Le géant vert qui a fait entrer les plantes médicinales dans la pharmacopée française, celui qui fut dès les débuts aux premières loges dans le combat pour la sauvegarde de notre biodiversité a été servi par l’actualité du colloque qui s’est tenu en octobre en Guadeloupe sur ce thème. Henry Joseph a fait l’unanimité de notre rédaction.
L’année 2014 s’en est allée. Sans se précipiter, mais inexorablement. Encore plus vrai pour ceux qui exercent le métier d’informer, 2014 c’est 365 jours de faits, d’actions, de décisions, ou… de non-décision aussi, de réalisations, de débats, d’affrontements dans la sphère publique. Bref, au-delà des vécus personnels, chacun aura retenu ou aura été sensibilisé par une action, une décision remarquable, un événement important etc. Or, en dehors des catastrophes naturelles sur lesquelles les individus ont peu de prise, sauf à seulement considérer leurs réactions devant ces événements, il faut bien dire que ce sont les hommes pour ce qu’ils entreprennent, par leurs actions, par leurs décisions qui influencent de manière significative le cours des choses. Nous avons donc décidé au Courrier de Guadeloupe de répertorier celles et ceux qui dans quelque domaine que ce soit ont agi fortement en 2014, voire influencé le fonctionnement de la société ou le cours de nos vies. Pour être tout à fait transparent, nous avons établi des critères qui certes contiennent leur part de subjectivité que nous revendiquons d’ailleurs, mais qui ont le mérite d’annoncer la couleur. L’objectif étant de distinguer une personnalité forte qui par son action, son engagement, son aura aussi, aura marqué cette année 2014. Sous ce label une quinzaine de noms ont été avancés parmi lesquels : Lucette Michaux-Chevry réélue brillamment maire de la ville de Basse-Terre avant de passer le flambeau à sa fille et présidente de la CASBT ; Henry Joseph, le géant vert présent sur tous les fronts et porteur d’un développement économique alternatif ; Loïc Peyron vainqueur de la Route du Rhum-Destination Guadeloupe ; Marcelle Pierrot désormais ex-préfète de la Guadeloupe ; Joël Beaugendre, maire de Capesterre Belle-Eau qui a défrayé la chronique, passé deux mois emprisonné en préventive, mis en examen pour détournement de fonds publics ; Sarah Gaspard universitaire qui a porté haut le flambeau de l’option d’une université à part entière pour la Guadeloupe ; Wilhem Bélocian, champion du monde junior du 110 mètres haies ; Amélius Hernandez, ancien président du SIAEAG dont les amis politiques ont aidé à mettre la structure à genoux, pour avoir la peau de son président ; Patrice Richard directeur de l’Agence régionale de santé, celui vers lequel tous les yeux se sont tournés, lorsque l’épidémie de Chikungunia était au plus haut ; Patrick Karam qui a créé le CREFOM un véritable outil pour défendre les intérêts des Domiens ; Félix Cotellon qui a fait inscrire le gwo ka au patrimoine immatériel de l’UNESCO. Cinq de ces personnalités ont supplanté toutes les autres il s’agit de Félix Cotellon, Patrick Karam, Victorin Lurel, Lucette Michaux-Chevry et Henry Joseph qui lui a largement devancé tout le monde. C’est à Henry Joseph qu’au final, Le Courrier de Guadeloupe décerne son titre d' » Homme de l’année 2014 » en Guadeloupe…
HENRY JOSEPH
Bio express
1976-1978
Henry Joseph étudie à l’Université des Antilles et de la Guyane où il obtient un DEUG de biologie. Durant ces années, il rencontre des pointures de la science qui l’inspirent encore aujourd’hui dans ses travaux : Jacques Portécop, Paul Bourgeois et Jacques Fournet.
