« Le covid-19 est devenu un problème profond en Guadeloupe à cause de la mauvaise gestion mise en place par les responsables sanitaires ou plutôt, à cause de l’absence de toute gestion de cette épidémie ». Cet avis tranché d’un médecin du CHU qui s’exprime sous couvert d’anonymat est conforté par celui d’un autre médecin de l’hôpital, ceux de deux infirmières et d’une aide soignante. Propos d’ensemble de ce personnel soignant « ce sont les conditions dans lesquelles est gérée cette épidémie qui sont en cause. La Guyane a été lourdement impactée au départ. Aujourd’hui, les Guyanais s’en sortent mieux que nous ». Les deux médecins se font plus précis : « L’organisation de la prise en charge est nulle. Le dépistage massif c’est de la comm’. Il n’y a aucun protocole qui permettrait à un médecin, ou à un simple suivi assuré par des soignants, de repérer à quel moment la maladie s’aggrave. Une fois dépistés positifs, les gens sont livrés à eux-mêmes. Certains, guidés par la peur se précipitent au CHU alors que leur situation ne l’exige pas. D’autres attendent trop longtemps ».
Les médecins s’en vont
Les praticiens mettent l’accent sur l’absence de coordination entre les médecins libéraux et le centre hospitalier. « Il n’y a pas de filières de soins. Celles-ci étaient déjà timides avant l’incendie. Depuis, elles se sont effondrées. Aujourd’hui avec le covid-19, le parcours de soins du patient est plus que chaotique ». L’un des médecins remet en cause l’organisation des soins à l’intérieur même du CHU. « Aujourd’hui, tous les services reçoivent des malades covid. Les patients non covid se retrouvent avec des patients covid. » Autre faille pointée du doigt par ces soignants, le manque de personnel. Selon l’une des infirmières, beaucoup de ses collègues ont peur. D’autres sont extrêmement fatigués. « Depuis l’accélération du virus, il y a eu 18 arrêts de travail de personnels formés. Ils sont remplacés par des élèves infirmiers », s’indigne-t-elle. L’un des médecins s’inquiète des départs des médecins. « Ils continuent à s’en aller. Le docteur Guillaume Joguet (chef de l’assistance médicale à la procréation) a démissionné. Idem pour le docteur Tatiana Bazileu-Zozio (gériatre) », regrette le praticien.
Une stratégie sanitaire en échec
Une avalanche de test s’est abattue sur le territoire. C’est la stratégie « dépister-alerter-protéger ». Sans aucun effet sur l’épidémie qui n’a eu de cesse de progresser. Alors que la Guadeloupe sortait du confinement en mai ayant éradiqué la circulation du sars-cov2, le dernier relevé publié le 2 octobre par les responsables sanitaires fait état d’un cumul de 5 903 cas dépistés positifs, 569 passages à l’hôpital dont 25 actuellement hospitalisés en réanimation au CHU, 75 décès (Guadeloupéens et extraterritoriaux). Un véritable échec. Mais pourquoi ? L’Agence régionale de santé (ARS) s’est aliéné les communes afin d’organiser un raout du test covid gratuit. Au calendrier annoncé, Sainte-Anne a ouvert le bal le 6 août, suivie par Baie-Mahault et Gosier le 10, Basse-Terre le 11, Petit-Canal et Sainte-Rose le 17, Morne-à-l’Eau le 18, Bouillante et Deshaies le 20, Baillif le 25, Lamentin et Pointe-Noire le 26, Saint-François le 31, Pointe-à-Pitre et Vieux-Habitants le 1er septembre, Le Moule le 8, Désirade le 10, Les Abymes le 14 septembre, Capesterre-Belle-Eau le 21, Goyave le 23, Anse-Bertrand le 24, Port-Louis le 28, Terre-de-Haut le 29, Terre-de-Bas. Certains, ont répété l’opération à l’image de Sainte-Anne qui a invité ses résidents à une 4e journée lundi 21 septembre. L’initiative semble dévoyée, comme pour jeter de la poudre aux yeux d’une situation mal gérée. Il y a cinq mois, le docteur Cécile Hermann-Storck dans un entretien accordé au Courrier de Guadeloupe et publié le 22 mai, insistait sur le fait qu’il faut savoir pourquoi on teste. « Pour poser un diagnostic parce que les personnes sont malades et qu’il faut les prendre en charge ? Ou pour savoir si les personnes qui vont bien sont porteuses du virus et peuvent contaminer leur environnement et leurs proches ? » Patatras. Les positifs sont renvoyés à domicile avec pour consigne, « restez chez vous et si les signes se dégradent appelez le 15 ». Résultat, l’hôpital est débordé, des praticiens décrivent des patients dont la maladie a pu s’aggraver jusqu’à un point de non-retour (lire ci-dessus). Faute de n’avoir pas été suivis en médecine de ville ? C’est que le médecin de ville est une espèce désarmée. « Il n’existe pas de protocole de prise en charge promu par les autorités et les malades ne reviennent pas nous voir eu égard aux consignes publiques des responsables sanitaires » explique l’un d’entre eux sous couvert d’anonymat. Le médecin de ville est une espèce apeurée aussi. On l’apprend dans l’interview d’un docteur parisien, Violaine Guérin, publiée le 20 mai par France Soir : « Il y a des médecins qui sont dans la peur, menacés par les conseils de l’Ordre et les ARS. Les ARS font une gestion administrative de la médecine. Les médecins libéraux sont régulièrement menacés de multiples maux et d’amendes s’ils n’appliquent pas les directives. (…) Tous les mois, ou tous les trois mois, vous recevez combien vous avez consommé de médicaments, d’actes biologiques, et il y a des petites étoiles si vous dépassez la moyenne ». Violaine Guérin est connue pour sa lutte contre les violences sexuelles ainsi que pour sa défense de la liberté de prescrire pour les médecins à la suite de l’affaire du protocole de Didier Raoult. Le professeur Raoult préconise notamment la prescription précoce d’un médicament ayant des propriétés antivirales (hydroxychloroquine) dans l’objectif d’éviter que les malades développent la forme grave de covid-19. De quoi traduire en acte le « protéger » de la stratégie gouvernementale « dépister-alerter-protéger ». Parce que compter sur les gestes d’hygiène qui n’ont pas protégé les élites que sont un préfet de Guadeloupe (Alexandre Rochatte testé positif en septembre), ni un ministre de l’Économie (Bruno Le Maire testé positif en septembre), est cynique. Et attendre les formes graves, en sachant la capacité de réanimation insuffisante – avant covid-19 elle n’était que de 27 lits (22 au CHU et 5 à Basse-Terre)-, est inique. Le Courrier de Guadeloupe a recueilli les témoignages de médecins ou patients qui ont fait le choix de prévenir, sans oser le dire tout haut. « Dès que j’ai informé mon médecin de mon test positif, il m’a dit toi avec ton asthme, je te mets tout de suite sous antibiotique » raconte une femme, la cinquantaine et l’asthme bien pesés. « Si je n’avais pas réclamé un médicament et si j’étais resté chez moi, je serais déjà mort » confie un homme, la soixantaine dépassée. Dans l’Hexagone, nombre de médecins affirment que mieux connue, cette maladie est aujourd’hui mieux prise en charge. En Martinique, l’application Entr’actes a été lancée. Elle permet aux libéraux de s’entraider pour suivre l’état de santé et prendre en charge les cas suspects covid-19. La Guadeloupe laissera-t-elle longtemps venir à elle les nombreux malades ?
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