HONORER LES MORTS
La Toussaint. Fête de tous les saints, associée à la fête des morts du jour suivant par abus de langage et fête tout court par tradition ancestrale. C’était jadis un vrai rituel qui se préparait plusieurs jours à l’avance et qui se rythmait par plusieurs temps forts.
Les Guadeloupéens ne font pas de distinction entre la Toussaint et la fête des morts bien que le calendrier lui, les différencie de façon claire. Pour autant, les rituels associés à cette période subsistent encore aujourd’hui. Les préparatifs de la Toussaint commencent au moins une semaine avant le jour-J. » Les proches vont au cimetière pour constater l’état de la tombe, la brosser, nettoyer, mettre du sable dans les espaces vides autour des tombes et commencer à la parer pour le 1er novembre. La cire est grattée et la peinture refaite pour que la tombe soit la plus belle possible « , raconte l’historien Franck Garain. La mort reste encore vécue de façon particulière aux Antilles, les morts sont des membres à part entière de la vie des restants et le 1er novembre est un jour pour entrer en connexion avec eux et partager un moment à leur côté. » Bien que la Toussaint soit une fête catholique, elle s’empreint aux Antilles et donc en Guadeloupe, de rites africains animistes qui sont des résidus de la foi ancestrale notre population « , poursuit-il. » Cela a donné une forme de syncrétisme spécifique à nos îles et qui se traduit par une mise par plusieurs rites mais surtout par des connexions que les vivants maintiennent avec leur mort tout au long de l’année. Par exemple, lors d’un décès, hormis les funérailles, il y a la messe des 9e et 40e jours, après lesquels la famille estime que l’âme du défunt est parti « , reprend encore Franck Garain. La Toussaint concentre ce lien et l’exprime à travers plusieurs rituels et mises en scène pratiquées par les familles.
Des rituels séculaires qui s’estompent sans disparaître
Pour cela, le jour de la Toussaint est vécu comme un jour de recueillement. Sans pour autant être bouleversé, le quotidien de la famille est changé. » Le matin, ou la veille voire l’avant-veille pour les plus prévoyants, la famille va acheter plusieurs bougies pour préparer la visite au cimetière, mais aussi des fleurs et d’autres ornements plus personnels « , détaille l’historien. Le repas et l’atmosphère également sont particuliers. La musique et toute démonstration exagérée de joie sont mal vues de tous sans pourtant être proscrites. » Le repas, lui aussi, aura la couleur de cette journée de souvenir et d’hommage, les marinades ou accras sont le repas par excellence, la viande n’est pas interdite mais les familles préfèrent s’en priver « , décrit-il avec précision. Les familles se préparent ensuite pour la messe et s’habillent de couleurs sobres en évitant quand même le noir. » Une fois l’office terminé, alors que le soir commence chacun se rend au cimetière où les fleurs sont posées dans des vases élégants et les bougies posées tout autour de la tombe et allumées, à ce moment commence l’échange et le moment de partage entre les vivants et les morts « . Loin d’être effrayées et silencieuses, les familles qui illuminent leur tombe et les » âmes de leur mort « , comme le dit Franck Garain, vont se rencontrer, discuter, rire. Les enfants qui sont présents eux aussi vont jouer autour des tombes. L’atmosphère passe de la sobriété du recueillement, à la joie de se retrouver. » Le cimetière est un lieu de rencontre comme les autres, on est content de se voir, se parler et on reste aussi longtemps que l’échange est agréable « , achève l’historien. La Toussaint est une fête des morts organisée et vécue par les vivants et perpétrée encore aujourd’hui. Toutefois, le flambeau peine à se transmettre avec le détournement de la nouvelle génération de ses traditions séculaires.
Quelques coutumes de la tradition funéraire guadeloupéenne
Fè m la soti an kaz-la
La tradition populaire estime qu’il faut 40 jours à un défunt pour accepter son sort et s’en aller. Lors des veillées on recouvre donc tous les miroirs pendant cette période afin que celui-ci passant devant un miroir ne soit pas pris de l’envie de rester plus longtemps.
Zafè a couch’la
Dans le temps, les membres de la famille du défunt faisaient toujours son lit à deux. Dans un autre cas il est strictement interdit de faire un lit à deux. Seule justification aujourd’hui connue : » pa krié sa ki two fó ba’w »
Dlo a m la
Avant, la toilette du mort était faite sous haute surveillance afin que personne ne puisse récupérer l’eau pour en faire une essence à quimbwa. Elle devait être jetée à un endroit bien précis. Lequel exactement ? Mystère et boule de bougie…
Pa rantré an kaz aw nenpót’ ki jan
Après une veillée, il y a quelques formalités de douane à passer avec de rentrer chez soi. Il est préférable de ne pas franchir le seuil comme d’habitude. Il vaut mieux le faire de dos. A moins que le mort vous soit très sympathique et que vous cherchiez à l’inviter à se taper l’incruste.