Entre 1983 et 1988
Henry Joseph suit des études de pharmacie et d’agronomie. Il décroche plusieurs diplômes : diplôme d’État de docteur en pharmacie, DEA de l’école nationale supérieure de chimie et d’agronomie de Toulouse, diplôme d’université d’homéopathie pharmaceutique et doctorat en pharmacognosie.
1989-1992
Avec son ami d’enfance, Pierre Sainte-Luce, il crée la société HP Santé, la première unité de transformation de plantes médicinales en phytomédicaments et en phytocosmétiques. La société ne décolle pas et ferme.
1992-2004
Il rachète la pharmacie de Place à Basse-Terre et en devient le gérant. Au bout de huit ans, il vend sa pharmacie qui réalisait pourtant un chiffre d’affaires de 2,3 millions d’euros.
2006
Henry Joseph crée la société Phytobokaz en s’associant au professeur Paul Bourgeois, phytochimiste.
UN HOMME EN OR… VERT
Fascinant Henry Joseph…
Henry Joseph, docteur en pharmacie et en pharmacognosie, père fondateur de l’entreprise de produits à base de plantes médicinales Phytobôkaz, ouvre les portes de son intimité au Courrier de Guadeloupe. Portrait d’un modèle de réussite guadeloupéen.
Au cœur de la forêt de Gourbeyre, dans le Gros morne Dolé, un petit garçon se met à table. Enfin, façon de dire… Car pour ce garçon, les repas se prennent dans les arbres. Assiette et timbale en main, il s’installe confortablement dans un manguier pour avoir le dessert à portée de main. De là-haut, il voit les exploitations de son père : bananes, café, ignames, agrumes, christophines etc. Au loin, sa tante, qui travaille comme gouvernante dans une famille aisée, le traite de « petit sauvage « . À cet instant, elle est loin de s’imaginer que ce « petit sauvage » deviendra un jour le grand Henry Joseph, figure emblématique des plantes médicinales en Guadeloupe. Elle est aussi loin de se douter que ce sera en partie grâce à elle qu’Henry Joseph s’intéressera un jour aux plantes. En 1966, après lui avoir inculqué les bonnes manières, sa tante lui offre un appareil photo. Il se met à photographier toute la flore qu’il peut observer. Quelques années plus tard, alors qu’il prépare un DEUG de biologie à l’université des Antilles et de la Guyane, il montre ses 1 800 diapositives à Jacques Fournet qui met un nom scientifique sur chacune d’elles.
Il redécouvre l’ambrette
Fasciné, Henry Joseph se lance dans l’apprentissage de tous les noms scientifiques. Un savoir qui lui permet d’étudier les propriétés des plantes et d’en faire des produits cosmétiques et autres compléments alimentaires. Il redécouvre notamment l’ambrette, ce gombo sauvage dont les graines constituent un puissant fixateur de parfum, pourtant délaissé au profit d’un autre fixateur à base de glandes de baleine. Sauf que la réglementation stricte de la chasse aux cétacés remet l’ambrette sur le marché et au goût du jour. Aujourd’hui, la fascination de Henry Joseph n’a pas perdu de sa superbe, elle s’est même propagée et a gagné nombre de Guadeloupéens. Beaucoup l’admirent. L’homme de taille moyenne, environ 1m75, est frêle… mais seulement en apparence car derrière de petites lunettes rondes, l’intensité de son regard traduit un esprit puissant et obstiné. Il est la preuve humaine qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Car ce petit bout d’homme a mené bien des batailles. À commencer par sa victoire juridique, en août 2013, concernant l’entrée des 48 plantes médicinales guadeloupéennes dans la pharmacopée française.
