GLAÇANT
Le patriarche autoritaire a perdu pied lors de la mort de son fils et déchaîné froidement sa rage contre des innocents. Portrait d’un barbare ordinaire.
Gaëtan Nabbi a finalement été condamné vendredi 28 novembre dernier par la cour d’Assises de Basse-Terre à la réclusion à la perpétuité pour le meurtre de Fred Sital et celui de Didier Rigollet. Décrit par sa femme comme » quelqu’un de bien, de bon, de travailleur, calme et généreux « , il est resté de marbre durant tout le procès y compris au prononcé du verdict. Difficile d’imaginer avec ses cheveux blancs, ses petites lunettes et son chapelet autour du cou que l’homme ait pu commettre de telles atrocités. Dans le box des accusés Gaëtan Nabbi est d’un calme olympien. Seule la fréquence avec laquelle il nettoie ses lunettes et ses yeux laissent apparaître une forme de nervosité rentrée. Ceux qui l’ont bien connu le décrivent comme un homme qui a du caractère et qui ne s’en laisse pas conter. Cela cadre fort mal avec la description qu’en font sa femme et sa sœur à l’audience. Elles ont tout fait pour le peindre en doux agneau. Mais qui est le vrai Gaëtan Nabbi ? En réalité, l’homme accusé d’être l’instigateur et le commanditaire de la barbarie de Saint-François est d’abord un chef d’entreprise qui règne en patriarche sur sa famille. Il exploite un élevage de porcs et de cabris sur une belle propriété entre Dubédou et Desvarieux à Saint-François, mais habite le Bourg de la commune. C’est un homme sûr de lui, qui prend les décisions, ne supporte pas qu’on lui refuse quoi que ce soit et ne se laisse pas marcher sur les pieds. Un de ses neveux le dépeint comme un homme » charismatique, renfermé, qui ne se livre pas « , lorsqu’il daigne ouvrir la bouche, il est écouté par sa famille. Forcément. La maisonnée est d’autant plus sous son emprise qu’il en est le pilier, à la fois moral, financier et administratif. Il se révèle tout aussi intransigeant avec ses partenaires commerciaux. Il est particulièrement ferme avec ceux qui ont des difficultés pour le payer. Jusque-là rien d’exceptionnel. Gaëtan Nabbi semble avoir le profil d’un chef de famille qui sait mener sa barque, qui fait preuve d’autorité. Il se révèle souvent très strict, mais rien de plus.
Fou, possédé, démoniaque
Et puis le destin de Gaëtan Nabbi et celui de sa famille vont d’un seul coup basculer. Fin juillet 1999, la nuit vient de tomber sur la plage des Raisins clairs, Pascal Nabbi 19 ans, fils de Gaëtan se fait assassiner par deux petites frappes qui voulaient lui piquer sa voiture. Du coup, Gaëtan Nabbi perd pied. La réalité, terrible, l’assomme. Le cours des choses échappe à celui qui aimait tout maîtriser. Fou de douleur et de chagrin, il aurait, selon plusieurs personnes de son entourage promis qu’il allait se venger. Se venger oui, mais de qui ? Gaëtan Nabbi n’hésite pas longtemps. Il apprend que quelques heures avant sa mort, Pascal son fils était en compagnie de deux amis : Fred Sital et Didier Rigollet. Or, à la veillée de Pascal, Didier et Fred brillent par leur absence. Le sang de Gaëtan Nabbi ne fait alors qu’un tour. Ça y est, il sait, il est sûr. Il tient ses deux coupables. Il les fera payer. Et de quelle manière ! Un scénario d’une incroyable cruauté s’en suivra. Voulait-il dès le début tuer les deux jeunes ? Gaëtan Nabbi a du mal à maîtriser ses colères explique un expert mandaté pour le procès. Il pointe un » fonctionnement psychorigide » et » une dangerosité psycho-criminologique « . » Comme Gaëtan Nabbi se trouvait en plus au moment des faits dans un état de grande tristesse, l’une des hypothèses envisagées est que les choses ont fini par déraper « , continue-t-il. Ses coaccusés l’ont tout de suite désigné comme celui qui a dirigé les opérations, en amont, puis pendant les tortures et les meurtres. Pour eux, il était comme » fou, possédé, démoniaque « . Interrogé par son avocat, Jean-Marc Ferly, Firmin Baddha Mouradi a avoué qu’il craignait bien plus Nabbi que les deux voyous qu’il avait recrutés pour l’enlèvement de Didier Rigollet et Fred Sital. Rongé par la mort de son fils, Gaëtan Nabbi n’aura pas attendu plus de quelques semaines pour se faire justice. Et déchaîner sa rage contre des innocents, car les vrais meurtriers de son fils seront, ironie du sort, finalement retrouvés, jugés et condamnés. Tant de barbarie…
SILENCE, ON TORTURE
Moins on en dit, mieux on se porte
Au quartier du cimetière de Saint-François, les actes pour lesquels Gaëtan Nabbi a été jugé sont connus de tous. Mais personne ne saurait dire qui est vraiment cet homme. Ignorance ou indifférence ? La frontière est mince.
