Un frère, un ami, un mari, une tante, une connaissance, tous les Guadeloupéens côtoient désormais le chikungunya et ont été témoins de ses symptômes. Une situation qui augure de l’ampleur que vient de prendre l’épidémie.
Pas moins de 5000 cas par semaine. 23 100 cas évocateurs depuis six mois. Et ce n’est que le début. Les épisodes pluvieux de mars avril ont contribué à faire augmenter la population de moustiques. Cette observation fait peser une crainte significative sur la saison des pluies qui vient de commencer. En effet, il sera idéal de faire substantiellement baisser la population de moustiques non seulement par des pulvérisations de l’ARS, mais aussi, et surtout par l’action citoyenne. » Si on entre dans la saison des pluies avec une forte population de moustiques, les choses vont vraiment se compliquer pour nous. Car avec les pluies, les gîtes larvaires vont se multiplier et il sera très difficile de procéder à leur élimination. Fatalement, les moustiques vont éclore pour venir grossir la population existante et l’épidémie ne fera que se perpétuer et s’aggraver » s’inquiète Patrick Saint-Martin, directeur du pôle de veille sanitaire de l’ARS.
Craintes sur une population » naïve «
Arrivé en zone Caraïbe en décembre dernier par l’intermédiaire de Saint-Martin, cette maladie qui évoquait jusque-là la Réunion, il y a huit ans, s’est installée dans le territoire et a choisi comme vecteur le moustique Aedes Aegypti. Celui-là même qui diffuse aussi la dengue. Plusieurs raisons expliquent pourquoi l’épidémie – le stade d’épidémie a cours depuis le 10 avril dernier – a pris une ampleur telle, et menace de continuer à s’aggraver. En réalité avant le 6 décembre dernier, date du premier cas évocateur dans la zone caraïbe, toute la région Amérique était indemne de la présence du chikungunya. Aucun cas, jamais, n’avait été déclaré. Scientifiquement, on parle de population » naïve « . De fait, les métabolismes de la population des Amériques n’avaient jamais été mis en contact avec la maladie, et n’ont donc pas développé de mécanisme de défense pour la combattre. Schématiquement, face au ChikV, le corps des Guadeloupéens est aussi démuni que le fût le corps des Amérindiens face aux maladies occidentales telles que la grippe ou la variole. De ce point de vue, la Guadeloupe vit une situation similaire à celle qu’a connue la Réunion entre 2005 et 2006. À cela près, que les Réunionnais ont été surpris et ont donc mis plus de temps à réagir par rapport au virus.
Haro sur les tours d’eau
Et cet argument de population » naïve » n’est pas le seul à expliquer l’augmentation du nombre de cas. Les tours d’eau des dernières semaines, ont aussi joué un grand rôle dans l’expansion de l’épidémie. Le manque d’eau a poussé certaines populations à faire des stocks, pas toujours dans de bonnes conditions. Cela a multiplié les zones de gîtes larvaires des moustiques et augmenté leur nombre, et donc la quantité de vecteurs. Sur la carte dressée par l’ARS des zones les plus touchées à la 20ème semaine de l’épidémie, on retrouve les communes qui ont été concernées par les tours d’eau : Capesterre-Belle-Eau, les Abymes, Pointe-à-Pitre, le Moule et Petit-Canal. Dans les îles de l’archipel, c’est Marie Galante qui est atteinte. Les équipes de l’ARS gardent un œil attentif sur les communes de Pointe-Noire et de Vieux-Habitants qui présentent aussi une augmentation significative des cas.

Portrait-robot du coupable
Description physique : L’Aedes Aegypti est un moustique de 5 mm environ. Il est sombre mais reconnaissable à ses marques blanches visibles sur tout son corps dont une plus grande sur son abdomen. Origine : Ce moustique est originaire d’Afrique. Mais on le retrouve désormais dans de nombreuses régions tropicales dans le monde.
