GRAND PORTRAIT
Ibo Simon ne fait plus de télé. On ne le voit donc plus. Du coup, une rumeur persistante a fait courir sa mort. Il n’en est rien. Ibo est toujours aussi entier. Il ne mâche pas ses mots et continue sur la Guadeloupe, sur l’immigration, sur la politique entre autres à asséner ses vérités. Entretien.
Ibo Simon : J’ai entendu toutes sortes de choses à propos de ma santé. Pour certains j’étais à l’article de la mort. Mais le plus terrible ce sont les détails. Un bougre a dit qu’il était à mon enterrement. Qu’il y avait un monde fou. » Moun, moun, moun tou patou » disait-il. Un autre a expliqué avec plein de détails que j’étais tèbè. Mais c’est de la méchanceté gratuite. Les gens m’en veulent parce qu’ils n’aiment pas la vérité. Quelque chose n’est pas bien mais vous être obligé d’être hypocrite et de dire le contraire. La Guadeloupe est le pays où on fait courir le plus de bruit. C’est exactement comme pour l’essence. Quelqu’un dit demain il n’y a pas d’essence et hop c’est la queue dans toutes les stations. Mais c’est la Guadeloupe. Mais pour revenir à moi, je suis en bonne santé. Je me réveille tous les matins à 4 heures, je travaille dur. Car je suis contre les fainéants.
Le Courrier de Guadeloupe : Quel regard portez-vous sur la Guadeloupe et sur vous-même ?
I.S. : Moi je ne suis pas important. Je n’ai jamais pensé qu’un petit homme comme moi, 1,54 m, 54 kg noir comme l’ébène aurait pu avoir le parcours que j’ai eu. Pour ce qui concerne la Guadeloupe. C’est plus triste. Je n’ai jamais pensé que nous aurions fait un tel chemin en sens inverse. Nous étions premiers partout dans la Caraïbe. Au niveau de l’éducation surtout. Les voisins avaient le droit de réprimander vos enfants, et vice versa. Aujourd’hui c’est fini, et la délinquance prospère de jour en jour. Dans le même temps, il faut dire que le neg Guadeloupe est le neg le plus heureux au monde. Il achète un poulet. Il en mange le quart et il jette le reste.
LCG : Pourquoi on ne vous voit plus à la télé ?
I.S. : C’est moi qui ai lancé en Guadeloupe la télé de proximité. Rodriguez (ndlr : feu Michel Rodriguez, fondateur de la télévision privée Canal 10) m’avait dit : je te donne la technique tu m’emmènes des émissions inédites. À l’époque je faisais 7 heures d’émissions par jour. À Canal 10, j’étais le seul à gagner de l’argent. Rodriguez ne payait personne. Il disait aux autres animateurs : c’est vous qui avez besoin de ma télé pas le contraire. Je gagnais au début 5 000 francs. Gadarkahan est venu me chercher et m’a proposé 15 000 francs. J’en ai parlé à Rodriguez qui m’a proposé 20 000 francs ensuite Gadarkhan est revenu à la charge avec 25 000 francs. Rodriguez n’a pas lâché et est monté à 30 000 francs. Je suis resté à Canal 10 et tout roulait bien. L’émission était libre et parlait de tout. J’interpellais les maires, les élus, les députés, les patrons, les syndicats. Tout le monde. Quelque chose n’allait pas dans une commune, je le disais. Je ne prenais jamais rendez-vous. Mais chaque matin il y avait systématiquement une vingtaine de personnes venues parler dans la télé, dire ce qu’ils avaient à dire. Mais cela commençait à déranger. On m’a demandé d’être moins percutant. Dans le même temps, Rodriguez ne voulait plus payer. Je suis parti sur la télé de Basse-Terre. Mais la parole était encore moins libre. On ne pouvait pas dire d’un nègre qu’il est nègre ou d’un blanc qu’il est blanc.
LCG : Vous vous êtes présenté aux élections municipales à Pointe-à-Pitre en 2001. Vous vouliez être maire ?
