PROSTITUTION
L’Assemblée nationale examinera bientôt un projet de loi qui sanctionnera le fait de solliciter les faveurs d’une prostituée.

Une proposition de loi sur la prostitution sera déposée d’ici décembre prochain à l’Assemblée nationale. » L’idée est de réduire la prostitution en réduisant la demande « , a insisté la députée Maud Olivier, rapporteur du texte. Le dispositif prévoit donc cette fois une pénalisation à l’encontre des clients. Ceux-ci n’iraient pas de facto en prison mais devront s’acquitter d’une contravention de 5ème classe, ou de peines complémentaires avec stages de sensibilisation aux conditions d’exercice de la prostitution sous forme de désintoxication. L’adoption de cette loi constituerait un basculement complet en France. Jusqu’à présent, c’est le racolage et à travers lui, les prostituées qui étaient pénalisées. Mais il faut bien dire que l’infraction était très rarement poursuivie. En changeant ainsi la catégorie des personnes poursuivies, la prostitution devient ainsi une violence dont les prostituées sont les victimes de la part des clients. De quoi changer quelques mœurs et habitudes dans les quartiers de Pointe-à-Pitre, Grand-Baie, Carénage ou Saint-François, réputés chauds. L’idée d’une protection des prostituées et le déplacement de l’infraction sur les clients fait son chemin depuis plusieurs années déjà en France qui entend se placer résolument au rang des pays abolitionnistes de la prostitution. Le modèle étant la Suède qui en 5 ans a vu diminuer sur son territoire le nombre de prostituées. Le ministère de l’Intérieur avait évalué à environ 80 000 le nombre de prostituées en France. 85 % de celles qui se prostituent dans la rue sont des femmes. Par ailleurs, il est établi que la prostitution dite traditionnelle céderait progressivement la place à l’exploitation sexuelle. Ainsi en France 90 % des prostituées sont des étrangères en situation irrégulière. Elles sont le plus souvent exploitées par des réseaux organisés. En Guadeloupe, les prostituées sont elles aussi en grande majorité des étrangères.
TÉMOIGNAGE
Jacques, 49 ans, client des prostituées depuis six ans
On ne va pas dire que je suis très à l’aise avec la question. Certains hommes n’ont pas peur de dire qu’ils vont voir des prostituées, c’est même de réputation notoire que des Guadeloupéens les sortent de la rue, les installent dans des maisons et en font leur amante. Moi je n’ai ni l’envie, ni les moyens de le faire, même si je vais toujours voir la même. Quand elle n’est pas là, j’en choisi une autre, mais ça devient beaucoup moins intéressant. Je ne pense pas que la loi en discussion change fondamentalement nos vies. La police en Guadeloupe n’embête pas les clients de la prostitution, moi en tout cas, je n’ai jamais eu de problèmes. Les policiers sont plus préoccupés par les petits voyous qui se cachent à la Cour Zamia. La Guadeloupe c’est spécial et même si on ne le dit pas ouvertement, il est clair que la prostitution est largement tolérée. Moi je ne la bats pas, tant que je la paie, elle est disposée à me voir, et c’est tout. »
30 EUROS
Petit budget de la prostituée
Dans le domaine de la prostitution, les revenus dépendent souvent de la forme de prostitution choisie. Le trottoir, très exigeant, est aussi beaucoup moins rémunérateur. En Guadeloupe, les passes sont en moyenne à 30 euros. Les prostituées se tiennent à ce prix car beaucoup de clients négocient et tentent parfois de le réduire de moitié, certaines font descendre le prix de la passe à 20 euros pour être sûre de pouvoir la faire. En général, les prostituées demandent simplement 15 euros pour des attouchements sexuels non suivis d’actes, certaines laissent leur prix à 30 euros peu importe la nature du rapport. Le combat des prostituées est de résister à la négociation du client qui veut toujours faire baisser le prix souvent par une sorte d’étrange chantage affectif. Ce petit jeu rend les passes aléatoires. Selon les demandes, une prostituée peut avoir jusqu’à cinq à six clients en une nuit, mais aussi passer une nuit sans en avoir. Quand cela arrive, certaines reviennent durant la journée. Une fois, leur emplacement choisi, elles n’en changent pas, ou rarement. Les revenus sur un mois varient donc entre 1 000 et 2 000 euros par mois. Si elles travaillent avec un proxénète, celui-ci peut prélever jusqu’à 60 % de ces revenus. Certaines prostituées issues de l’immigration envoient un peu plus de 9 000 euros par an dans leur pays d’origine.
