Un zouk passionnément Saint-Éloi
Une voix d’un grave profond résonne. Gauche, central, droit, arrière gauche et arrière droit, le son surgit de partout. Il enveloppe et pénètre à la fois, créant une ambiance stéréophonique surréaliste. En seulement huit notes et deux mesures, Patrick Saint-Éloi remémore à l’auditoire l’étendue de son talent. Soupir dans la salle. C’est la fin du concert qui lui est dédié, et sa voix se fait entendre pour la première fois. La bande est celle du titre Élwa, tiré de l’album du groupe de mas’ Vim. Patrick Saint-Éloi y exhorte lé répondè. Le public répond en chœur : « Bénédiksion di sièl Élwa, ou ka vwayajé !« , et verse ses premières larmes. Sur scène, les artistes resserrent les rangs, les mains s’attrapent. Avec la sienne, Princess Lover (de son vrai nom Nicole Nérêt), essuie le coin d’un œil, puis sa joue tout entière. Il est 23 h 19 au Hall des sports du Gosier ce samedi 18 novembre. La salle est pleine, dans les étages, certains sont assis dans les escaliers. Près de 5000 spectateurs dansent et célèbrent depuis plus de deux heures les chansons de PSE. Disparu sept ans plus tôt – le 18 septembre 2010-, hommage est rendu à l’auteur-compositeur-interprète lors de cette septième édition du Grand méchant zouk.
Kassav’
Frédérick Caracas fait l’ouverture du show ce soir. Cumulant chant et basse, il salue la foule avec le titre Sa kay. Pour sûr ça va ! Lorsqu’il appelle Georges Décimus, celui « qui a été cherché Patrick Saint-Éloi pour l’intégrer à Kassav‘ » la foule a déjà calé son déhanché sur le tempo zouk dicté par les deux bassistes. Gauche, droite, gauche, droite, les connaisseurs sont parfaitement synchronisés. Assis sur son siège, un garçon de onze ans scrute l’ambiance. Le zouk n’est pas -question de génération-, son genre musical de prédilection. Pour lui qui se tient la tête posée dans la main, ça semble même être plutôt la loose. Et ce n’est pas la panne micro subie par Jocelyne Béroard qui serait de nature à le faire adhérer. La chanteuse arrivée sur scène en 9e position pour interpréter Dirèksion, réclame « un micro qui fonctionne s’il vous plaît !« , et accueille le technicien-livreur avec une volée de bois verbal. « Malheureusement, le spectacle est long, on ne pourra pas la reprendre » s’excuse-t-elle. Eskizé mwen interprété par E.sy Kennenga arrive à point nommé. Eskizé mwen si la nou té vlé alé la, a pa té menm koté la… Mais le public continue d’aller en liesse là où Patrick veut l’emmener. Debouts depuis le début, deux mamies septuagénaires tiennent le rythme et enchaînent avec les chanteurs : Rèv an mwen, Zyé d’amour, Twop, Bizness, Hello dous. Des tubes qui invitent à « conjuguer l’amour à l’infini », « exalter un poète, un scientifique, un philosophe, un monde de paix, un esprit fort, de l’amour, (…) un pêcheur, un cultivateur, un charpentier, des gens qui bossent, une mémoire, une vérité », « dire stop aux magouilles et oui à Gwada », « clamer que les musiciens ne sont pas des vakabons », « toucher le bonheur ».
Les filles de PSE
Les morceaux se succèdent, certains en medley, avec enchaînement rapide. Jusqu’à Fabiola, que le public relie à l’intimité de l’artiste disparu, dont on sait que la plus grande fille se prénomme Fabiola. Dans la salle, les filles de Patrick Saint-Éloi sont d’ailleurs là, accompagnées de leur mère qui veille même depuis le deuxième balcon où elle s’est installée. Cheveux au vent, les adolescentes arborent un jean-basket et dansent dans la fosse. Leur visage est peu connu. Outre une apparition récente à la télévision sur France Ô et la 1ère, elles semblent cultiver douceur et sobriété.
Sur scène on joue, Pa bizwen palé, Zouké, Filé zétwal, Endéboulonab, Réhabilitation jusqu’au cultissime West Indies après lequel les artistes quittent la scène. La soirée touche à son terme. Traditionnellement en Guadeloupe la salle commence à se vider tout de suite, le rappel étant l’affaire de quelques amateurs. Cette fois il n’en est rien. La salle ne bouge pas. Elle entonne Élwa pour rappeler combien chak fwa on nonm ka kité nou, chagren é lanm koulé pou nou. Elle ne sait pas que le titre figure au conducteur, en numéro 25 dans la section ‘rappel’. La régie envoie un son. C’est une voix qu’on n’a pas entendu de la soirée. Il est 23 h 17. Patrick Saint-Éloi semble être là.
7e édition du Grand méchant zouk
Lancé en 1988 par Jacob Desvarieux pour réunir sur scène les artistes cultes et la génération montante du genre musical éponyme, le Grand méchant zouk, c’est le concert où les artistes interprètent leurs chansons et celles des copains, devant un public qui use le dancefloor. Après 1988, 1990, 1996, 2006, 2011, 2014, l’édition 2017 est nommée « Sonjé PSE », en hommage à Patrick Saint-Éloi.
Technique défaillante
Micro muet, paroles mangées voire oubliées, effet larsen, ce Grand méchant zouk est techniquement loin de la précision chère aux artistes de la trempe d’un Patrick Saint-Éloi, Georges Décimus. Ce dernier a confié « que cela n’aurait pas dû arriver« . Sans compter qu’à 45 euros comme tarif unique, soit 90 euros pour un couple, la sortie compte parmi les spectacles les plus chers, et requiert une exigence de qualité.
« Remboursé »
« Maman, les gens devraient crier ‘Remboursez !’ ? » Un petit garçon réagit aux pannes de micro qui émaillent le spectacle. Les commentaires entendus dans la salle le rejoignent. Sauf que le public est venu chercher autre chose. Le petit conclut : « Ça se voit que tout le monde aime Patrick Saint-Éloi. L’ambiance c’est ‘Patrick reviens ! »
Un ange passe
Cela fait plus d’une heure trente que les notes volent. Antonny Drew, allures d’ado, pull blanc trop court, jean et baskets blanches, se place derrière le micro et s’élance pour sa reprise très personnelle et magistrale de Si sé oui extrait de l’album Passion Saint-Éloi). Les notes sont tenues, l’interprétation est tout en émotion. La salle qui s’est tue, explose dès la fin venue : Bisé ! Bisé ! Bisé ! Ce sera le seul rappel de la soirée.
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