Il diffuse la bonne parole
Aujourd’hui âgé de 60 ans, Henry Joseph n’a pas l’intention de cesser le combat. Son cheval de bataille ? L’or vert, bien sûr, dont il entend tirer profit, non pas pour lui mais pour l’avenir des plus jeunes. Car cet or vert, c’est un concentré de ressources naturelles qui palliera la pénurie de pétrole et autres énergies fossiles à l’horizon 2 050. Il est comme cela Henry Joseph, il voit loin, prévoit, anticipe, pour garantir un avenir meilleur. Et des ressources naturelles, la Guadeloupe en regorge avec ses 3 800 espèces végétales dont 625 médicinales et 220 comestibles. » Il faut que nos enfants sachent maîtriser cet or vert « , martèle-t-il. Les enjeux, tant pour la planète que pour le bien-être des hommes, sont cruciaux. C’est pourquoi Henry Joseph se fait prophète de mère nature. De la conférence internationale sur la biodiversité au colloque international sur les plantes aromatiques et médicinales, qui se sont déroulés en cette année 2014 en Guadeloupe, il diffuse la bonne parole.
Son obstination aurait pu lui être fatale
Outre ces grands rendez-vous, Henry Joseph n’hésite pas à parcourir l’île de long en large pour sensibiliser les Guadeloupéens à la richesse de leur patrimoine naturel. Interventions dans les écoles, au sein des associations ou de réunions institutionnelles… Il est l’invité d’honneur de toutes les conférences et autres rencontres en lien avec la biodiversité. Et autant que faire se peut, il répond présent. Car transmettre son savoir est pour lui une obstination. » Henry se rend toujours très disponible pour les autres, il se rend même trop disponible, à ses dépens « , témoigne son ami de longue date Pierre Sainte-Luce, médecin vasculaire. Il fait référence au terrible accident dans lequel Henry Joseph a bien failli perdre la vie en 2012. Alors qu’il rentrait d’une conférence, épuisé, il s’est endormi au volant… » J’étais défiguré, j’ai bien cru que j’allais mourir « , confie-t-il en passant la main sur la cicatrice qui marque son front. Mourir, Henry Joseph ne peut se le permettre. Les Guadeloupéens ont besoin de lui et de son savoir-faire pour mettre la main sur ce fameux or vert.
» Servir la Cité «
L’accident a été décisif. Depuis, Henry Joseph se montre moins. Il passe, en revanche, davantage de temps dans son laboratoire où il poursuit ses recherches pour produire des cosmétiques et des compléments alimentaires. » De toute façon, j’en ai assez d’être applaudi après les conférences, je suis intervenu à maintes reprises pour transmettre mon savoir sur la biodiversité, maintenant que les Guadeloupéens savent, il faut qu’ils agissent ! « , s’emporterait-il presque. Boulimique du travail, l’inaction le désespère. Surtout celle des politiques. » On me demande souvent pourquoi je ne fais pas de politique, je réponds toujours que j’en fais déjà car, par mes actions, j’estime servir la Cité « , assure-t-il. Henry Joseph, un homme d’actions, ou plutôt, un véritable chef d’entreprise. A l’entrée du laboratoire, il a fait inscrire sa devise » L’innovation ne tombe jamais du ciel, c’est toujours le résultat d’une contrainte « , comme pour rappeler à ses employés la valeur du travail. Et de temps en temps, lui et son associé, le professeur Paul Bourgeois, se plaisent à dire que » la qualité totale c’est faire tout au bon moment, et bien du premier coup « .
Phytobôkaz a dépassé cette année le million d’euros
En ce qui concerne le contrôle qualité, Henry Joseph est intransigeant. Jusqu’à sa propre image, qu’il soigne méticuleusement. Et visiblement, cette intransigeance lui réussit. Phytobôkaz a dépassé cette année le million d’euros de chiffre d’affaires contre 38 000 € en 2006, l’année de son lancement. Il exporte même ses produits à l’international, notamment en Allemagne. Pour autant, seuls les esprits chagrins résumeraient Henry Joseph à un homme d’affaires. L’argent n’est pas sa priorité. » Ma plus grande satisfaction est d’être entendu par les jeunes car je mise tout sur eux, ils sont l’avenir alors je m’attache à leur transmettre mon savoir pour leur donner les clés de la réussite « , précise-t-il. Tout ce qu’entreprend Henry Joseph, c’est pour les jeunes, c’est pour les Guadeloupéens, c’est pour tous ceux qui comme lui, continuent de croire en l’avenir malgré la morosité ambiante. Mais Henry Joseph n’entreprend jamais seul. Il puise sa force dans le travail d’équipe et refuse donc de recevoir tous les lauriers. C’est aussi cela la clé de la réussite, l’humilité.