LE TROTTOIR PARLE
« Parfois, la vie est une pute »

Il est midi ce lundi de fin de mois, c’est septembre et le soleil s’abat sans pitié sur les trottoirs de Carénage. Pointe-à-Pitre est en pleine ébullition, les voitures et les transports en commun soulèvent dans leur passage des petites tornades de poussière qui meurent écrasés sous les pas des piétons. Le quartier a beaucoup changé, mais il semble que la rue Raspail reste imperméable au temps. Les petites maisons en bois collées les unes aux autres, certaines rafraîchies par un coup de peinture criarde diffusent de la Bachata et de la salsa à plein tube, d’autres sont clairement en fin de vie à peine soutenues par des poutres vermoulues et des portes de traviole. Sur le trottoir d’en face, quelques femmes cherchent à se cacher de la rigueur de la chaleur à l’ombre d’un flamboyant. Elles sont là parce qu’elles ont suivi un chemin tracé par des milliers de femmes bien avant elles et que d’autres après elles suivront. Leur détresse est devenue un phénomène de société, même pour elles, qui semblent se glisser dans un costume qui leur a été taillé à l’avance. Cela fait quatre heures que Juana et Maria sont assises devant une petite case à Chemin Neuf. Elles se tiennent compagnie en attendant les clients et en se plaignant de la chaleur. Pour tromper l’ennui, elles jouent sur leur portable et s’échangent les nouvelles de leur famille à la fois ici, et là-bas à Saint-Domingue. Cette vie, elles ne l’ont pas choisi, la prostitution c’est pour elles un moyen comme un autre de gagner de l’argent. » Cette vie est très difficile, je ne suis pas ici par plaisir. J’ai des responsabilités, des enfants à nourrir, une famille qui compte sur moi. C’est de la pure nécessité. En Guadeloupe, il n’y a déjà pas de travail pour les Guadeloupéens, alors imaginez pour nous qui n’avons ni papiers et qui ne parlons pas du tout la langue » explique Maria. Alors qu’elle se lève pour replacer sa chaise branlante, les quolibets fusent. Ils viennent de jeunes qui sortent la tête de la fenêtre d’un bus qui passe. » Hé ! Coloquinte ! C’est combien ? » Leurs rires gras résonnent encore quelques secondes après le passage du bus. » Ce sont de petites humiliations quotidiennes, on n’y fait même plus attention. C’est choquant au début, mais maintenant… » se résigne Juana en haussant les épaules. Maria s’évente de la main en se rasseyant. Pas une bouteille d’eau pour se rafraîchir. Il faut qu’elles répondent vite à la demande du client. Cela se fera soit dans la voiture, soit une petite case en bois un peu plus bas dans la rue. Leur besoin d’argent ne les rend pas pour autant moins exigeantes. » Si la tête d’un client ne me revient pas, je dis que j’ai terminé et que je ne peux pas le prendre. Si je me sens en danger, je ne propose rien du tout. Parfois certains se montrent un peu violents ou exigeants dans les rapports mais on ne peut pas le savoir avant. Ce sont les risques du métier. Mais je n’ai jamais été violentée. La majorité des hommes qui viennent me voir, c’est parce qu’ils sont malheureux chez eux, ils n’ont pas tout ce dont ils ont besoin et c’est là qu’on intervient » dit un peu timidement Juana. Quand on parle de la loi en discussion pour pénaliser le client, elles s’inquiètent. » Tu penses que cette loi peut faire arrêter la prostitution ? Nous sommes tellement nombreuses, si moi j’arrête, elles sont dix à me remplacer en un clin d’œil. » Quand on les interroge sur leurs besoins, elles sont claires. » Si tu veux qu’on soit honnête avec toi, nous, on a surtout besoin d’argent. Derrière nous, il y a des enfants, des époux, ici ou à la maison qu’on doit aider, et on ne s’en garde même pas la moitié pour survivre, manger, payer ce qu’il y a à payer et s’entretenir. Et il n’y en a jamais assez, personnellement je peux rarement me