« Un homme bon sous tout rapport, généreux et pieux. Il n’était pas rare de le voir accompagner sa femme à l’église « . Gaëtan Nabbi pouvait être aussi » imposant, avec un caractère affirmé et du genre à se faire entendre « . À moins qu’il soit plutôt » d’un tempérament discret « , le genre d’homme qui ne s’attarde pas à discuter avec ses voisins… À Saint-François, dans le quartier du cimetière où réside Gaëtan Nabbi, les impressions se contredisent. Le voisinage ne sait, à vrai dire, comment le définir. À croire que personne n’est parvenu à cerner sa personnalité. » On ne le croisait pas beaucoup en ville, il restait dans son exploitation agricole « , témoigne l’épicier du quartier. Même les locataires de Gaëtan Nabbi, pour la plupart des immigrés, » ne savent pas » qui il est… alors qu’ils habitent au rez-de-chaussée de sa maison. Quant à la voisine d’en face, elle se refuse à tout commentaire : » Non, non, je ne le connais pas, chacun vit de son côté vous savez « , déclare-t-elle tout en jetant des regards furtifs en direction de la coiffeuse, à l’angle de la rue, qui observe la scène. Peur ? Précautions d’usage ? À Saint-François, c’est chacun chez soi et le meurtre avec préméditation a été bien gardé. Des désirs de justice ayant l’arrière-goût de vengeance ? « Madame Nabbi disait que le crime de son fils ne resterait pas impuni, qu’ils finiraient par retrouver les assassins « , relate une voisine. Aucun habitant du quartier n’aurait cependant imaginé un tel acte. Fred Sital et Didier Rigollet sont ainsi morts dans d’atroces souffrances. Aujourd’hui, Gaëtan Nabbi est condamné à perpétuité. Au quartier du cimetière de Saint-François, la vie suit son cours, presque dans l’indifférence. Moins on en dit mieux on se porte…
Fritz Bazile se met à table
Le temps passe. La disparition des deux jeunes est signalée. Seront prononcés alors deux non-lieux. Le premier en 2002 suite à une information contre X pour enlèvement. L’affaire démarre à nouveau suite à un coup de fil anonyme en date du 1er février 2004. L’appel annonce la mort de Didier Rigollet. Une nouvelle information contre X est ouverte. Entre 2004 et 2008, les enquêteurs ne trouvent absolument rien. Le 10 avril 2010 est prononcé le deuxième non-lieu. Et pour cause, on ne trouve pas les corps. De fait, l’enquête n’a pas cessé de piétiner. 10 ans d’investigations qui ne donnent rien. C’est l’entracte. Longue. Lugubre. Insupportable. L’affaire est presque oubliée. Lorsque, coup de théâtre, le 18 juillet 2011, Fritz Bazile en garde à vue à Capesterre Belle-Eau pour cambriolage annonce aux gendarmes qu’il veut faire des révélations. L’homme se met à table et explique comment il a été recruté lui et Jean-Philippe Félix par un dénommé Baddha Mouradi pour enlever Fred Sital et Didier Rigollet. Le repenti est semble-t-il pris de remords. Il explique à des enquêteurs ébahis toute l’histoire par le menu détail. L’enlèvement après avoir provoqué un accident avec les deux jeunes hommes à scooter. La fourniture des moyens, une voiture, un fusil de la part de Baddha Mouradi qui les tient lui-même de Gaëtan Nabbi. La scène sur la propriété de Gaëtan Nabbi, les barriques, les coups de barre de fer, l’essence, l’expédition macabre pour jeter les corps. Selon Fritz Bazile, ils y sont allés tous les quatre. La suite, c’est le procès du vendredi 28 novembre dernier où deux versions s’affrontent. Celle de Gaëtan Nabbi qui à ses dires aurait gentiment interrogé les deux gamins avant de partir. Il n’est donc pour rien dans leur mort. Celle des autres protagonistes de l’affaire, tous trois unanimes pour désigner Gaëtan Nabbi, non seulement comme le commanditaire et le metteur en scène de ce scénario, mais aussi comme le principal acteur et dans le plus mauvais rôle. La cour d’Assises n’a pas hésité. En condamnant Gaëtan Nabbi à perpétuité, elle a parfaitement identifié qui, dans cette triste affaire, faisait quoi.