Mi on ti messaj ba’w
Toujours sous haute surveillance le défunt. Lors des veillées et avant la levée du corps, la famille du mort passait le cercueil en revue afin qu’aucun petit papier n’y soit glissé. Au cas où les librairies soient fermées dans l’au-delà…
HALLOWEEN EN GUADELOUPE
Un it commercial et un effet de mode
L’arrivée d’Halloween s’est faite progressivement, sans bruit mais a pourtant été bien remarquée de tous. Si les enfants ne vont pas encore demander des bonbons de maisons en maisons, panier au bras, partout des images, des déguisements et des événements en rapport avec cette fête venue des États-Unis accrochent les regards.
Dans les hypermarchés, à la télévision, à la radio, dans les restaurants, les discothèques et mêmes dans les écoles, Halloween s’est infiltré partout. Son arrivée s’est faite par les grandes enseignes commerciales. Ces multinationales implantées un peu partout dans le monde ont fait un essai gagnant à la veille des années 2000, aidées par les nouvelles technologies qui sont devenues, en peu de temps, une vitrine sur le monde, implantées au sein de chaque foyer. » Ces nouvelles technologies ont fait une entrée par effraction dans notre culture en nous apportant, sans qu’on ne le demande, des pratiques venues d’ailleurs « , argumente Franck Garain, historien. » Halloween a pris racine grâce à son côté monstrueux qui fait écho à certains de nos mythes sans pour autant avoir de lien avec nos propres croyances « , complète l’historien. Tout s’est accéléré lorsque les acteurs de l’univers de l’événementiel l’on inscrit à leur calendrier pour ponctuer leur année d’une nouvelle occasion d’organiser des manifestations commerciales en tout genre, mais véritable incongruité culturelle. » La saison est très calme une fois les vacances passées, Halloween nous permet d’inscrire de nouveaux événements au planning qui n’existeraient pas normalement à cause de la Toussaint « , confie David, organisateur de soirées latines. Un aveu ! Petit à petit, sa présence s’est généralisée au point que même les administrations, les services publics et les établissements scolaires organisent des activités autour de cette journée. » Dans certains établissements, on permet même aux élèves de porter un léger déguisement, ou on organise des jeux et des activités la semaine qui précède la relâche pour les vacances de la Toussaint car les élèves sont sensibles à Halloween, la peur et les monstres ils trouvent ça ludique « , commente Kévin, professeur dans un collège. Une mode donc que les Guadeloupéens plus ou moins grands se sont empressés d’adopter et d’accommoder à leur sauce. Reste à savoir si prochainement le 31 octobre sera associé à une promenade ponctuée de » farces ou bonbons ? « . Dans ce contexte, les ti-mas qui tendent la main pendant le carnaval choqueront-ils alors les bien-pensants ?
DES MORTS ET DES ESPRITS
Halloween, jumeau historique de la Toussaint ?
Halloween et son cortège de monstres et de citrouilles s’installent doucement mais sûrement dans les habitudes occidentales appuyées par un marketing sans failles. Génétique d’une fête pas si innocente que cela.
Samain fête du Sidh, Oiche Shamhna, All Hallow’s Eve, la fête d’Halloween a eu mille vies dont le fil directeur conduit irrémédiablement à l’Antiquité des îles Anglo-Celtes. Pour les peuples celtes, le Samain marque le début de la période sombre de l’année, celle où les nuits deviennent plus longues que les jours, et propice à une connexion entre le Sidh (l’Autre Monde), peuplé par les Dieux et la Terre des Hommes. De fait, cette période est propice aux mythes et à la pratique de la magie. Cette fête revêt une importance capitale pour les Celtes et les Gaéliques dont la mythologie fait état d’un monde parallèle au leur où régneraient les Faies, ou les Tuatha De Danann pour la culture gaélique, sortes de divinités toutes puissantes au caractère quelque peu versatile. La fête bat son plein pendant une semaine sous l’autorité des druides. La christianisation massive de l’Irlande et de l’Écosse, relègue les cérémonies du Samain à l’état de folklore notamment par une chasse effrénée des druides qui sont condamnés pour hérésie. La Toussaint, vient alors prendre la place de la fête mais le mythe, nourri de légende survit et se nourrit d’autres symboles tel que celui de Jack-O’-Lantern, la citrouille creusée et éclairée depuis l’intérieur par une bougie. La fête d’Halloween serait tombée dans l’oubli, comme la majorité des cultes celtes, sans la Grande Famine qui sévit en Irlande entre 1845 et 1851 poussant des milliers d’Irlandais vers les États-Unis, mais aussi au Canada, et en Australie. Toutefois, elle fut largement déformée, par la réduction du temps de fête à la seule nuit du 31 octobre. D’une fête de réconciliation, de communion avec les divinités, elle devint la fête des créatures mythiques de la nuit, vampires, goules, loups-garous, sorcières. Elle se transforma en fête de la peur pour les enfants se déguisant pour aller chercher des bonbons en porte-à-porte et fut ainsi commercialisée à grande échelle par la puissance marketing américaine. Mais Halloween c’est clair est loin, très loin, de nos pratiques culturelles.