faire plus de 1 000 euros. Nous sommes loin d’être incultes, certaines ont même fait des études à Saint-Domingue. Mais ici, c’est comme si tout revenait à zéro. J’ai essayé les salons de coiffure mais ça ne paye pas assez bien » se désole Juana face à Maria qui opine tristement de la tête. Mais surtout elles souffrent d’être jugées. » Personnellement j’en ai assez d’être discriminée. C’est un travail comme les autres. J’ai perdu des amies, des parents, des gens que j’appréciais à cause de ce que je fais. Récemment j’ai perdu une amie que je fréquentais et qui ne savait pas. Quand elle l’a appris, elle m’a traité de coloquinte, ne descend même plus de sa voiture pour me parler. Mais ce sont des hypocrisies, quand tu te fais maintenir par des hommes et que tu leur fais deux, trois, quatre enfants, tu n’es pas loin de ce que je fais. Les anglaises et leur argent de la drogue font comme si elles nous étaient supérieures, tout comme les Guadeloupéennes qui elles aussi ont leur vice. Je veux que les gens regardent devant leur porte avant de balayer la mienne » se fâche Maria. Juana qui n’était pas au courant de l’histoire de l’amie, relance sa comparse dans un espagnol fluide et curieux. Et ainsi, on apprend de leur vie, de ses enfants qu’elles ne voient pas grandir, de ces compagnons qui finissent par se lasser d’avoir pour compagne, la compagne de tous les hommes, de ces mères Dominicaines qui pensent que leur fille travaille pour la France alors qu’en réalité, leur chair se fatigue sous les assauts des clients. Mais toutes ne subissent pas la pression d’un souteneur, beaucoup sont là parce qu’au fil des années, elles ont fini par se convaincre que c’était le seul moyen…
PROFESSION
Marchandes de plaisirs…

En Guadeloupe, la majorité des travailleurs du sexe sont des femmes entre 20 et 60 ans. En juillet 2008, les estimations donnaient le chiffre de 250. Beaucoup d’entre elles, sont étrangères ou d’origine étrangère et naturalisées. Elles arrivent de la région caraïbe. République Dominicaine, Haïti, Colombie sont, dans l’ordre, les pays les plus représentés dans cette population de commerçantes du sexe.
Quartiers historiques et nouvelles tendances
Carénage et toutes les rues communicantes de Pointe-à-Pitre qui la rejoignent, le quartier de l’université et Grand-Baie au Gosier sont, historiquement, les places où se fait le commerce du sexe. Le balai des voitures commencent à s’y accentuer à partir de 21 heures. Pour autant, d’autres » points chauds » se démarquent. Saint-François, mais aussi Capesterre-Belle-Eau et Basse-Terre à bas-du-Bourg présentent aussi une concentration de prostituées. La prostitution dans les communes est plus discrète et moins affichées même si de plus en plus ces communes deviennent des points de chute bien connus des clients. L’information circule donc de bouche-à-oreille mais il n’y a pas dans les communes rurales de places fortes comme Carénage. L’activité reste mal vue et donc difficilement admise pour les populations qui vivent à proximité. Vécue comme une vraie nuisance elle gêne les riverains qui ont une activité à proximité. » Cela fait plus d’un an que j’essaie de louer un appartement à Grand-Baie, à chaque fois que je dis le nom du quartier, les personnes ne rappellent et celles qui acceptent ne restent jamais longtemps si bien que je suis obligé de faire des locations à très courte durée, et ce n’est pas du tout rentable « , se confie un propriétaire. Enfin, concernant leur organisation elles ne sont pas, pour une grande partie, victimes de réseaux de trafic d’êtres humains. Toutefois, ces dernières années, plusieurs de ces femmes commerçantes du sexe sont arrivées par l’intermédiaire de tiers payés pour permettre leur entrée sur le territoire de la Guadeloupe. Un réseau de prostitution a d’ailleurs été démantelé en 2012.