UNE TRADITION REVUE ET CORRIGÉE
Les Chanté nwèl font leur show !
Il est loin le temps où chacun se munissait de timbales, de Ka et autres chachas pour aller chanter des cantiques de kaz en kaz. Si dans certaines régions de Guadeloupe comme les Grands fonds, la tradition perdure, les Chanté nwèl prennent aujourd’hui une forme bien plus spectaculaire.
Du monde à perte de vue, un spectacle haut en couleur, une sono à plein poumons, des danseurs, des chanteurs et des musiciens qui virevoltent sur une scène gigantesque éclairée de projecteurs multiples… Les superlatifs ne sont pas de trop pour décrire les Chanté nwèl d’aujourd’hui. Chaque commune veut son » show » et rien n’est fait dans la demi-mesure. À l’instar de Baie-Mahault qui organise, chaque année au 23 décembre, un Chanté nwèl spectaculaire pour clore le traditionnel Jarry en fête. L’année dernière, entre 15 000 et 20 000 personnes se sont amassées devant le concert de Kasika, LE groupe à succès que tout le monde s’arrache. Pour accueillir de nouveau Kasika cette année et offrir au public guadeloupéen un Chanté nwèl digne des attentes d’aujourd’hui, la ville de Baie-Mahault a débloqué un budget de 57 000 € rien que pour la soirée du 23 décembre. La commune finance l’événement à 30 %, le reste étant pris en charge par les partenaires commerciaux. L’investissement, colossal, ne génère aucune recette étant donné que le concert est gratuit. » La ville n’a pas pour vocation de réaliser des bénéfices « , précise Rudy Vardarassin, chef de projet de Jarry en fête. Quand bien même il n’y a pas de recette, l’organisation d’une telle manifestation reste intéressée. » Cela permet de rendre la zone plus attractive et d’humaniser Jarry qui est uniquement perçu comme un monde d’entreprises « , explique Rudy Vardarassin. Véhiculer une nouvelle image en somme, mais à quelles fins ? Car l’objectif de redorer le blason d’une zone d’activité n’est- il pas de faire profiter les entreprises d’une nouvelle dynamique ? Le développement économique n’est donc jamais loin, même quand il s’agit d Chanté nwèl. Il serait toutefois exagéré de parler d’instrumentalisation commerciale et politique des Chanté nwèl. Quoi que… Dans cette tradition chère aux Guadeloupéens, certains semblent avoir trouvé le moyen d’en faire un marché lucratif. Des groupes de musiciens viendraient spécialement de l’Hexagone durant la période des Chanté nwèl pour donner des concerts payants et rentrer les poches pleines. Une tendance décriée par les plus passionnés comme Tyburce Perran, chanteur du groupe Cactus Cho, l’autre référence du Chanté nwèl guadeloupéen. Dans cette frénésie de Noël, les fervents défenseurs de la tradition comme Tyburce Perran élèvent la voix pour rappeler les vraies valeurs. Un Chanté nwèl ne se monnaye pas, il se vit. Et quand bien même le Nwèl bo kaz se perd quand bien même les sonos remplacent les timbales, l’esprit du Chanté nwèl doit rester intègre. Il y va de l’identité guadeloupéenne.
SCÈNE MONTANTE
Total groove impose son style
La période des Chanté nwèl est l’occasion pour nombre d’artistes locaux de se faire un nom dans l’univers musical et traditionnel guadeloupéen. Parmi eux, Total groove suit les traces de Kasika.