IRONIE DU SORT
Fritz Bazile ou le poids du remords
Ses aveux, obtenus lors d’une garde à vue suite à un banal cambriolage, ont permis aux enquêteurs de relancer l’affaire plus de 10 ans plus tard.
Fritz Bazile le repentant n’était que la pièce raprapportée de l’engrenage infernal qui a conduit à la torture et à la mort de Fred Sital et Didier Rigollet. Mais sans ses aveux, le double meurtre n’aurait sûrement jamais été résolu. Car lorsque Gaëtan Nabbi engage Firmin Baddha Mouradi pour enlever les deux jeunes, ce dernier n’a aucune expérience en la matière. À son actif, de nombreux délits et un viol sur mineur, qu’il n’a d’ailleurs jamais avoué. Mais il n’est pas spécialiste des coups de main. Il sous-traite alors l’affaire à Jean-Philippe Félix, qu’il a connu en prison et qui vient d’en sortir. Félix s’emmène accompagné de l’homme qu’il héberge, Fritz Bazile, 22 ans à l’époque, voyou auteur d’une douzaine de délits. Celui par qui l’affaire sera résolue s’y retrouve complètement par hasard. Les trois hommes, sous la direction de Nabbi, vont se livrer à leur sinistre besogne dans la nuit du 30 août au 1er septembre 1999. Une fois les restes des corps jetés à la décharge, ils se dispersent. Et restent impunis. L’enquête sur la disparition des deux jeunes ne donnera rien, et se soldera au tribunal par deux non-lieux, les corps n’ayant jamais été retrouvés.
Remords
Tout aurait pu en rester là. Mais le 18 juillet 2011, l’affaire rebondit de façon complètement inattendue. Fritz Bazile est arrêté et mis en garde à vue pour le banal cambriolage d’un magasin à Jarry. Dans les locaux de la gendarmerie, il livre toutes les informations demandées pour le cambriolage. Lorsqu’on lui demande s’il n’a plus rien à déclarer, il répond que non. Mais lorsqu’on lui pose la question une seconde fois, fatigué par la garde à vue, il répond que, finalement, oui. Qu’il a besoin de soulager sa conscience du poids qui l’étouffe depuis maintenant trop longtemps. Il passe alors à table à propos de l’enlèvement, de la torture et des circonstances atroces des meurtres de Fred Sital et de Didier Rigollet. Au début, les gendarmes restent perplexes. Personne ne comprend de quoi il parle. Puis, l’un des fonctionnaires finit par se souvenir de l’affaire non résolue et fait le lien. Les vérifications mèneront les enquêteurs sur la piste des trois autres protagonistes. Sans doute Fritz Bazile avait-il espéré, au-delà de ses remords, pouvoir négocier une remise de peine ou quelques avantages en ressuscitant une affaire vieille d’une douzaine d’années. Mauvais calcul. Il a été condamné, vendredi 28 novembre dernier, à vingt ans de réclusion criminelle.
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