PAR TOUS LES SAINTS !!
Quand les morts se mêlent aux vivants
Plus qu’une fête du calendrier catholique, la Toussaint est le symbole d’une société qui n’a pas peur d’honorer et de se confronter à ses défunts.
Dans une société créole, post-esclavagiste, la dimension de la fête de la Toussaint dépasse la simple fête catholique. » Nous avons créolisé la Toussaint avec le respect non pas d’une, mais de deux journées de fête, avec la fête des défunts le 2 novembre. Pendant cette période, notre vision de la mort se manifeste. Ici, les morts ont un pouvoir, ils ne partent pas, ils voyagent. C’est très différent de la conception occidentale ou la mort est toujours une surprise. Traditionnellement, la mort n’éloigne pas, elle réconcilie et rapproche la famille » selon l’historien Franck Garin. La Toussaint permet donc aux morts de rapprocher les vivants. Ainsi pour un moment, ils reprennent leur place dans la famille qui les a accueillis de leur vivant. Mieux, par le cérémonial, il devient le centre de sa famille. Le nettoyage de la tombe, le remplacement du marbre, la reprise du nom du défunt sur la sépulture, la reprise de ciment, tout cela pour qu‘il conserve son identité et par là même rappelle la leur à ses proches. » La Toussaint c’était surtout une occasion de revoir toute sa famille. Car si au fur et à mesure des alliances et des déménagements les membres s’éloignaient, la Toussaint c’était le seul moment où tout le monde pouvait se revoir, se souvenir, commémorer et parfois même se réconcilier. Le lien familial s’en retrouvait grandi » continue l’historien. Au-delà de la dimension familiale, la fête détient aussi une dimension cultuelle et mystique. La célébration de l’idée que la mort est un passage naturel de la vie. » Les Guadeloupéens ont toujours regardé la mort droit dans les yeux, sans en avoir peur. Ma grand-mère a tout préparé, elle savait même quel arbre il fallait couper pour en faire son cercueil » révèle l’enseignant spécialiste du créole Hector Poullet. Une lucidité face à la mort certainement due aux conditions de vie difficiles qui ont régné en Guadeloupe jusqu’à il y a cinquante ans. Pourtant depuis quelques années, la Toussaint observe un net recul de ses pratiques. De nombreuses familles délèguent l’entretien des tombes à des jeunes en quête d’un petit revenu de vacances. Symptôme flagrant de l’entrée de la Guadeloupe dans la société moderne occidentale, vivant dans un fantasme d’éternité en niant vieillesse et mort.
ILLUMINATIONS
Toutes les Toussaints et tous les défunts
Le recueillement des proches autour de leur défunt emprunte plusieurs formes, toutefois avec la lumière pour fil directeur. L’illumination joue
plusieurs rôles. Dans un premier temps, c’est une façon de commémorer pour ceux qui ne peuvent pas se déplacer jusqu’au cimetière. On allume alors autant de bougies qu’il y a de morts à célébrer. Ensuite, l’illumination va bien entendu sur la tombe du défunt. Beaucoup ont les images des cimetières brillants de mille feux le 1er novembre. Les marins et ceux qui sont morts en mer ont aussi droit à leurs illuminations dans des petites chapelles de littoral. Ces lumières ont une signification particulière. Elles sont censées guider les défunts errant vers leur lieu de repos. On retrouve d’ailleurs se rôle de la lumière dans la légende de Jack O’Lantern cet Irlandais, maréchal-ferrant avare et ivrogne qui au bout de plusieurs tours fait au diable avait été condamné à errer à sa mort, un bout de charbon incandescent dans un navet creusé pour toute lanterne. Pour les Indiens et les derniers Congo arrivés en Guadeloupe, la Toussaint revêt aussi un symbole de réconciliation et de respect du défunt. En plus de quelques lumières, dans les cimetières hindous, les tombes étaient couvertes de boissons et de mets divers en l’honneur du mort.