Les locaux aussi se prostituent
Mais les étrangères ne sont pas les seuls à pratiquer le sexe tarifé. Des Guadeloupéennes et guadeloupéens s’y adonnent également. Loin des trottoirs, la prostitution version locale répond à d’autres codes et d’autres modes opératoires. Un tout autre profil donc. Si la tranche d’âge ne change pas, la présence d’hommes est l’élément le plus marquant. Cette sexualité récréative rémunérée est pratiquée en direction des touristes ou des hexagonaux (hommes ou femmes) faisant de courts séjours. Cette prostitution se fait de façon discrète dans des lieux commerciaux comme les bars ou les restaurants. Après cette prise de contact rendue plus facile et plus effacée devant les regards, la prestation est exécutée, une fois le tarif entendu, sur certaines plages connues pour leur réputation dans ce domaine. Les » coins à kòkòlò » sont donc le refuge de cette nouvelle prostitution qui prend naissance sur les sites de rencontre où chercher l’amour n’est plus la préoccupation première des adhérents.
INTERPELLATIONS
Quand l’argent prend une odeur de sexe

Bien que l’île soit encore épargnée par les gros réseaux criminels qui sévissent dans la région européenne, le profil de la prostitution est en pleine mutation. Organisation, réseaux, trafic autant de stratagèmes mis en place par des individus qui essaient de s’accaparer un marché jusque-là libre et sans règles ni grand chef particulièrement identifié. L’année 2012 a été particulièrement fructueuse pour les autorités qui ont démantelé un vaste réseau de trafic d’êtres humains qui alimentait la prostitution en Guadeloupe. Durant trois années, ce sont plus de 20 Dominicaines qui ont débarqué illégalement sur le territoire. Et c’est un simple doute de la gendarmerie de Sainte-Rose qui a révélé la supercherie. Rappel des faits. 2010, au mois d’octobre, des contrôles d’identité à Sainte-Rose entraînent l’ouverture d’une enquête pour suspicion d’aide au séjour irrégulier. En remontant la piste, les gendarmes vont détricoter tout un réseau qui s’étend entre Baie-Mahault, le Lamentin et Sainte-Rose. L’enquête en elle-même va prendre une telle ampleur que c’est la juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Fort-de-France qui en reçoit la charge, sous l’autorité d’un juge d’instruction. Le JIRS a travaillé sur le dossier en concertation avec la section de recherches et le groupe d’intervention régional (Gir) de Guadeloupe. Les deux entités vont s’attaquer au démantèlement de ce réseau poursuivi pour traite d’êtres humains, proxénétisme aggravé, et aide à l’entrée et au séjour irrégulier. Pour chacun de ces chefs d’accusation les critères aggravant de la bande organisée et d’association de malfaiteurs ont été retenus.
L’issu de l’enquête
C’est le 30 avril 2012 que l’affaire trouve son dénouement. Ce soir-là à Baie-Mahault, le pilote d’un bateau est interpellé suite à une filature, après avoir débarqué deux Dominicaines en situation irrégulière. Si les deux femmes sont immédiatement reconduites à la frontière, l’homme est arrêté, mis en examen et écroué. Son arrestation n’est que la première. Quelques semaines plus tard le 8 juin, la section de recherches et le groupe de pelotons d’intervention, la compagnie de Pointe-à-Pitre et d’autres unités d’intervention quadrillent le nord Basse-Terre. Ils ont vu quatre établissements situés à Sainte-Rose et au Lamentin, où des jeunes femmes d’origine dominicaine sont suspectées de prostitution. Ce jour-là, huit personnes sont interpellées et placées en garde à vue et cinq sont présentées aux juges d’instruction qui les a mis en examen et écrouées. Même si le modèle de libre prostitution reste encore majoritaire, ces arrestations indiquent qu’une criminalité et qu’une nouvelle organisation émergente autour du commerce du sexe.
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