur la suspension du prêtre franc-maçon en mai dernier et sur l’actualité en général.

Loge

Le Courrier de Guadeloupe : Comment se porte le Grand Orient de France ?

José Gulino : Il compte quelque 52 000 membres, répartis en 1 215 loges. Nous enregistrons environ 1 000 membres de plus par an, soit une hausse annuelle de 2 %.

José Gulino, Grand Maître

GODF

Que pensez-vous de l  » affaire  » Pascal Vésin, le curé franc-maçon de Megève suspendu par sa hiérarchie en mai dernier ?

J.-G.  C’est la première fois que cela se produit ! L’évêché d’Annecy a obéi à une injonction de Rome. Cette décision évoque l’Inquisition, elle va à l’encontre du discours d’évolution et de progrès que tient l’Égalise.

Comment peut-on être prêtre et franc-maçon ?

Le G.O.D.F. défend les valeurs de la République, à part cela ses membres sont de toutes tendances et les loges sont libres. Nous défendons une liberté absolue de conscience et, oui, nous estimons qu’on peut être prêtre et franc-maçon. L’Égalise est un dogme, alors qu’en maçonnerie on réfléchit sur tout. Mais ce prêtre dit qu’il croit en Dieu après avoir réfléchi : c’est un cheminement, une construction intellectuelle qui l’amène à croire. Des curés, des pasteurs, des rabbins, sont francs-maçons et le vivent très bien, il n’y a aucune incompatibilité. Il est possible d’être croyant et libre.

Et les musulmans ?

Des enjeux de pouvoir entre les pays font que leurs instances sont éclatées et nous n’avons pas d’interlocuteurs. 2,3 % de fanatiques portent un préjudice énorme à l’Islam, qui n’est pas une religion violente. Le vrai Islam, calme, modéré, respectueux du droit des femmes, n’est pas structuré, il ne sait pas se faire entendre.

Durant votre mandat, vous êtes-vous rendu en Guadeloupe ?

J’ai rendu visite à 17 régions, dont la Martinique, où j’ai assisté au congrès Antilles. Je suis aussi allé à Pointe-à-Pitre. J’ai constaté en Guadeloupe la même évolution qu’ailleurs, à savoir une grande attention portée aux problématiques sociétales, en particulier celles de la jeunesse. Des expositions temporaires sur ce thème ont eu un succès colossal. Les jeunes guadeloupéens comme les autres sont en recherche de spiritualité. J’ai eu sur place avec nos apprentis une réunion qui m’a fait mesurer les attentes et le pouvoir d’interpellation de la maçonnerie.

N’existe-t-il pas néanmoins des différences entre les francs-maçons guadeloupéens et les autres ?

Aux Antilles les francs-maçons sont prudents, ils ont peur des réactions par rapport à une appartenance qui diffère de la culture locale. Le 9 décembre par exemple pour la Journée de laïcité, il y a eu dans l’Hexagone 220 manifestations, du théâtre, des arbres de la laïcité… Aux Antilles non. Mais cette attitude évolue. C’est l’une de leurs pistes de réflexion.

Le secret ne reste-t-il pas la règle partout ?

Nous avons toujours travaillé dans le secret, entre nous, en nous investissant à titre individuel, mais cela évolue. Le secret est important quand il y a danger. La maçonnerie était plus ouverte avant la Seconde Guerre mondiale, mais ensuite, beaucoup d’entre eux ayant été déportés, les francs-maçons se sont repliés sur eux-mêmes. Puis il y a eu une évolution progressive vers à nouveau davantage d’ouverture, mais aujourd’hui il faut protéger les frères parce que les attaques contre eux sont en recrudescence. Nous devons tenir compte aussi des contraintes professionnelles : nous avons eu des cas de licenciements. Chacun est libre de révéler ou non son appartenance.

Les francs-maçons ne sont-ils pas cependant nombreux dans les instances dirigeantes, dont le ministre des outre-mer Victorin Lurel ?