ASSAULTS OCCULTES
Novembre, mois de la mystique
La Toussaint donne aussi le top départ à toutes sortes de magies et de quimbwa commandées par des familles en détresse. Les fanatiques de l’occulte estiment que les morts sont réellement présents et peuvent devenir leurs alliés dans l’au-delà. C’est l’occasion de leur mettre sur les épaules toutes sortes de tâches aux motivations plus ou moins claires. Dans le cimetière de Pointe-à-Pitre. La tombe du général Bouscaren est depuis de nombreuses années le symbole de cette forte activité occulte. » Lè yo baw on kout’ lespwi a Bouscaren ou ni sa pou ay di ! » plaisante la tradition populaire. Mais, il n’est pas le seul. D’une manière générale, ce sont toutes les tombes de notables qui sont visées. Les méthodologies sont variées. C’est l’occasion de confier l’âme de quelqu’un à un mort soit pour sérieusement empêcher son activité, soit pour tout simplement mettre fin à sa vie. D’autres préfèrent noter sur des parchemins l’objet de leur demande et le glisser dans les caveaux de notables – bien entendu après profanation – celui-ci devenant une sorte de boîte mail de l’au-delà. Si ces deux options semblent trop rébarbatives, reste tout de même l’étourdissement du mort, après avoir cassé sur sa tombe une bouteille de rhum… pour quel usage préc sément ? Seuls les connaisseurs vous le diront. Quoi qu’il en soit, c’est une période où les fossoyeurs redoublent d’attention. Plusieurs tombes ont fait l’objet de profanation au cimetière de Pointe-à-Pitre. D’ailleurs, la tombe dudit Bouscaren, probablement fatiguée des assauts occultes se dégrade de plus en plus.
PETITE VIRÉE
Lapwent : un patrimoine funéraire et historique
Se promener dans les allées du cimetière de Pointe-à-Pitre c’est plonger dans l’Histoire d’une ville à l’époque dynamique, à la tradition profondément politique et commerçante. Y reposent des personnalités plus ou moins connues mais qui ont marqué leur époque par leur engagement social, économique ou politique. Petite virée au cœur du patrimoine funéraire de Lapwent.
C’est certainement la tombe la plus courue de cimetière. Gabriel Buscaren né en 1832 était un militaire qui a participé à la conquête de l’Algérie aux côtés du général Thomas-Robert Bugeaud. Il a fini sa vie en Guadeloupe, mais personne ne sait exactement les raisons qui ont motivé sa venue. Toutefois, mystérieusement, sa tombe fait l’objet d’un culte fervent. On y pratique des actes de magie. Les profanations à répétition et la décapitation de son buste causent une grande dégradation de sa sépulture.
La tombe du Consul de Suau est l’une des plus vieilles tombes du cimetière de Pointe-à-Pitre et l’une des plus dégradée. Mais elle abrite la dépouille de Monsieur de Suau né à Bordeaux. Il était à l’époque Consul pour l’Amérique. Il est décédé lors du tremblement de terre de 1843. Bien que la tombe soit en piteux état, la famille de Suau a acheté la concession à perpétuité, toutefois ses membres n’habitent plus Pointe-à-Pitre et on ignore si le nom a subsisté.
La tombe de Jean Hégésippe Légitimus a été érigée à l’entrée du cimetière après le rapatriement de son corps. Il est l’un des personnages politiques de la ville et à bénéficier d’une prise en charge de l’organisation et du placement de sa sépulture par la ville en raison de son parcours exemplaire et du rôle politique majeur joué à la fois en Guadeloupe et dans l’Hexagone. Il siégea à l’Assemblée nationale aux côtés de Léon Blum.
La sépulture de Paul Norlieux, mulâtre natif de Grand-Bourg possède l’un des plus beaux bustes du cimetière. Charpentier de profession, il avait mené une carrière florissante qui a fait de liu un des plus grands notables de Marie-Galante puis de Pointe-à-Pitre. À sa mort, sa situation financière a permis à sa veuve l’organisation d’une grande cérémonie et la commande d’un buste en marbre à son effigie.
Adolphe Sidambarom fut un des nombreux commerçants à profiter de la bonne santé économique du port de Pointe-à-Pitre. Proche des parents de Henry Sidambarom, il prit comme employé le jeune Henry pendant quelques années Sa sépulture abrite donc tous les membres de sa famille et donc la branche pointoise des Sidambarom.
Gabriel Michineau, un des notables dont le nom n’est pas bien connu mais qui a permis de grandes choses. Sur le buste de ce pharmacien est gravé » A Gabriel Michineau, la mutualité reconnaissante. » Il a en effet, permis à plusieurs femmes de milieu populaire de cotiser pour leur santé ou leur retraite. Son initiative a donné naissance à la structure » Sou des Dames » dont il assumait la vice-présidence. Ce fut une des premières associations mutualistes pour les femmes montées avant la première Guerre Mondiale.
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