Difficile de percer dans le milieu des Chanté nwèl. Et pour cause, le laps de temps qu’offre la période, trois semaines, est extrêmement court pour se faire connaître. Malgré tout, quelques petits groupes locaux parviennent à grimper les marches du succès. À l’instar de Total groove, la troupe de Chanté nwèl qui assurera la première partie de Kasika, le 23 décembre lors de Jarry en fête. » Ce n’est pas évident de se faire un nom, tout se joue avec le relationnel « , explique Christian Nara, leader du groupe Total groove. Pour Christian Nara, le relationnel n’est pas ce qui manque. Au contraire, le Chanté nwèl est même une histoire de famille pour lui. Il compte dans son cercle de tantes et de cousins certains membres de Kasika. Forcément, cela doit aider… Mais Christian Nara s’est surtout servi de son carnet d’adresses bien garni après 24 ans à œuvrer dans le milieu de la musique. Car même si c’est un privilège, pour lui et sa troupe, d’assurer la première partie de Kasika, le musicien entend imposer son propre style, un Chanté nwèl au savant mélange tropical de zouk, de biguine et de clarinette. » On n’est pas en concurrence avec les autres groupes« , assure Christian Nara. Et visiblement, le style de Total groove séduit. Depuis trois ans, le groupe se produit dans les entreprises et les casinos de Saint-François et du Gosier. La troupe d’une vingtaine de chanteurs et danseurs ont su conquérir le public par sa jovialité et son rythme enlevé. Un projet de premier album avec des reprises et des textes originaux fait son bonhomme de chemin, il devrait en 2015. Assurer la première partie de Kasika sera sans doute, pour la troupe, l’occasion de se faire repérer.
CANTIQUES MANIA
Kasika, anthologie d’un succès
À Noël, l’agenda de Kasika s’affole. Les concerts pleuvent. Le week-end du 5 au 7 décembre dernier, le groupe a donné des concerts tous les soirs. Un succès parti d’une passion, qui ne semble pas s’étioler.
Lamentin.18h30. Le service de sécurité dévie déjà les voitures du bourg, les marchandes de bokits font chauffer l’huile et les musiciens de Kasika sont en pleine balance. Rien à voir avec la biguine enflammée devenue la marque de fabrique des cantiques du groupe. Non. C’est jazzy, délié et sans fausses notes. Les spectateurs présents sont presque surpris. Sur scène, Benzo n’a pas son éternel canotier visé sur la tête. En tenue de ville, détendu, son saxophone coincé sous le bras il est directif. » Baisse un peu le son pour le clavier. « , » Fais monter pour le ka en revanche. Konnyé ban mwen pou an tan » Après quelques frappes, Benzo a l’air plus satisfait. « Je commence et vous enchaînez après deux mesures » Et avec une exactitude étonnante, les musiciens exécutent et enchaînent même sur un cantique après avoir joué un air de blues. Une séquence qui montre comment année après année, le groupe s’améliore et livre des prestations de plus en plus abouties. Dans deux heures et demie, Kasika donnera son troisième concert de la saison devant un public déjà nombreux. Voilà vingt-six ans que ça dure.