S’il le dit, très bien, sinon, nous respectons la confidentialité. On dit aussi de certains qu’ils sont francs-maçons alors qu’ils ne le sont pas. Le président de l’Assemblée Claude Bartolone par exemple ne l’a jamais été ! Il y a beaucoup de fantasmes. Certains groupes politiques ne peuvent parvenir au pouvoir qu’en créant la peur. On parle de  » complot socialo maçonnique « , on attise les peurs… Le premier numéro du nouveau quotidien l’Opinion s’en prenait aux francs-maçons ! L’armée catholique intégriste parle de putsch franc-maçon. Depuis trois siècles que nous existons, si nous faisions l’Histoire cela se verrait… Non, nous ne nommons pas les ministres et les généraux !

À quoi servez-vous alors ?

Nous sommes un laboratoire d’idées. Nous élaborons des propositions et nous les répandons dans la société. Nos travaux sont systématiquement diffusés, mais il n’y a pas de courroie de transmission avec le gouvernement ! Notre idéal est une utopie : nous voulons constituer un universalisme de fraternisation. Abraham Lincoln a dit :  » C’est quand les hommes gardent le silence, alors qu’ils devraient protester, qu’ils deviennent des lâches « .

Contre quoi protestez-vous aujourd’hui ?

La République est en crise. Les signes en ont été les manifestations contre le mariage pour tous, le meurtre d’un militant d’extrême-gauche, la profanation de la stèle du chevalier de la Barre à Abbeville… Nous-mêmes, nous constatons un accroissement des actes anti-maçonniques, dégradations de locaux dans plusieurs villes, slogans anti-maçonniques. Le mouvement d’extrême droite le Printemps français est venu manifester ici. Les groupuscules d’extrême droite se sont mis en retrait pour que le Front National avance masqué, mais ils ne sont jamais loin derrière. Nous sommes les sentinelles de la République qui lancent l’alarme quand l’ennemi approche, mais cela ne sert à rien si l’ennemi est déjà dedans !

Le FN dit pourtant défendre la laïcité, qui est l’un de vos combats…

La laïcité est justement menacée parce que le Front National se l’accapare alors qu’il est un mouvement catholique anti-islam. Le G.O.D.F. défend la séparation de l’Égalise et de l’État. Il demande que la loi de 1905 soit inscrite dans la Constitution. Mon prédécesseur a rencontré les candidats à la présidentielle et François Hollande s’y est engagé. Pour l’instant, ce qui est déjà positif, le président de la République a créé un Observatoire de la laïcité. La politique, c’est donner du sens. Nous militons pour que notre frère Jean Zay, ministre du Front Populaire, tué par la milice, entre au Panthéon. Le G.O.D.F. voudrait faire du Panthéon le lieu de la République, avec des cérémonies civiles, des hommages au titre de la République. J’ai reçu des lettres de familles de soldats tués au Mali qui se demandaient pourquoi, alors qu’ils étaient athées, on leur avait rendu des hommages religieux, avec messe aux Invalides.

Quels ont été vos autres chevaux de bataille pendant votre mandat ?

Le devoir de mémoire. Selon un sondage récent, 60 % des moins de 24 ans ne savent pas ce qu’évoque le Vel’ d’Hiv’ ! Nous avons organisé des commémorations à Royal lieu, près de Compiègne, d’où sont partis les derniers wagons pour les camps de la mort et aussi à Oradour-sur-Glane, avec l’un des rares survivants. À Perpignan, nous avons rendu hommage aux Républicains espagnols réfugiés qui avaient été enfermés dans des camps dans la région.

Que proposez-vous en termes d’économie ?

La laïcité financière. La séparation Etat-Finance. Donner du pouvoir aux hommes politiques, rendre la liberté aux citoyens. Et nous avons eu la surprise de voir que de grands patrons du CAC 40 étaient en phase avec nous ! Il faut changer le statut des entreprises, qui appartiendraient aux actionnaires, aux salariés, aux fournisseurs, aux clients, avec une gouvernance collective, afin que l’intérêt de l’entreprise ne soit pas dépendant de la finance. Les banques devraient appartenir au secteur public et il faudrait séparer les banques d’affaires et les banques de dépôt.

