Sargasses sur la plage du bourg de Sainte-Anne, avril 2026. Photo : LCG
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C’était en 2012. Les sargasses envahissent les côtes de la Caraïbe et personne ne sait quoi faire. Alexis de Jaham, pêcheur professionnel, passe quatre ans à imaginer un filet capable de les arrêter. Dix ans plus tard, son entreprise Filet drom pose des barrages anti-sargasses en Martinique et en Guadeloupe, avec huit marins permanents, Martiniquais et Guadeloupéens, des cordages qu’il adapte site par site. Portrait et entretien.

Entre Les Galbas d’une part (à l’entrée du bourg) et Castaing d’autre part (après la gendarmerie), à Sainte-Anne, les filets anti-sargasses ont fait leur retour depuis le 10 février dernier. Avec efficacité au moment où nous bouclons ces lignes. Ils ont été posés par les équipes d’Alexis de Jaham, inventeur d’un métier.

« Je suis le premier à avoir fait ça dans la Caraïbe », raconte Alexis de Jaham, la voix caverneuse, joint par Le Courrier de Guadeloupe le jour de sa fin de chantier sainte-annais. Quand les nappes brunes ont commencé à déferler sur les côtes antillaises il y a une quinzaine d’années, il n’existait ni technique, ni métier, ni marché pour les arrêter. Alexis De Jaham, pêcheur professionnel, a pris le problème par le seul angle qu’il connaissait : la mer. Quatre ans de tâtonnements pour inventer le “filet drom”. Puis les premiers filets posés en 2016. Et une entreprise, Filet drom qui fête cette année sa première décennie d’activités anti-sargasses.

En février 2026, il installe 1 900 mètres de barrages anti-sargasses à Sainte-Anne, dans le cadre d’un marché pour 3 kilomètres attribué depuis 2021 pour 800 000 euros. Le tarif n’a pas évolué en cinq ans. « On n’a pas bougé notre tarif, rien n’a changé » affirme celui qui à Petit-Bourg, a répondu à un autre appel d’offres sans être retenu. Le concurrent était « beaucoup plus cher ». Il ne s’étend pas. « C’est tout ce que je peux dire. Je n’ai rien de méchant à dire sur les concurrents, chacun se défend » élude-t-il.

Ce qui le distingue, est résumé d’une phrase : « On est complètement caribéens. » Des filets fabriqués localement, des approvisionnements auprès de fournisseurs locaux, pas de maison mère hexagonale. « Je trouve que c’est bien de faire travailler les gens qui font tourner le business en Martinique et en Guadeloupe. »

Ses équipes sont composées exclusivement de marins pêcheurs. Il forme des jeunes sortis de l’école maritime — la seule pour la Martinique et la Guadeloupe. Certains restent. D’autres préfèrent la pêche ou le tourisme. « Ce sont des petits marins qui aiment la mer. Ils sont beaucoup plus attirés par la pêche que par ce genre de métier. Mais on en trouve quand même, parce que nous, on a créé une certaine stabilité. » Huit permanents. Jusqu’à 15 ou 16 en période de crise. Et du travail toute l’année car « ce n’est pas saisonnier, les installations des filets, les entretiens du matériel, c’est toute l’année ».

3 questions à Alexis de Jaham

Le Courrier de Guadeloupe — Techniquement, quels enseignements avez-vous tirés en dix ans sur l’efficacité et la durabilité des filets ?

Alexis de Jaham — C’est complètement variable selon le site. Nous, on fait des filets adaptés par rapport au site. Et souvent, on tombe sur des surprises. Quand on répond à un appel d’offres, ça se fait sur un plan, sur Google Maps. On nous envoie des documents, on répond par rapport au linéaire. Et quand on arrive sur le site, on est souvent étonnés.

L’avantage, c’est qu’on peut modifier nos filets. Comme ils sont fabriqués sur place, on peut passer d’une corde de 10 à une corde de 32, selon l’endroit où il faut le poser. On est en perpétuelle évolution.

Qu’est-ce qui détermine le choix entre un barrage déviant et un barrage bloquant ?

Le site dicte tout. Il y a des sites très exposés à la houle, d’autres très exposés au courant, d’autres très calmes, des baies fermées où on fait des barrages déviants ou des barrages bloquants. Et même sur un seul site, selon les zones, il y a des endroits où les turbulences maritimes liées au courant provoquent des contraintes différentes. Il peut y avoir des sargasses plus en profondeur qu’en surface.

En Martinique, en Guadeloupe, dans toute la Caraïbe, il y a toujours des côtes exposées au vent, des barrières de corail qui modifient les courants, des baies qui ne sont pas toujours calmes à cause des passages de bateaux. Il faut respecter la navigation. Quand on nous demande de protéger un site et en même temps de laisser des passages pour les bateaux, c’est compliqué parce que là où les bateaux passent, les sargasses s’engoufrent.

Votre savoir-faire, c’est davantage la lecture du site que le barrage lui-même ?

En Martinique nous faisons de la pose de barrage et du ramassage de sargasses. C’est vraiment un nouveau métier. Un jeune qui rentre dans une école maritime aujourd’hui, ne rentre pas pour faire un métier de pose de barrages anti-sargasses. Il vient chez nous pour naviguer, et on en profite pour lui expliquer qu’il y a des choses à faire dans ce nouveau métier. Nous avons en réalité un savoir maritime. Ce n’est pas tout de mettre un barrage en mer. Il faut savoir connaître les courants, étudier les sites. Ce n’est pas juste poser un filet à travers la mer et bloquer les algues. Si vous ne respectez pas la courantologie, le vent, l’état de la mer, ça ne va pas tenir ou ça va fuir. On n’arrête pas d’améliorer, entre le premier filet que j’ai fait il y a dix ans et celui d’aujourd’hui, il y a un monde de différence. Et il va encore évoluer sûrement pendant les années qui viennent. Nous sommes en perpétuelle évolution, toute entreprise qui n’évolue pas ne tient pas la route.


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