Particularismes : L’Aedes Aegypti est un moustique qui pique le jour. Seule la femelle pique. On ne voit quasiment jamais le mâle qui ne sert qu’à la reproduction. La femelle pond des œufs capables d’éclore en 24 heures si les conditions sont optimales. Il passe par le stade de larve pendant 7 à 12 jours avant de devenir un moustique adulte. Il cohabite avec les hommes et se loge très facilement dans les maisons. Il vit trois à quatre semaines.
Maladies : Le corps de l’Aedes Aegypti est un vecteur de maladies. Il est compatible avec les virus de la fièvre jaune et de la dengue entre autres. Lors de la piqûre, comme tous les moustiques, il injecte de la salive pour que le sang ne coagule pas. Si le sang est contaminé par un virus tel que le chikungunya, le moustique l’absorbe. Dans son corps le virus trouve les conditions idéales à sa multiplication. Après cinq jours d’incubation, le moustique est capable de le transmettre à chaque piqûre.
Résistance : Aedes Aegypti mute très rapidement et sa survie en est considérablement favorisée. Générations après générations, il développe donc une résistance aux répulsifs et aux insecticides. C’est cette particularité qui a poussé les chercheurs anglais à séquencer son ADN en 2007 afin de fournir à la recherche pour les insecticides de nouvelles pistes de travail.
Moustique

Rumeurs et vérités sur le Chikungunya
1. C’est soit le moustique tigre, soit l’Aedes Aegypti qui donne le chikungunya.
FAUX. Il n’y a que le moustique Aedes Aegypti qui soit vecteur de la maladie. Le moustique Tigre n’a rien à voir dans l’histoire. Sur les 30 espèces de moustiques qui sévissent en Guadeloupe, seul l’Aedes transmet le virus. Et pour cause, son corps est compétent. C’est-à-dire que son corps et le virus ont une grande compatibilité. Il peut porter le virus sans en mourir.
2. Maintenant que je suis malade… plus besoin de me protéger.
FAUX. Au contraire. C’est maintenant qu’il devient encore plus capital de se protéger. Car avec le virus en circulation dans le sang, vous devenez un vecteur de chikungunya pour les Aedes Aegypti pas encore infectés par le virus, susceptibles de vous piquer. Sans protection et vigilance, vous pouvez transmettre le virus au moustique, qui en piquant quelqu’un d’autre contribue à répandre l’épidémie.
3. Mon frère l’a, je l’ai, ma mère l’a eu, mais c’est contagieux ce truc !
FAUX. Non, le chikungunya n’est pas contagieux. Il ne réagit pas comme le virus de la grippe qui se transmet par voie respiratoire. Il a besoin du corps de l’Aedes Aegypti pour se multiplier et se déplacer. La durée d’incubation étant de 5 à 7 jours. Si le moustique pique plusieurs membres de la famille à quelques jours d’intervalle, ils finiront donc par développer la maladie en cascade en donnant par là même l’impression de contagion.
4. Port-Louis c’est le lieu où il y a le plus de moustiques et pourtant pas de cas de chikungunya !
VRAI et FAUX. Dans la carte de l’épidémie diffusée par l’ARS, Port-Louis apparaît comme commune référencée » pas de médecin » et donne l’impression que la commune est épargnée. Ensuite, c’est vrai que Port-Louis en raison de sa mangrove sèche subit beaucoup l’assaut des moustiques, mais là encore, on parle de quels moustiques ? Si ce sont des moustiques de mangrove, même s’ils piquent les habitants et même s’ils piquent quelqu’un atteint du chikungunya, ils ne sont pas aptes à transporter le virus ni à le transmettre. Ensuite, s’il y a des cas de chikungunya à Port-Louis, les données n’ont pas encore été remises à l’ARS.