Le G.O.D.F. travaille-t-il avec d’autres obédiences ?

En France, il est proche de la FFDH, (la Fédération Française du Droit Humain), de la Grande Loge maçonnique de France. Il travaille en symbiose avec les francs-maçons en Belgique, en Pologne, en Espagne, en Grèce, qui ont les mêmes valeurs que lui. Nous essayons de créer une Alliance Maçonnique Européenne, afin d’avoir du temps de parole à Bruxelles !

La franc-maçonnerie n’est pas soluble dans le catholicisme

Pascal Vesin, curé de Megève, démis de ses fonctions par
le Vatican pour appartenance persistante à la franc-maçonnerie

Le Pascal Vesin, curé de Megève, en Haute-Savoie, a été démis de ses fonctions par le Vatican pour appartenance persistante à la franc-maçonnerie. La très huppée station de ski est sous le choc, et le grand maître du Grand Orient de France dénonce un «  retour à l’obscurantisme « , affirmant que  » ne pas comprendre qu’on peut être prêtre et franc-maçon  » relève du Moyen Âge « . Officiellement, l’Égalise n’a cependant jamais varié sur sa position envers la franc-maçonnerie. L’Égalise a toujours été catégorique : on ne peut pas être à la fois catholique et franc-maçon.  » Ségréger avec l’une, c’est divorcer d’avec l’autre « , écrivait le pape Léon XIII en 1892. Avant lui, Clément XII avait décidé que les catholiques qui s’affileraient à la franc-maçonnerie prendraient le risque d’être excommuniés. Ce qui est resté le cas jusqu’en… 1983. Vatican II ayant incité au dialogue avec les non-croyants, la façon d’envisager les relations avec la franc-maçonnerie a changé, mais n’a en rien modifié le jugement de fond. En témoigne, encore en 1983, une déclaration, approuvée par Jean-Paul II, du cardinal Ratzinger :  » Le jugement négatif de l’Égalise sur la franc-maçonnerie demeure inchangé (). Les catholiques qui en font partie sont en état de pêché grave et ne peuvent approcher de la sainte communion « . Si l’Égalise a longtemps considéré la franc-maçonnerie comme son ennemi personnel,  » une secte  » rassemblant des «  hommes coupables (…) qui ont mis tout en œuvre pour tromper les fidèles (…) et pour les arracher du sein de l’Égalise, dans la folle espérance de ruiner et de renverser cette même Église  » (Pie XII), c’est sans doute en grande partie parce qu’elle lui fait de la concurrence. Mais il est tout de même impossible de faire semblant de ne pas voir à quel point leurs doctrines sont opposées.  » Pour nous, écrivait en 1970 dans Le Monde Pierre Simon, ancien grand maître de la Grande Loge, il n’existe pas de vérités éternelles, il n’y a que des traditions, constamment remises en question « . C’est clair : la franc-maçonnerie rejette tout dogme et toute vérité transcendante et immuable – ce qui est quand même le fond de commerce de l’Égalise. Maintenant, comment s’y prennent les catholiques francs-maçons pour jongler avec leurs croyances contradictoires, c’est là une autre question.

Deux candidats très différents

Qui succédera à José Gulino en septembre ? Deux candidats sérieux se disputent le titre de Grand Maître. Le Conseiller de l’Ordre Alain Simon, haut fonctionnaire au ministère de l’Économie et des Finances, se situe dans la continuité de ses prédécesseurs, Guy Arcizet et José Gulino. L’ancien président du Convent 2011, Daniel Keller, se positionne au contraire comme le candidat de la rupture.  » L’Obédience s’est insensiblement profanisée en privilégiant une vision à court terme des enjeux sociétaux « , dénonce ce chef d’entreprise dans sa Déclaration d’intention. Sa volonté de réorientation pourrait trouver un écho au sein de certaines loges un brin échaudées par un José Gulino dont les prises de position décoiffantes semblent parfois plus proches de celles du Front de Gauche que du socialisme bon teint de mise au G.O.D. F. Dans ce contexte, même si Alain Simon est parti favori, le duel lors du Convent fin août à Nice s’annonce serré.

