Conduite en état d’ivresse, ou sous l’effet de stupéfiants, non port de la ceinture de sécurité ou du casque. Les accidents ne sont pas plus nombreux que l’an dernier. Ils ont fait plus de morts.

Le bilan du 1er semestre 2016 de la sécurité routière est particulièrement mortifère. 36 personnes ont été tuées sur les routes de l’archipel, contre 18 pour les six premiers mois de l’année 2015.  » Nous n’avons pas d’explication concrète sur cette augmentation du nombre de tués sur les routes, nous avons été un peu pris au dépourvu « , témoigne Fabrice Douglas, responsable de la cellule départementale de la Sécurité routière à la Direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Deal). Les mois de mars et juin ont été particulièrement meurtriers, avec respectivement huit et sept tués sur les routes, alors qu’il n’y avait eu aucun mort à déplorer en juin 2015. Le nombre d’accidents n’a pas particulièrement augmenté. En revanche, ils ont engendré plus de morts. En Guadeloupe, un accident de la route sur cinq est mortel, et près de la moitié des tués ont moins de 25 ans. Dans six cas sur dix, la victime qui a perdu la vie lors d’un accident de la route ne portait pas d’équipement de sécurité. «  L’année dernière, sur les dix personnes décédées en voiture, il y en a trois qui ne portaient pas la ceinture, et sur les quinze conducteurs de deux-roues décédés, il y en a dix qui ne portaient pas de casque « , rappelle Fabrice Douglas, pour qui «  le non-port du casque est vraiment un fléau en Guadeloupe « . Marcher ou rouler au bord des routes est très dangereux aussi. Depuis le début de l’année, sept piétons, deux cyclistes et huit cyclomotoristes y ont perdu la vie. Les Abymes, Pointe-à-Pitre, Le Gosier, Baie-Mahault et Sainte-Rose sont depuis quelques années, les communes où les accidents sont les plus nombreux. La moitié des accidents mortels de cyclomoteurs ont lieu dans l’agglomération pointoise, où il y a de fortes imbrications de routes, tandis que les accidents sur le tronçon entre Vieux-Habitants et Sainte-Rose sont rares. La vigilance est maximale parce que la route est plus sinueuse.

 » 90 % des accidents mortels sont liés au comportement du conducteur « 

Les morts sur la route sont deux fois plus nombreux en proportion que dans l’Hexagone. Quelles sont les causes de cette hécatombe ? Éclairages.

« La voiture sert d’exutoire et ce n’est pas bon « , selon un juge interrogé le 8 juillet pour qui  » la route est un espace social « . Pierre-Michel Belmont, président de la Prévention routière, également interrogé le 8 juillet, tranche :  » Tous les accidents de la route, à 90 %, sont dus au comportement du conducteur ou de l’usager, qu’il soit à pied, en vélo, en scooter, en moto ou en voiture « . Avis partagé par l’ensemble des interlocuteurs interrogés. Maître Charles Nicolas, avocat interrogé le 18 juillet, précise :  » La première cause pour les victimes en deux roues est le refus de priorité « . Le chef d’escadron Franck Jacottin, commandant de gendarmerie, dans une réponse adressée au Courrier de Guadeloupe le 15 juillet tempère :  » Bien souvent, ce n’est pas une cause qui mène à l’accident, mais plusieurs facteurs de risque « . Les facteurs aggravants dus au comportement de l’usager sont le non-port de la ceinture de sécurité (30 %), la circulation à gauche (13 %), l’absence de vigilance (13 %) et les stupéfiants (8 %) selon la Direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Deal). Dans le détail, certaines routes sont accidentogènes, souligne maître Charles Nicolas qui explique qu’en Guadeloupe, les routes nationales sont proches des habitations, les trottoirs absents, les pistes cyclables rares et les voies d’insertion sur la route nationale inexistante. Un peu court, si l’on en croit le président de la Prévention routière pour qui  » le conducteur doit adapter sa conduite aux conditions !  »

En Guadeloupe, «  on roule plus  » que dans l’Hexagone où les transports en commun sont développés, poursuit maître Charles Nicolas. À Bordeaux par exemple, les jeunes rentrent de soirée avec le premier tramway. Ici,  » pendant les grandes vacances, les jeunes font un peu les fous, ils sortent en boîte, sont fatigués, ont bu, rentrent le matin et se plantent  » résume le président de la Prévention routière.