I.S. : Moi je ne suis pas un politicien. Mais je ne vais vous étonner. La première fois que j’ai pris la parole dans une conférence politique c’était Henri Bangou, à Louisy Mathieu, dans la boutique des Morvan. Une première fois je suis allé aux municipales. Personne ne me connaissait. J’ai réuni 122 voix. La deuxième fois, j’ai inscrit sur ma liste des clochards. Mais personne n’y pouvait rien puisque ces clochards étaient sur la liste électorale et on les faisait voler ! J’ai pris des clochards aussi parce que chaque fois que je constituais une liste, à la dernière minute les gens se débinaient. En haut lieu on les appelait pour qu’ils se désistent. J’ai donc décidé d’employer cette stratégie. Et puis, j’étais le roi des conférences. Il pouvait y avoir 5 000 personnes à mes conférences. Alors que la presse me boycottait allégrement. J’organisais un vrai spectacle. Mais sur le vote lui-même, je n’étais pas organisé. Je n’y connaissais pas grand-chose. Si j’avais été aussi rusé que les autres, j’aurais gagné. Mais la politique c’est la corruption. Les politiciens sont corrompus. Ils ne pensent qu’à s’enrichir Tout moun o lajan. Lapwent sal ka yo ka fè ? Nous recueillons à Pointe-à-Pitre toute la racaille qui sillonne la Caraïbe. Les élus sont incapables de gérer la Guadeloupe.
LCG : Mais malgré tout nous avons la culture, le carnaval, nous existons…
I.S. : Culture ? Nous organisons des festivals. Cela nous rapporte quoi ? À part distribuer de l’argent aux artistes venus de l’étranger. Quand les autres pays qui sont nos voisins organisent un festival ce sont les étrangers qui leur apportent de l’argent. Es ou ja vouè festival sènt lisi ? Ni bon étranjé é yo ka dépansé. C’est la même chose pour le carnaval. Combien avons-nous dépensé encore cette année ? Beaucoup d’argent. Combien avons-nous gagné ? Rien ! Dèpi nwèl moun la an kannaval. Toutes les sections, tous les quartiers de la Guadeloupe fêtent carnaval. Au Brésil le carnaval c’est Rio point final. Et pour les miss c’est pareil. Il y a 365 jours de miss. Miss Bouliqui, Miss Borico, Miss Campêche, Miss Bragelone, bientôt on organisera aussi miss l’îlet du Gosier ou Miss Fajou. Les grands-mères au lieu de garder leurs petits enfants vont au concours de super mamie. Nous sommes dans un pays sans cervelle. Les édifices ne sont pas peints en Guadeloupe aucun pont n’est peint. Pourquoi n’a-t-on jamais pensé à peindre le pont de la Gabarre ?
LCG : En voulez-vous toujours aux Haïtiens ?
I.S. : On m’accuse de ne pas aimer les Haïtiens c’est complètement faux. J’ai dénoncé une situation. Savez-vous que j’ai pris la défense de travailleurs haïtiens. On leur donnait trois francs par jour pour couper de la canne ; Je leur ai demandé qui était leur patron. » Le prêtre de Douville Sainte-Anne « , m’ont-ils répondu. J’ai vérifié que ce que me disaient les Haïtiens était vrai et je suis parti à l’église de Douville. Le prêtre n’était pas là. J’ai saccagé le tabernacle, arraché la nappe, vandalisé les objets, renversé des tables, bref j’ai fait un désordre pas possible et je suis parti avec une grande croix qui était dans l’église. On m’a dit que le prêtre était à l’église du Bourg. J’y suis allé. J’ai arrêté la messe et mis un souk pas possible. Dans l’église une moitié des gens voulaient me tabasser, l’autre me protégeait. Moi j’étais au milieu.
LCG : Comment un prêtre pouvait-il avoir des ouvriers dans la canne ?
I.S. : Il avait organisé un trafic. C’est lui qui les faisait venir. C’est lui que les Haïtiens connaissaient comme interlocuteur. Mais pour revenir à la question. L’avenir de la Guadeloupe ce sont les étrangers et en particulier les Haïtiens. Parce qu’ils sont plus nombreux, mieux organisés. L’association tête collée réunit plus de 50 000 personnes. Mais comme nous nageons dans l’hypocrisie, il ne faut surtout pas le dire.
LCG : Quels sont vos projets ?
I.S. : Je vais » vendre des Guadeloupéens » qui le méritent.
LCG : Comment ça vendre des Guadeloupéens ?