 

OMBRES ET LUMIÈRE

Père Jean Hamot : « On ne peut pas associer à l’Eglise une idéologie du secret »

Depuis plus de deux siècles, l’Église regarde l’évolution de la Franc-maçonnerie d’un œil torve. Souvent hostile, parfois perplexe, rarement tolérante, elle milite pour l’imperméabilité des deux mondes. Mais les maçons ne l’entendent pas de cette oreille.

Père Jean Hamot

L’église houspillant la Franc-maçonnerie fait l’effet d’une mère cherchant à rattraper son adolescent rétif par la culotte. Si l’Histoire des deux institutions est marquée par un schisme devenu indépassable, c’est tout de même la construction effrénée d’édifices religieux – Eglises et Cathédrales – qui a accouché de ce qui est devenu l’un des plus vastes réseaux humains jamais identifié. Dès le dix-huit siècle, l’Égalise ne se retrouve plus dans l’idéologie maçonnique et s’en distingue clairement. Elle demande à ses fidèles de se détacher de ce qu’elle identifie clairement comme une secte, une société occulte. Le mot est lâché. C’est le début d’une Guerre Froide qui a encore cours aujourd’hui. Dernier fait d’armes, l’éviction de Pascal Vesin, à la fois prêtre et maçon. Association inadmissible pour le Vatican.  » Nous sommes là au cœur d’une relation très compliquée. Mais, à mon sens on ne peut pas associer à l’Égalise une idéologie du secret, de l’ombre. On ne peut pas vivre sa relation avec Dieu dans une double modalité car même dans les loges croyantes, celui que l’on appelle Le Grand Architecte de l’Univers n’est qu’une posture. L’attachement à Dieu n’est revendiqué que par certains symboles. La parole Evangélique dit clairement que  » tout est sur les toits « , tout est à la lumière, rien n’est caché. Or la Franc-maçonnerie est le domaine du caché.  » analyse le Père Jean Hamot. C’est donc ce jeu d’ombres et de lumière propre à la Franc-maçonnerie qui gênerait l’Égalise. Un jeu encore plus urticant dans le cas de prêtres engagés au sein de loges athées. De l’autre côté du fleuve, les Francs-maçons ne sont pas gênés par la schizophrénie que leur prête l’Égalise catholique. Dans les loges croyantes, le distinguo est très clair. Mieux, ils ont conscience que le Grand Architecte de l’Univers n’est qu’une réminiscence de l’épopée de leur Histoire. Comme une vieille légende que l’on regarde avec tendresse, mais en laquelle on a depuis longtemps cessé de croire. «  Ma vie maçonnique est clairement séparée de l’Égalise. L’Égalise est du domaine du sacré, du saint, de la célébration. La Franc-maçonnerie est, elle, une école de l’humilité et de la fraternité. C’est un lieu d’apprentissage et de solidarité. Il n’y a aucun obstacle à ce que je sois diacre et franc-maçon en même temps  » assène un franc-maçon guadeloupéen. Pour régler définitivement le problème, la question des religions n’est jamais abordée dans la loge.  » Insérer cette question, c’est tuer l’égalité qui règne entre les frères.  » Astucieusement, les Francs-maçons assument ce que l’Égalise protège jalousement. Un grand secret que l’on mérite de découvrir, une mystique que l’on protège, un monde d’ombres réservé à un cercle d’initiés.