Le corps n’est pas un pare-chocs

Selon le professeur André-Pierre Uzel, chef du service traumatologie au CHU interrogé par Le Courrier de Guadeloupe le 8 juillet, les origines de la mort sur la route sont principalement les lésions neurologiques entre la tête et la première vertèbre, siège de toutes les fonctions vitales entraînant une mort sur le coup ; le traumatisme du bassin, générant des saignements abondants et le traumatisme crânien avec le coma.  » La décélération, quand on passe brutalement de 100 km/h à 0 km/h, peut aussi causer des lésions d’organes tels que la rate, une désinsertion du tube digestif, un traumatisme thoracique ou des dissections de gros vaisseaux sanguins du cœur, générant des saignements pouvant entraîner la mort  » expose le professeur. Son conseil :  » Mettre absolument la ceinture, même à l’arrêt, et l’appuie-tête… Et dans un embouteillage, ne pas serrer de trop près de la voiture de devant « .

Quelles solutions pour faire baisser la mortalité sur les routes ?

Campagnes de sensibilisation et de répression, travaux d’entretien et d’aménagements, information des usagers : les solutions ne manquent pas pour faire baisser le nombre de morts et de blessés sur les routes de l’archipel.

Fabrice Douglas, responsable de la cellule départementale de la Sécurité routière

 » Tous ces drames des morts sur la route peuvent être évités.  » Pour Fabrice Douglas, il n’y a pas de fatalité. Selon lui, il faut d’abord que les automobilistes acceptent de se remettre en question  » parce qu’ils pensent qu’ils sont toujours de bons conducteurs alors qu’ils enfreignent des règles du Code de la route en permanence. Ne serait-ce que le fait de ne pas mettre son clignotant, ne pas s’arrêter aux stops, de conduire en téléphonant ou en état d’ivresse… « .

Pierre-Michel Belmont, président départemental de la Prévention routière

Pierre-Michel Belmont regrette de ne pouvoir faire que de la prévention réparatrice pour les adultes, à travers les stages de récupération de points de permis ou de sensibilisation aux dangers de l’alcool et des stupéfiants au volant.  » Nous, tout ce qu’on peut faire, c’est parler  » en direction des mineurs et des séniors, via des conférences ou des réunions, constate-t-il, plutôt désabusé. «  Une grande plutôt désabusée.  » Une grande partie de la population ne se sent pas du tout concernée par l’insécurité routière  » constate-t-il.

Jean-Gabriel Quillin, directeur général des Routes de Guadeloupe

 » Ce qui est privilégié ici par la Région depuis plus de dix ans, c’est le revêtement complémentaire des accotements sur les principaux axes : la RN4, la RN5 et bientôt sur quasiment toute la RN1. Une chaussée plus large permet de sécuriser les piétons et les cycles, et offre un espace un espace où stationner« , détaille Jean-Gabriel Quillin, directeur général des Routes de Guadeloupe.  » Il faut prévoir des couloirs pour les bus, des pistes cyclables publics le long des routes nationales« , renchérit Jean Bardail, président de la commission Infrastructures et transport en Région.

 » il a emporté le guidon, et mon pied avec « 

À la suite d’un accident de moto en 2011 où il a perdu sa jambe gauche, Philippe Cazalis a su se battre pour vivre. Le Courrier de Guadeloupe a recueilli son témoignage de victime de la route.

C’est la fin de journée en ce 9 juillet 2011. Date de l’anniversaire de Philippe Cazalis. Anniversaire qu’il ne fêtera pourtant plus désormais. Au retour d’une soirée chez un ami, le motard enjambe sa bécane en direction de son domicile. La conduite est tonique mais respectueuse. En arrivant sur l’Hermitage sa vie bascule.  » Une femme devant moi était au téléphone au volant, j’ai accéléré pour la doubler à gauche mais je ne dépassais pas les 50 km/h « . Face à lui, une voiture ayant confondu la démultiplication des voies se présente à 130 km/h. La prise de conscience dure moins d’un instant, déjà trop pourtant.  » Ma roue était du bon côté de la ligne mais il m’a emporté le guidon et mon pied avec « . Alors que la moto est lancée, Philippe lui, dévale une falaise, toujours conscient. Son casque lui évite le trauma crânien et son jean matelassé lui sauve la région glutéale.

Dans l’ambulance, le constat est sans appel. L’amputation est inévitable. «  On a essayé de me recoller les morceaux mais j’ai fait une septicémie « , explique l’homme gaillard. Plongé dans le coma pendant une semaine ; à son réveil, Philippe a gardé toute sa tête mais a été amputé en dessous du genou. C’était il y a cinq ans seulement. Cinq ans déjà.  » Je peux monter les escaliers, nager, faire mon jardin « , démontre l’homme en sautillant sur sa prothèse. Grâce à son assurance, cet artisan a tout de suite pu avoir un bon matériel. La prothèse qu’il porte aujourd’hui ne coûte pas moins de 17 000 euros.  » C’est le prix pour ne pas ressembler à un pirate avec une jambe en bois « , s’amuse-t-il.