I.S. : Je vais les mettre en valeur. Sportifs, musiciens, chefs d’entreprise, des Guadeloupéens de classe. Mais je n’en dirai pas plus. Je ne veux pas dévoiler tout de suite le projet.
ULTIME RECOURS
Ibo Simon : portrait d’une certaine Guadeloupe
Ibo Simon fait certainement partie – à sa manière – des grands orateurs de la Guadeloupe. Maniant à la perfection le bon sens populaire, son discours mêle vérités et excès dans un art consommé.
Il est très difficile de discerner dans le discours d’Ibo Simon une démarche claire. Ce qui est sûr, c’est qu’il est issu de la génération surfant sur le discours du » Nèg Mové » et qui a appris à détester ce qui peut être entrepris dans l’île, tout en reconnaissant la valeur et les potentialités du département, et en se réclamant d’une identité guadeloupéenne. Le discours Ibo Simon, c’est donc une forme d’autocritique, qui permet de mettre au jour quelques vérités. » Gwadloupéyen pa enmé yo di yo vérités « . Oui, le public guadeloupéen est allergique à tout type d’autocritique publique et juge nulles et non avenues celles qu’il ne pourrait d’une façon ou d’une autre nuancer. Mais justement, là où réside la force du discours d’Ibo Simon c’est que ça pourrait être l’oncle un peu farfelu de tout le monde. La liste des reproches est longue : les Guadeloupéens ne savent pas s’organiser, se soutenir, trop de jalousie et d’hypocrisie, les Guadeloupéens cèdent trop vite à la facilité, la couleur de peau est trop souvent un marqueur social, tout ce qui a de bon et d’efficace se trouve en dehors de l’île, d’où l’intérêt de voyager. Le tout réuni dans son fameux adage » Lè ou ka gadé sé zozio blan la an ba pon Gaba’, yo a dis an lè on sel branch’ yon’ ka séré ba lot. Lè ou ni on mèl an lè on branch’ dé zot ka gou — mé èvè’y pou fè’y foucan. Mi la Gwadloup « . Comprenez, les Blancs se serrent les coudes et les Noirs se tirent dans les pattes. Pourtant, cela ne l’empêche pas d’avoir une grande vision pour son département. » Nou té ké pé vin kon Miami » clame – t-il. Bref, une velléité de conscientisation.
CHEMIN DE TRAVERSE
IBO, un destin pas commun du tout
Ibo Simon n’a pas d’âge. Du moins, il ne sait plus s’il est né en 1940 ou 1932 ou toute autre année. De fait, il aurait été reconnu plusieurs fois, à des dates différentes. Du coup il a pris l’habitude de dire qu’il a 115 ans. Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’il est né à Basse-Terre, au Carmel presque en face du lycée Gerville Réache. Ce n’est que plus tard que ses parents vont habiter Bas du Bourg, un quartier populaire de Basse-Terre. L’enfant Ibo n’est pas un foudre de guerre à l’école, » lécol sa pa konpliké an té toujou dènié » dit-il en rigolant. Mais il est débrouillard en diable et comme tous les enfants du quartier de l’époque, il passe son temps à nager dans la rade de Basse-Terre, et à braver l’interdit suprême : monter sur les gros bateaux qui mouillent au large du port. À 14 ans, il essuie une énième correction de son père pour avoir violé une fois de plus l’interdit. Mais cette fois, l’adolescent se rebiffe. Ibo fuit la maison paternelle et se retrouve à Pointe-à-Pitre. Il n’y connaît personne. Le voilà livré à lui-même, sans maison, sans toit, sans revenu. Les premiers jours, il lave des voitures pour se nourrir, et dort à la belle étoile. Jusqu’au jour où il rencontre une dame au grand cœur, Rosette Granville que tout le monde appelle Gwo Rozèt. Ibo Simon vivra chez Gwo Rozèt en compagnie de deux autres enfants qu’elle élève tout comme Ibo, jusqu’à ce qu’il s’en aille à Paris. Là Ibo Simon exerce tous les métiers, peintre, décorateur et travaille dans un garage. Il s’essaie déjà à la musique mais vit également de rapines et connaît la prison. Jusqu’au jour où un ami lui expliquera qu’il a d’autres talents et que la prison n’est pas un lieu pour lui. Depuis, Ibo n’est plus retourné en prison et a choisi la vie d’artiste et… d’empêcheur de tourner en rond.
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