 

INITIATION

les papiers du divorce

L’initiation à la Franc-maçonnerie est l’un des nœuds de la discorde. Elle repose sur des rituels qui visent à apprendre la confiance et l’humilité à l’apprenti. Petit florilège local :

• Le voyage : l’apprenti est fourré, les yeux bandés, dans la cale d’un bateau et conduit de nuit au large d’une île. Pendant ce voyage, il doit rester concentré sur la méditation et la signification de ses actes.

• L’interrogatoire : L’apprenti est amené, toujours les yeux bandés, à un endroit où il est bombardé de questions, le plus souvent déstabilisantes puis est ramené chez lui.

• Le Pont : L’apprenti passe entre deux rangées de frères et ceux-ci le bousculent tout le long de sa progression. Pour l’Égalise catholique, seul le baptême marque le rite d’accueil d’un nouveau croyant dans une communauté. Quand ce croyant est adulte c’est l’achèvement de l’acceptation de Dieu, pour l’enfant l’Égalise s’appuie sur la foi des parents.

 

OMBRES ET LUMIÈRE

Guérilla dominicale

L’Église peut bien s’égosiller, les Francs-maçons usent habilement de leur plus bel atout : le culte du secret. Ils s’en servent en partie pour aller chasser au cœur de la messe dominicale.

Sans une levée volontaire du secret, bien malin qui pourra dire d’un regard, qui est franc-maçon et qui ne l’est pas. Les frères de loges ont compris depuis longtemps ce qui fait leur force et qui peut tenir place de bouclier de l’idéologie.  » L’idéal de la Franc-maçonnerie repose sur la philanthropie. C’est intervenir dans la bonne marche de la société dans des principes de solidarité et de fraternité. Que peut-on reprocher à ça ?  » s’interroge le Père Jean Hamot. En effet, où est le mal ? À cette question rhétorique, l’Égalise répondrait que la route vers l’enfer est pavée de bonnes intentions.  » Quand on baigne dans un certain milieu on finit de toute façon par partager, infuser, consciemment ou inconsciemment, les valeurs de ce milieu à son entourage « . Or, n’est-ce pas la mission d’un chrétien consciencieux d’insuffler la parole de Dieu dans la construction de toutes ses actions ? Les Francs-maçons usent de cet argument dans leur stratégie de recrutement. Ils proposent aux chrétiens d’aller plus loin dans leur engagement. C’est l’opportunité de s’impliquer concrètement dans la bonne marche de la société, grâce à un réseau de frères hautement solidaires et occupant parfois des postes clés de la société civile. Le pari est tentant. C’est l’occasion de concilier et lier solidement un engagement spirituel et un engagement tangible, civil. Un moyen de passer de la prière à sa mise en œuvre.  » Nous avons ouvert une loge en Haïti depuis peu et beaucoup de nos membres sont des prêtres. Quand on leur demande s’ils ne mettent pas en danger leur sacerdoce. Beaucoup répondent que Rome n’est pas obligé de savoir tout ce qu’ils font.  » L’Égalise n’est pas dupe de ce jeu sur la subtilité du langage. Mais peut-elle mettre en œuvre une réelle contre-attaque sans tomber dans une dangereuse chasse aux sorcières ? Elle se contente de refermer le piège quand une taupe trop confiante montre le bout de son nez. Mais est-ce suffisant ? De l’avis de certains, l’institution est déjà bien vermoulue.

 

PAX ROMANA

L’énigmatique Monseigneur Pierre Genoud

Monseigneur Pierre Genoud évêque de Guadeloupe de 1912 à 1945. A ses côtés,
un gouverneur qui ne semble pas être Constant Sorin.