À l’ombre d’une passion

Au CHU de Basse-Terre cet artisan depuis une vingtaine d’années avait recréé son atelier dans sa chambre.  » Infirmières, patients et visiteurs, tous venaient m’acheter mes confections « , indique ce créateur. Pour ne pas sombrer dans la dépression, bien qu’il nous avoue avoir déjà pensé en finir, Philippe va à la rencontre des autres blessés. Il fait d’ailleurs parti d’une association  » la vague de l’espoir « . Psychologiquement ça aide.  » Je me disais il y a bien plus grave que toi Philippe « . Une fois rentré chez lui, le regard des autres fut son second combat.  » Des personnes me fixaient avec pitié ou dégoût «  déclare le revenant. «  Certains me disaient que c’était de la sorcellerie comme c’est arrivé le jour de mon anniversaire « , ajoute-t-il. Mais le plus dur fut pour lui l’abandon du plaisir des deux roues.  » J’ai dû faire le deuil de ma moto et ça a pris du temps. Et puis, j’ai développé une phobie des voitures qui roulent vite « , se confie Philippe.

Sur la route où il a laissé un bout de lui-même, des aménagements ont été entrepris, le traçage des voies notamment.  » Il a quand même fallu attendre un mort sur ce même axe deux mois plus tard « , révèle-t-il. Tantôt avec humour, force ou gravité, cet accidenté garde la rage de vivre. Un procès est en cours, mais Philippe ne compte pas sur les indemnités.  » La vie s’occupera de celui qui m’a fait ça, je m‘en remets à Dieu « .

Dans les murs de trafikêra

Inauguré fin 2013, le centre de surveillance et de gestion du trafic Trafikêra, installé sur la voie principale de Jarry, est un outil pour changer le comportement des conducteurs.  » L’information routière permet d’adapter sa vitesse aux conditions réelles de circulation, en appelant l’attention de l’usager « , explique Jean-Gabriel Quillin, directeur général des Routes de Guadeloupe. Grâce à une cinquantaine de caméras installées le long des principaux axes de l’agglomération centre, au rond-point de Montebello et à Basse-Terre, ainsi qu’à une dizaine de panneaux à message variable sur les points stratégiques du réseau, ce système permet d’informer les usagers en temps réel, dans les quatre minutes qui suivent un accident. Il permet aussi aux forces de l’ordre et de secours d’intervenir plus rapidement, pour secourir les victimes et mettre en place une déviation sur des itinéraires alternatifs, afin de garantir la fluidité du trafic. D’ici 2018-2019, une centaine de nouvelles caméras seront installées à La Boucan, Sainte-Anne, Sainte-Marie, Morne-à-l’Eau et au Gosier, ainsi qu’une vingtaine de panneaux électroniques supplémentaires.

Trafikêra est aussi doté d’une centaine de points de comptage des véhicules, qui alimente la base de données, afin de connaître le trafic et le fonctionnement du réseau. «  La comparaison avec la base de données en temps différé permet de prévoir les bouchons et d’abaisser la vitesse, pour retarder le moment où la congestion va arriver « , explique Jean-Gabriel Quillin. Sur la portion Jarry-Baie-Mahault, il y a en moyenne 100 000 véhicules par jour, et même 130 000 sur la 3X3 voies au niveau de Destrellan.  » On considère qu’il y a un fort trafic à partir de 20 000 véhicules par jour, ce qui est courant du Gosier à Capesterre, de Morne-à-l’Eau aux Abymes, et de Baie-Mahault à Sainte-Rose.  » Le taux moyen journalier annuel est de 40 000 véhicules sur le pont de l’Alliance et 90 000 sur le pont de la Gabarre. S’il y a un accident à 7 heures du matin en semaine, en dix minutes il y a 1,5 km de bouchon qui se forme des deux côtés du pont.

Un automobiliste de tous les dangers

Il conduit sous l’emprise de stupéfiants, se grise de vitesse avec délectation ne respecte aucune règle. Dominique est un danger public. Il le sait, l’avoue et dit qu’il ne peut s’astreindre à des règles aussi strictes que celles du Code de la route.

