L’école tant décriée, si galvaudée sert-elle encore à quelque chose ? Évidemment la réponse est oui. C’est vrai qu’après avoir été l’une des institutions majeures de la République, elle apparaît aujourd’hui ballottée, détricotée et affaiblie. C’est vrai aussi qu’on lui avait assigné la lourde de tâche de gommer les inégalités, ou du moins de permettre que chacun ait sa chance. Quelle institution, sinon l’école, pouvait-elle mieux asseoir la grande idée selon laquelle les hommes naissent égaux en droit ? L’école dont il est question ici est bien-sûr celle créée par Jules Ferry en 1881, publique et gratuite. Toutes celles qui existaient bien avant étaient parcellaires et permettaient au contraire de creuser les inégalités. Oui l’école publique laïque et gratuite fut vraiment une belle trouvaille. Véritable outil au service de l’ascenseur social pendant plus d’un siècle, aujourd’hui, elle balbutie davantage son savoir qu’elle ne le dispense. Beaucoup de femmes et d’hommes en sortent presque aussi ignorants que lorsqu’ils y sont entrés. De nombreuses études font état de taux d’illettrés de plus en plus importants surtout dans nos contrées tropicales. Les jeunes sont de plus en plus nombreux à sortir du circuit scolaire sans diplôme, sans qualification. Et tout le monde se plaît à répéter à qui mieux mieux, que l’école a failli.
Sans doute il y aurait-il beaucoup à redire de l’institution elle-même. Elle n’est pas exempte de tout reproche. Une véritable introspection ferait cependant vite la part des choses. Car au fond, l’école est victime de l’entité qui la porte, à savoir la société. Si l’école est décadente, c’est parce que la société elle-même dans tous ses compartiments est elle-même déliquescente. Qui a rogné l’autorité de l’institution ? Qui a aboli toute forme de sanction ? Qui parle aujourd’hui de supprimer jusqu’aux notes des élèves ? C’est notre société. Et chacun de nous porte en lui une part de responsabilité. À commencer par les parents si prompts à critiquer le système, et cependant si empressés à dénier toute autorité aux enseignants. Dans un autre registre, des parents incapables d’une quelconque autorité à l’égard de leurs enfants voudraient que l’école exige de ces derniers, ce que pères et mères sont impuissants à obtenir. Aujourd’hui les diplômés vont vers le métier d’enseignant à reculons. Beaucoup parce qu’ils sont sous-payés, mais aussi parce que les conditions d’exercice sont exécrables. Dans certains établissements, les professeurs sont terrorisés par leurs élèves. Et il se trouve des imbéciles pour répéter à tue-tête que l’école ne sert à rien. Dieu merci, ils n’ont pas encore décidé de ne plus envoyer leurs enfants à l’école. Tout n’est peut-être pas perdu.
Paradoxalement, l’enquête menée par Le Courrier de Guadeloupe apporte quelque espoir. Si l’option prise par certains parents – de plus en plus nombreux — de recourir au soutien scolaire ne peut flatter l’institution scolaire, elle dénote cependant une foi intacte dans l’apprentissage du savoir. C’est une bonne nouvelle pour notre société, et un pied de nez pour tous les adeptes de la médiocratie. C’est aussi un énorme réconfort que d’apprendre qu’il existe encore en Guadeloupe des parents qui savent où se situe l’essentiel. Y compris dans les classes les plus défavorisées où des hommes et des femmes se saignent à blanc afin de donner une chance supplémentaire à leurs enfants. Aux élèves, il est bon de rappeler aussi qu’étymologiquement le mot école vient du grec scholé qui veut dire loisir. À l’époque, seuls les privilégiés pouvaient s’adonner à cette scholé. Les autres étaient obligés d’employer leur temps à trouver leur pitance. C’est dire la chance inouïe que nous avons depuis plus d’un siècle de jouir du loisir d’apprendre… gratuitement. Il faudrait peut-être en profiter.
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