L’église est une vieille institution qui sait bien qu’un ennemi juré peut devenir un formidable allié. C’est en tout cas ce qui pourrait expliquer la nomination de Monseigneur Genoud en 1912. Il faut dire qu’avant son arrivée, l’Égalise de Guadeloupe et donc le Vatican a frôlé le pire ! L’agitation idéologique du début du siècle dernier qui devait conduire à la loi de 1905 déclarant la séparation de l’Égalise et de l’État s’annonçait pour elle comme un tsunami aux conséquences irréversibles. Il n’en fut rien. Mais elle sut mettre en place sa stratégie de défense. Surtout que depuis des années, la Guadeloupe n’a pas eu d’évêque digne de ce nom. A l’heure où les Guadeloupéens discutent de la place de l’Égalise dans la société, celle-ci est paradoxalement muette. A l’époque l’île entame son processus de laïcisation de la vie publique. Les écoles, mais aussi les hôpitaux où officient encore bon nombre d’hommes et de femmes d’Égalise doivent faire de plus en plus place à des professionnels issus de la sphère civile. Il y a une montée de l’anticléricalisme d’inspiration socialiste et maçonnique au sein de la population. La presse de gauche et socialiste de l’époque multiplie ses attaques agressives, appelant même à  » une déconfessionnalisation de la société « , obstacle selon eux à une vraie  » émancipation sociale du pays « . Le summum est atteint quand un député socialiste du nom de Jean Hégésippe Légitimus défie l’autorité ecclésiale. Dès 1903, ce dernier a fondé la première loge maçonnique ouverte aux noirs ce qui leur était refusé jusque-là. La rumeur dit qu’il aurait monté sa propre Église. De fait, Légitimus célèbre baptêmes, mariages et enterrements civils. Il conteste par là, la main mise de l’Église catholique sur les rites de passage. Il célèbre sa messe socialiste tous les dimanches à 9 heures, et au noël de 1903, organise à minuit, un grand banquet pour célébrer ce qu’il appelle, la noël humaine. Certaines fois, il pousse l’activisme plus loin, n’hésitant pas à interrompre avec ses partisans, les messes dominicales et apostropher les prélats. De fait, ces actions, hormis un cercle de partisans, n’auront pas une influence susceptible de provoquer la chute du sentiment religieux catholique en Guadeloupe. Mais du côté du Vatican qui avec la fin du concordat peut enfin nommer librement ses ministres, la menace est prise très au sérieux. Est-ce une volonté de reprise en main qui a guidé la nomination de Monseigneur Pierre Genoud en 1912 ? L’histoire ne le dit pas, mais le constat lui, est celui d’une normalisation à son arrivée des relations entre l’Égalise et la franc-maçonnerie dont l’Égalise de Guadeloupe est sortie victorieuse. Après plus de seize ans d’instabilité préjudiciable à la bonne marche du diocèse, l’homme s’installera à la de l’Égalise de Guadeloupe pendant trente ans. Certains notamment à Basse-Terre ont gardé le souvenir de cet homme d’Égalise élogieux vis-à-vis du Maréchal Pétain, mais pas uniquement. Selon nos informations, l’homme aurait beaucoup fréquenté la loge de Basse Terre et aurait eu un grade qui lui valait le respect dans la maison. Félix Éboué, Gouverneur de la Guadeloupe et lui-même franc-maçon entretenait des relations des plus fraternelles avec le prélat – avant l’avènement de Pétain — qui ne manquait pas de le saluer en retour d’un amical  » mon collègue « . Pire, l’évêque fit même scandale quand, récipiendaire de la légion d’honneur, il exigea de la recevoir de la part de ce membre actif de la loge de Basse-Terre. Du reste, à cette époque, il était encore possible pour un catholique d’être accepté à la loge de Basse Terre. Dans un tel contexte, il semble que la stratégie du Vatican fut payante, traiter le mal à la racine par infiltration ecclésiale. Plus tard, en 1945, son successeur Monseigneur Jean Gay sera aussi vu comme ayant pu appartenir également aux deux obédiences. Toutefois, les indices en ce qui le concerne, sont trop minces pour l’affirmer. Toutefois, si une instrumentalisation les uns des autres au gré des jeux du pouvoir a pu exister entre Église et franc-maçonnerie, rien ne dit que ces relations soient aujourd’hui inexistantes. Interrogé par nos soins, Maître Félix Rodes, dont le père fut franc-maçon et grand ami de Monseigneur Genoud, considère qu’elles ont bien lieu, mais que cela concerne les hauts décideurs de l’Égalise et non les simples prélats.