À 23 ans, Dominique* est un jeune conducteur. En 2013, il obtient le permis de conduire. Il n’a jamais apposé sur le pare-brise de son véhicule le macaron A, signe distinctif des jeunes conducteurs. Beaucoup trop voyant et réducteur à son goût. Seul dans son véhicule, il arpente le trafic guadeloupéen. Six mois après l’obtention de son permis, il est condamné pour excès de vitesse et perd un point sur les six accordés en période probatoire. Cet épisode ne change en rien son comportement. Il continue de braver les interdits. Franchissement de lignes continues, excès de vitesse. Ses humeurs influencent considérablement son comportement sur la route. Dans ces moments de folie ses amis l’encouragent dans l’excès. Souvent sous l’emprise de produits illicites, alcool ou cannabis, Dominique file à toute vitesse sur les axes routiers sans se soucier des autres. En l’espace de quelques mois, la route est devenue son espace d’expression et de liberté à n’en plus finir, un jeu dangereux qu’il ne considère pas comme tel.  » Le Code de la route est trop strict, je n’arrive pas à m’adapter  » rétorque-t-il.  »

« Face au plaisir de la vitesse je m’oublie. »

Dominique n’est pas un cas isolé, lorsque nous l’avons rencontré le vendredi 8 juillet, il participait à un stage de récupération de points dans une auto-école de Bergevin à Pointe-à-Pitre. La décision de participer à ce stage lui permettra dans un premier temps de retrouver des points sur un permis qui n’en compte plus qu’un seul. Entre deux shoots, nous apprenons que sa mère,  » la prunelle de ses yeux  » nous confie-t-il, n’est pas au courant. Il dit ne pas vouloir l’effrayer, et espère fortement résoudre cette affaire sans qu’elle ne parvienne à ses oreilles… En mai 2016, alors qu’il était de sortie avec ses amis, il se fait contrôler sur la route par les gendarmes : 4,7 grammes de cannabis dans le sang. Ce dernier délit est dit-il,  » le plus grave qu’il ait commis à ce jour « . Depuis, Dominique est dans l’attente. Son jugement sera prononcé à la fin de ce mois de juillet 2016.

*Le prénom du témoin a été changé.

 » la prévention routière a-t-elle un impact sur votre conduite ? « 

Audrey, 23 ans, étudiante en lettres, le Gosier

 » Il m’arrive de faire des erreurs sur la route ce n’est pas pour autant que je ne respecte pas les règles, je conduis pour moi et pour les autres ! Quand je vois les jeunes de mon âge sortir en soirée sous l’emprise de l’alcool, cela me fait très peur. À ce moment je me dis que les spots publicitaires de prévention routière et les autres moyens sont importants pour sauver certains de graves accidents. « 

Ludrick, 23 ans, ingénieur en Génie système énergétique, Saint-Claude

 » Bien sûr que ces messages ont un impact sur ma conduite ! Je m’efforce de respecter les limitations de vitesse et j’effectue toujours mes contrôles dans un rond-point ou dans les intersections. Selon moi, il faut continuer ce combat coûte que coûte, il est plus que nécessaire. Les chiffres de la mortalité sur les routes ont doublé, cela prouve bien que le changement doit venir de nous. « 

Carole, 25 ans, assistante RH, Pointe-à-Pitre

 » La prévention routière ne m’intéresse absolument pas. Je respecte le Code de la route, c’est amplement suffisant ! Et puis les Guadeloupéens m’éduquent au quotidien. Clignotants inexistants et en plus ils ne savent pas prendre un rond-point. En somme, il faut que je m’adapte chaque jour. J’avoue rouler un peu vite, mais pour autant je trouve que c’est trop facile d’avoir des amendes. « 

Solène, 35 ans, mère au foyer, Sainte-Anne

 » En dix années de permis et de conduite, j’ai toujours fait en sorte de respecter le Code de la route. Aujourd’hui je fais encore plus attention avec mes enfants à l’arrière. Ils ont par exemple d’excellents sièges autos. Je ne conduis pas comme une tarée. Évidemment que la prévention routière est nécessaire pour rappeler sans cesse à ceux qui ont une conduite imprudente de se calmer.  »

Junior, 24 ans, cuisinier – Gosier

 » La prévention routière à un impact sur ma conduite, et les radars aussi parce qu’il faut payer les amendes ! Parfois je conduis vite, je brûle des stops je l’avoue… La prévention est indispensable, mais malheureusement on se laisse vivre en Guadeloupe. On ne prend pas le temps de réfléchir. Il faut sévir encore plus car la route n’est pas un terrain de jeu. De mon point de vue, il n’y a pas assez de contrôles sur les routes de Guadeloupe. « 

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