De fonds cacao au vélodrome
L’histoire commence en 1988, quand des cousins de fonds cacao, à Capesterre Belle-Eau décident de prolonger une tradition familiale. « Ce sont nos parents qui nous ont donné cette passion. Noël c’était un événement pour eux. Ils étaient tous musiciens. Et ils animaient pour tout le quartier pendant que l’on courrait dans leurs pieds. Ils seraient tellement fiers de voir ce que l’on est devenu » se souvient une des chanteuses. Une famille fondée autour d’un orchestre. Ainsi, reprendre le flambeau n’avait rien d’extraordinaire. Au fur et à mesure, ils apportent leur touche à de vieux cantiques. Rien de nouveau à tout cela. Voilà des décennies que » A pa dot ki compè Michaux ki di Sen Josèf pa papa bondié ! » ou encore que l’on fait remarquer son insignifiance au créateur du vin. Toutefois, Kasika y apporte sa touche personnelle. » Tous les cantiques sont en français, il faut apporter la touche créole, et surtout une ambiance, parce que Noël en Guadeloupe c’est surtout le moment de s’amuser, de partager. Et le côté Medley d’ambiances, c’est une touche Kasika « remarque Benzo. Une touche qui se travaille avec tous les membres du groupe, qui composent, proposent et arrangent. Avec les années, le concept s’est bonifié, amplifié, et ce qui a commencé par une animation d’une rue à Fonds Cacao est devenu, avec le coup de pouce de Pointe-à- Pitre, un spectacle populaire au succès jamais essoufflé. » 1996. Mon Dieu quelle année ! C’était le premier chanté nwèl du genre sur la place de la Victoire à Pointe-à-Pitre. Une énergie folle. Nous avons eu des frissons ! Pareil pour le Vélodrome en 2003. Nous l’avons rempli, les gens étaient en transe. Waouh ! » frissonne Benzo.
Un agenda de ministre
Ces souvenirs ont forgé la légende Kasika, à tel point que les collectivités n’entendent pas lancer la saison de noël sans pouvoir présenter un de leur concert. Mais pour cela il faut attendre parfois deux ou trois ans, sans compter un cachet pouvant aller jusqu’à 7 000 euros. Il servira à payer les musiciens puisque toutes les représentations sont gratuites. » La saison est folle, parfois on donne huit concerts en sept jours. La demande ne s’essouffle pas. On ne peut malheureusement pas satisfaire tout le monde sachant que nous avons deux impératifs. Le premier chanté nwèl, chez nous à Fonds Cacao et le dernier de la saison à Jarry en fête. C’est éprouvant, mais l’amour des gens nous aide à tenir le coup. » À l’image de cette Lamentinoise, assise sur un petit banc depuis 19 heures, son cantique vissé sous le bras. » Je ne peux pas imaginer Noël sans voir Kasika c’est impossible. C’est grâce à leurs cantiques que je sais qu’on est vraiment en plein dedans. C’est une étape inratable. » Pour ceux qui ne peuvent y assister, reste le site de partage de vidéo YouTube sur lequel les morceaux phares du groupe y sont soigneusement répertoriés. » On est allé tellement plus loin. Regardez toutes ces vidéos, aucun groupe n’en a autant. » Une popularité qui selon, eux, n’entache en rien l’esprit du chanté nwèl. » Ça reste un moment de partage, un moment d’amusement, exactement comme si on était chez un ami qui a invité énormément de monde. Et puis, nous ne sommes pas seuls, pleins de groupes organisent leur chanté nwèl et entretiennent la tradition. » Quoi qu’il en soit, ce soir-là, au Lamentin, dans le calme de la nuit, il s’est vraiment entendu un très grand bruit. BLO !
NOMADES
Nwèl Kaz an kaz, pour chanter comme avant
L’association Sainte-Rose arts et traditions défend les coutumes de noël d’antan en organisant des soirées de cantiques traditionnels. Et apporte la joie des Chanté nwèl directement chez ceux qui ne peuvent se déplacer en passant de maison en maison.
Comme chaque année, à partir du premier dimanche de l’Avent, les voix des membres de l’association Sainte-Rose arts et traditions résonnent dans les sections de la commune. À travers l’initiative Nwèl Kaz an kaz, ils font revivre la coutume de passer de porte en porte pour chanter. Accompagnés du groupe Nwèl o ka, avec leurs tambours, chachas et ti-bwa, ils apportent la joie de Noël directement chez ceux qui ne peuvent se déplacer : personnes âgées, malades, handicapées ou isolées. » C’est le seul moment en Guadeloupe où sont mis à l’honneur le partage et la joie… Il faut que tout le monde puisse en profiter ! « , s’enthousiasme Marlène Saint-Marc, présidente de l’association.