Genoud, Riocreux même combat ?

Le passé a des traits de ressemblance avec le présent. De même que Monseigneur Genoud fut nommé par Rome après des périodes de vacances à répétition, de même celle de Monseigneur Riocreux intervient après quatre années d’administration diocésaine, où la Guadeloupe est restée sans évêque, dans un énigmatique flottement et après les nominations très locales de Mgrs Ouali et Cabo. Si nous ne savons rien des éléments ayant motivé le choix en haut lieu de Monseigneur Riocreux, et nous nous refusons à dire ici qu’il puisse appartenir à une quelconque chapelle exceptée celle qu’il a choisi de servir, il n’est pas exclu qu’il ait, au-delà de sa fonction, une mission plus confidentielle à accomplir. Qui sait ?

 

HÉRITAGE

Et les francs-maçons créèrent les Témoins de Jéhovah

Portrait du président George Washington en tenue de Franc-Maçon. Document «Man, Myth, & Magic»,
1983, Library of Congress.

Il arrive que des mouvements religieux soient fondés par des membres ou anciens membres de la franc-maçonnerie. Même si en haut lieu, les cadres américains de l’organisation font tout pour le cacher aux membres de base qui de bonne foi pratiquent ce culte à travers le monde, le mouvement religieux appelé  » Témoins de Jéhovah  » est plus né dans les alcôves d’une loge maçonnique que dans les murs d’une Église protestante dissidente. Et pour l’œil averti, les références à la franc-maçonnerie sont nombreuses. Cela va de la structure organisationnelle, au lexique employé au sein de l’organisation, sans oublier l’imagerie symbolique.

Charlesh Tazeh Russel

Le fondateur de l’organisation des  » Témoins de Jéhovah « , Charles Taze Russell, a lui-même grandi dans une famille ouvertement maçonnique. Son père fut un maître maçon de la loge n° 223 de Pittsburgh sur Jefferson Street, et de la loge Mizpah n° 288 à Allegheny. Plus tard, le fils le sera lui aussi. Dans son ouvrage  » La théocratie occulte  » Edith Star Miller publie la liste des francs-maçons américains les plus influents dans le monde et parmi tous ces noms figure en page 737 le nom de Charles Taze Russell. Ainsi, pour Charles Taze Russell Dieu s’appelle Jéhovah comme pour les rosicruciens et certaines loges maçonniques américaines. Charles Taze Russell dont la décoration maçonnique sera une croix surplombant une couronne n’hésitera pas à reprendre texto son symbole fétiche au sein de la Watch Tower (la tour de garde) son organe de vulgarisation. Une présence aussi nombreuse de francs-maçons au sein des mouvements religieux à de quoi surprendre nos oreilles très françaises, mais c’est méconnaître le climat qui a présidé à la création des États-Unis dont les membres fondateurs souvent francs-maçons ont fait le vœu d’un pays libre et affranchi du cléricalisme vaticaniste européen. Dans ce contexte purement américain, il n’est donc pas incompatible d’être chrétien tout en appartenant à un ordre qui cultive le secret. De ce fait, un climat de grande liberté à longtemps prévalu en la matière ce qui explique la prolifération d’églises et de courants ésotériques d’inspirations diverses. Sauf que rien ne filtre aujourd’hui des relations que les dirigeants de l’ère moderne, les seuls vrais bénéficiaires de l’organisation pourraient entretenir avec la franc-maçonnerie. Cela ne concerne surtout pas le disciple de base à qui tout ce que l’on demande c’est de porter la bonne nouvelle, peu importe la météo et de s’acquitter de sa dîme.