5. Des médicaments existent ; chlorure de magnésium, Aloé Véra, tisane de chiendent, ils soulagent !
BOF. Depuis que l’épidémie existe, tous les remèdes de grand-mère soi-disant miraculeux sont sortis de leurs tiroirs. Leur efficacité reste relative selon les cas et tant mieux si un d’entre eux apporte quelque soulagement, mais en réalité, il n’existe pas de molécule active capable de juguler le ChikV. Tout ce qui fait effet pour l’instant sont les vitamines, le paracétamol, l’ibuprofène et les molécules aptes de calmer la fièvre et la douleur. Courage !
» J’ai eu l’impression d’avoir 90 ans «
Nicole Perran : J’ai eu l’impression d’avoir plus de 90 ans et d’être percluse d’arthrose. Douleurs généralisées, des phalanges aux cheveux. Je sais que c’est impossible pour les cheveux, mais c’est vraiment ce que j’ai ressenti. D’abord, j’ai eu mal à la hanche, comme si je développais une sciatique. Ensuite, j’ai constaté que j’avais mal aux chevilles. Ça a été très brutal. Les premiers symptômes se sont déclarés à 19 heures et à 22 heures c’était généralisé. Dans la nuit j’ai compris. Le fait que je sois restée immobile n’a pas arrangé les choses. J’ai eu énormément de mal à articuler les membres. La douleur s’est intensifiée. J’ai eu la fièvre également, j’avais des frissons, mais le lendemain je me suis décidée à aller travailler en me disant que je ferais tout pour ne pas rester immobile. Un pari difficile à tenir, puisque, déjà dans la voiture, le trajet force à l’immobilisme. Il a été très difficile de me lever du siège.
Le Courrier de Guadeloupe : C’est juste la journée du lundi qui a été compliquée ?
Oh non, loin de là, ce n’était que le début. C’est dans la nuit du lundi au mardi que le bal a commencé. La fièvre s’est intensifiée, j’ai été incapable de me lever pour aller aux toilettes puisque je ne pouvais pas poser la plante des pieds par terre. Une douleur insupportable. J’avais l’impression d’être cassée en deux. Je ne pouvais pas m’appuyer sur un mur, j’avais mal aux phalanges, mal aux poignets, mal partout. C’était un véritable calvaire. Et le mardi matin je suis allée voir le médecin, mais seulement après un Efferalgan et beaucoup de repos. C’est comme une dengue mais qui se manifeste dans les articulations.
Y a-t-il eu d’autres symptômes auxquels vous ne vous attendiez pas ?
Oui. J’ai eu des picotements au contact de l’eau. Ils sont extrêmement gênants. Et c’est un véritable handicap ces temps-ci. Car du moment où je coupe la douche, je dois saisir la bouteille d’alcool et en passer pour espérer avoir la paix sinon c’est insupportable pendant quinze voire vingt minutes. Le médecin m’a dit que c’était une particularité de certains sujets.
Vos proches sont-ils atteints aussi ?
Ma tante a le chikungunya. Elle l’a contracté il y a longtemps, mais encore maintenant elle se sent faible. À l’époque, elle s’est évanouie deux fois. Moi j’ai seulement eu un étourdissement sans tomber. Elle est comme beaucoup de gens qui le disent aussi. J’ai une connaissance qui m’a dit qu’après trois semaines, elle a une douleur qui résiste. Ce n’est pas mon cas, heureusement. On dirait que j’ai eu une phase très intense, mais aujourd’hui même si je me sens malade et un peu paralysée, les douleurs sont beaucoup plus supportables. J’arrive à bouger et me déplacer. Je refuse de rester immobile. C’est terrible le chikungunya.
Le Chikungunya en chiffres
(Depuis le début de la surveillance en décembre 2013)
Nombre de cas évocateurs de la maladie : 23 100
Nombre de cas détectés par semaine : 5 000
Nombre d’hospitalisés du 5 au 11 mai (dernier recensement) : 183 dont 85 enfants de moins de 15ans (CHU Pointe-à-Pitre et CH de Basse Terre)
Nombre de morts : 1


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