Tout a commencé dans les années 80, où le groupe d’animation et de coordination de Sainte-Rose (GACS) organise les premières veillées de l’Avent. Il se tourne vers un groupe de personnes âgées, l’association des Lauriers de la section de Desbonnes afin d’apprendre les airs traditionnels. Au bout d’un moment, la mayonnaise finit par prendre avec les jeunes, et le groupe organise, pour remercier les personnes âgées qui les ont aidés, les premières tournées chantées de maison en maison.
Transmettre aux jeunes
Malgré les années, l’esprit des débuts du Kaz an kaz est toujours présent. » Parfois, les personnes âgées que nous visitons nous apprennent des chants ou des airs que nous ne connaissions pas « , confie Suzelle, membre de l’association. Niçoise Violetta, un autre membre, apprécie ce retour aux sources : » Maintenant, avec les gros Chanté nwèl avec orchestres, il n’y a plus vraiment de rencontres, de partage. On chante les uns à côté des autres, mais pas les uns avec les autres, ce qui est dommage « . Yolande, quant à elle, met en avant l’importance de perpétuer les traditions, qu’elles soient culturelles ou religieuses.
Et c’est bien le but de l’association, défendre et promouvoir le patrimoine et les traditions guadeloupéennes. Et, surtout, les transmettre aux plus jeunes pour que la spécificité de la culture guadeloupéenne ne soit pas noyée.
DU TRADITIONNEL ASSAISONNE
Cactus Cho, une ascension fulgurante et… piquante
L’emblématique groupe de Chanté nwèl revient sur les clés de son succès. Rencontre avec le leader, Tiburce Perran.
Il faut s’enfoncer dans les Grands fonds de Sainte-Anne pour comprendre les origines de Cactus Cho. Ce groupe mythique de Chanté nwèl n’a pas été mis sous les feux des projecteurs dès ses débuts. Tout a commencé de façon plus intimiste et minimaliste. Quelques timbales, des cantiques et de la bonne humeur… un authentique Nwèl bo kaz. » Nous passions le week-end chez les personnes âgées « , se souvient Tiburce Perran, leader de Cactus Cho. À l’époque, il était le seul homme de la troupe. En 1997, lui et ses drôles de dames ont été invités par le festival Chanté nwèl de Saint-Joseph en Martinique. À leur retour, ils ont croisé Michel Halley, figure emblématique des fêtes traditionnelles en Guadeloupe. » Il faut immortaliser vos représentations ! « , se serait-il enthousiasmé. Cactus Cho s’est même attiré le soutien de Mehdy Custos, Éric Negrit et Jimmy Devarieux, autant de chanteurs et musiciens guadeloupéens connus outre-Atlantique. En 1999, le premier album « Piquant Nwèl » a conquis le public. Du coup, en 2002, « Piquant Nwèl volume II » a vu le jour. Et les années suivantes, « Le meilleur du Cactus », « Nwèl an mika » et « Nwèl caliente » se sont succédés.
» Le Chanté nwèl ne se monnaye pas «
Le dernier né date de 2013, c’est un album live. Dans la plupart des chansons, on entend Tyburce Perran s’exclamer dans les aigus : « Merci, merci beaucouuuup ! « . Une spéciale dédicace au public toujours nombreux. Le temps où Cactus Cho se déplaçait de kaz en kaz est loin maintenant. Tiburce Perran et sa troupe, qui s’est agrandie d’année en d’année, se produisent désormais dans toute la Guadeloupe. « On chante toujours les cantiques traditionnels mais à la sauce piquante « , se plaît-il à dire. Le Chanté nwèl fait partie de l’identité guadeloupéenne et il est inimaginable, pour la troupe, que la tradition se perde. C’est pourquoi l’essentiel des représentations est gratuit. Le plus gros cachet qu’ils aient déjà reçu s’élève à 2 000 €. » Il est hors de question de faire payer l’entrée, le Chanté nwèl ne se monnaye pas « , martèle-t-il. Le chanteur déplore la commercialisation de cette tradition. Des groupes viendraient spécialement de l’Hexagone en période de Noël pour donner des concerts payants. Tiburce Perran n’est pas contre la concurrence, au contraire, plus il y a de groupes plus la tradition perdure, à condition que le véritable esprit du Chanté nwèl soit respecté.
