« Un gros alternateur qui tourne à vide ». C’est ainsi que les équipes d’EDF décrivent le compensateur synchrone inauguré le 10 décembre dernier sur le site industriel de Jarry. Une machine de 180 tonnes, présentée comme une « première mondiale » destinée à stabiliser le réseau électrique guadeloupéen, isolé et non interconnecté. À l’heure de la transition énergétique et après un black-out total de plus de 36 heures en 2024, l’annonce frappe fort. À partir de données techniques, de chiffres publics et d’objectifs officiels, quelle réalité derrière cet investissement à 20 millions d’euros ?
Concrètement, cette énorme machine ne produit pas d’électricité. Son rôle est d’agir comme un stabilisateur géant pour le réseau. Imaginez un gros volant d’inertie qui tourne en permanence : il aide à lisser les variations soudaines de la production (quand le vent tombe ou que les nuages passent sur les panneaux solaires) et à éviter les micro-coupures. Bien que présentée comme une innovation, cette technique de stabilisation existe et est utilisée depuis longtemps dans d’autres réseaux électriques. Il s’agit ici de l’adapter au cas particulier de la Guadeloupe en contexte insulaire.
Surtout, le réseau guadeloupéen n’est pas, aujourd’hui, dominé par des sources dépourvues d’inertie. Selon les données publiques, « près de 88 % de la production électrique repose encore sur des machines thermiques lourdes, alimentées au fioul, au charbon ou à partir de chaleur industrielle » auxquelles s’ajoute la centrale géothermique de Bouillante la seule de France qui fonctionne elle aussi avec de gros alternateurs synchrones. Autrement dit, l’inertie que le compensateur est censé apporter existe déjà massivement dans le système.
EDF justifie l’installation par « la montée en puissance des énergies renouvelables intermittentes ». En 2023, celles-ci représentaient 35 % du mix électrique guadeloupéen. Mais en 2024, selon l’Observatoire régional de l’énergie et du climat, « cette part est retombée sous les 30 %, en raison d’une baisse de la production renouvelable et d’une hausse de la consommation, qui a atteint 1 479 GWh, en augmentation de 43 GWh sur un an. »
La transition énergétique ratée
En réalité l’outil n’est pas une centrale. Il ne crée pas d’électricité et ne permet pas de fermer des centrales à fioul ou à charbon. La dépendance aux énergies fossiles reste donc entière. Quant à l’économie de 30 000 tonnes de CO₂ mise en avant par EDF, elle provient surtout du fait que le compensateur va se substituer à de petits générateurs déjà peu utilisés, dont le rôle était justement de stabiliser le réseau. L’impact sur les émissions totales de la Guadeloupe sera donc minime.
L’investissement, supérieur à 20 millions d’euros, est présenté comme économiquement vertueux. La référence répétée à une « première mondiale » met de côté les enjeux historiques : vétusté de certaines infrastructures, dépendance aux importations de combustibles, difficulté à augmenter la production renouvelable et garantir l’autonomie énergétique.
La Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) fixe l’objectif d’atteindre 100 % d’énergies renouvelables en 2028. Ary Chalus, président du conseil régional (à gauche photo ci-dessus), et les élues régionales Sylvie Gustave dit Duflo (présidente de la commission environnement, eau et cadre de vie, au centre photo ci-dessus) et Sylvie Vanoukia (présidente de la commission énergie, à droite photo ci-dessus), ont pris la pause devant l’équipement mercredi 10 décembre lors de l’inauguration à EDF Jarry Sud.
Une présence pour « insister sur la portée politique de ce projet et en tant que chef de file de la politique énergétique », réaffirmer le rôle de pilote du conseil régional « dans l’atteinte des objectifs de transition pour faire de la Guadeloupe un territoire capable de produire, de stocker et de gérer son énergie de manière toujours plus intelligente et plus durable. Une stratégie formalisée dans la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), un document stratégique élaboré en concertation avec l’ensemble des acteurs, notamment EDF. »
Le décrochage entre cet objectif affiché et la réalité du terrain est si grand qu’il ne peut plus être qualifié de simple retard. Derrière les poses officielles et les grands discours sur l’autonomie, se cachent un manque d’action, une incapacité à tenir les engagements et à conduire la transformation du système énergétique.



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