 

ADVENTISTES ET ÉVANGÉLISTES

Des frères à toutes les sauces

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la franc-maçonnerie garde également un œil sur les groupes religieux de l’île, autre que l’Égalise catholique. Certains pasteurs ou anciens de ces confessions religieuses sont également approchés par l’ordre discret. Un de nos contacts issus du rite évangéliste reconnaît  » avoir été maintes fois approché par des frères recruteurs mais jusqu’ici sans succès « . Il n’en avait pas toujours eu conscience, mais au fur et à mesure de son évolution personnelle, il a dû, par le contenu du langage qui lui était tenu, se rendre à l’évidence que certains de ses proches camarades étaient eux aussi de la maison. Pour être clair,  » ils ne ménageaient pas leurs efforts tout en discrétion pour éveiller le futur frère qui sommeillait  » en lui. D’autres peuvent parfois sauter le pas. Mais une telle dualité n’est pas toujours simple à gérer. Concilier deux approches philosophiques n’est pas chose aisée pour tous. Aussi, après plus d’une vingtaine d’années de pastorat, et las de tenir dans les assemblées chrétiennes un discours auquel il ne croyait plus, ce pasteur adventiste se décida à jeter l’éponge afin de se consacrer pleinement à son nouvel ordre.

 

INTERSECTION

Église et Franc-maçonnerie en Guadeloupe, Je t’aime, moi non plus ?

En interrogeant l’histoire, certains faits nous indiquent que les rapports de l’Égalise et de la franc-maçonnerie avec l’ordre discret se refroidissent ou se réchauffent au gré des circonstances historiques. Concernant la Guadeloupe, plusieurs faits semblent le démontrer. Dès 1883, date à laquelle le prélat en place, Monseigneur Blanger quitte après dix ans de service la Guadeloupe, une guerre d’influence s’engage alors pour sa succession. Nous sommes encore sous le concordat et c’est le gouvernement qui nomme les évêques. À huit mille kilomètres de la Guadeloupe, le gouvernement français appuyé de quelques députés et sénateurs de la Meuse – si ce n’est pas du lobbying, ça y ressemble – présentent à l’Égalise leur candidat pour la Guadeloupe en la personne de l’Abbé Hennion. Pourquoi lui et pas un autre ? La laïcité portée en haut lieu par des frères maçons y est-elle si étrangère ? Le gouvernement souhaite-t-il voir installé un homme qui faciliterait la laïcisation encore bourgeonnante dans l’île ? Du côté de l’Égalise, la candidature est en tout cas instruite dans les règles de l’art. Au début, tout semble aller pour le mieux et même l’enquête diligentée par l’évêque de Verdun semble conclure à un profil des plus intéressants. Mais brutalement tout capote ! Une correspondance télégraphique de dernière minute entre la nonciature et l’évêché de Verdun remet tout en question.  » Non Possumus  » déclare le Vatican qui refuse cette nomination. À la place, elle propose l’abbé Oury dont la candidature est finalement agréée. Mais au gouvernement et au parlement, les partisans de la candidature de l’Abbé Henion n’ont pas dit leur dernier mot et les représailles ne traînent pas. Au moment de la discussion du budget, les crédits affectés au diocèse de Guadeloupe sont purement supprimés. Doit-on y voir l’influence de Jules Grévy, premier franc-maçon devenu Président de la République française et dont on dit qu’il abominait les prêtres et les rois ? L’Égalise en Guadeloupe affaiblie financièrement s’enfonce dans la tourmente. Monseigneur Oury, ancien aumônier de marine aura à peine le temps de poser ses valises. Nommé en 1884 il quitte la Guadeloupe dès 1886. Les faits et leur suite nous sont rapportés par l’historien Max Didon dans son ouvrage :  » Histoire religieuse de la Guadeloupe au XIX° siècle  » L’auteur y fait état de cette crise sévère qui a secoué L’Égalise en Guadeloupe et qui l’a laissé sans chef pendant seize ans. Une période pendant laquelle, l’administration diocésaine sera confiée à des administrateurs apostoliques.

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