DANS LES ANNÉES 80
» La tradition des chants de Noël a connu un renouveau «
Marie-Hélène Joubert a écrit un mémoire sur la tradition des Chanté nwèl. Elle explique au Courrier de Guadeloupe l’origine et l’évolution de la coutume.
Marie-Hélène Joubert : Durant la période esclavagiste, la religion catholique a été imposée de façon exclusive. Les missionnaires jésuites sont chargés de la formation spirituelle des esclaves et ils introduisent des livrets de cantiques de Noël. Les chants proviennent de » Bibles de Noëls » émanant des régions portuaires. L’Église a fait éditer des recueils avec quelques noëls à chanter uniquement pendant l’Avent et la nuit de Noël, ce sont ceux que nous avons en Guadeloupe avec une quarantaine de » cantiques « .
Le Courrier de Guadeloupe : Comment cela se passait-il ?
M.-H. J. : Il y avait des » veillées de Noël « , en famille, entre voisins. Jusqu’à la nuit de Noël, les chants étaient a cappella, les instruments étaient introduits après la messe de minuit, alors commençait le » bòdé de nwèl « . Cette tradition s’est transmise oralement. Il y avait dans chaque famille un recueil de » cantiques de Nwèl « , mais l’illettrisme était élevé, seule une personne qui savait lire ou qui connaissait les cantiques dirigeait. Après la messe de minuit on passait de maison en maison, réveillant ceux qui dormaient, pour chanter, arroser Nwèl. Les cantiques sont chantés en français, mais des kabolo et bélè en créole sont ajoutés à la fin avec un rythme plus soutenu pour dire ses états d’âme.
LCG : Que s’est-il passé ensuite ?
M.-H. J. : La société guadeloupéenne a subi de profondes mutations dans les années 50 : évolution dans l’habitat, de structure familiale, migration vers l’Hexagone, ouverture sur l’extérieur… Les veillées de Noël ne survivent que dans certaines sections rurales qui ont la volonté de perpétuer cette tradition, à Sainte-Rose, Capesterre-Belle-Eau ou Grands Fonds Sainte-Anne par exemple.
LCG : Comment la tradition est-elle revenue ?
M.-H. J. : À partir des années 70, on assiste à une poussée identitaire, a une volonté de retour aux sources. Les jeunes s’approprient le gwo ka, des écrivains de la créolité émergent. Le créole est aussi reconnu comme langue régionale. Au début des années 80, il y a un regain d’intérêt pour les rencontres de Noël, et des groupes de musique se spécialisent. Les veillées prennent alors le nom de Chanté nwèl.
LCG : Sous quelle forme ?
M.-H. J. : La coutume évolue et s’adapte à la nouvelle société guadeloupéenne. On assiste aux premiers Chanté nwèl avec les groupes Nanm et Kasika. Le public est nombreux. Toutes les couches sociales se côtoyaient dans la joie et la fraternité. La dimension de partage existe toujours, mais le secteur se professionnalise à un certain niveau. Le Chanté nwèl qui a quitté la sphère exclusivement privée pour entrer dans la sphère publique, répond à plusieurs fonctions : religieuse, sociale, de divertissement et économique. Par exemple le Nwèl Kakadò de Vieux-Habitants possède aussi une importante fonction économique. Le Nwèl antan lontan de Sainte-Rose garde une forte imprégnation religieuse.
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