COURSE AU BUZZ
Dans tous les téléphones, dans toutes les rues, dans toutes les soirées, et jusqu’aux fêtes de CLSH, le bouyon est devenu un incontournable du paysage musical de la Guadeloupe.

pour les plus âgés, vulgaire pour d’autres et vecteur d’amusement pour les plus jeunes, le bouyon est devenu populaire auprès de toute une génération. Dès 10 ans, voire même pour certains avant, les jeunes et moins jeunes écoutent cette musique dans laquelle les différents ingrédients d’un succès assurés sont réunis. L’Egotrip du dancehall et le slackness venue de la Jamaïque. » Le vrai tournant pour le bouyon ici a été la chanson des Gaza Girls ka ou vlé. Cette chanson a fait le buzz, les jeunes s’en sont emparés « , indique Vadore, producteur de musique et aussi porte-drapeau du bouyon. Un attrait qui s’explique par une libération des mœurs. » Les gens ont totalement oublié ce qu’était le bouyon de Guadeloupe. Suite à ce buzz est arrivé le tube incontournable du chanteur Miki Ding la Bel bitin. À partir de là, chacun a commencé une course au buzz et surenchérit dans les paroles explicites. Plus c’est sale plus les gens retiennent parce que comme dans tout c’est le choc qui fait que ça marche et que les gens cherchent à connaître « , ajoute le producteur. » Ce n’est pas le bouyon hard-core qui a désinhibé les jeunes, c’est plutôt eux qui s’en servent pour s’exprimer sans tabous. » Un décryptage qui met la société guadeloupéenne face à la réalité de ses mœurs.
PAS HARD-CORE
L’homme du bouyon

Le bouyon a envahi la Guadeloupe. Ce mélange de jump up et de dancehall est arrivé en Guadeloupe à l’initiative d’un seul homme. Désireux de trouver un autre créneau que la dancehall, Cédrick Raboteur alias Vadore alors très proche de la Dominique s’associe à Francky Belote propriétaire du Krazy tras. « J’organisais des soirées avec mon oncle et je recherchais des événements à organiser pour les gens de mon âge « , explique Vadore. On est alors en 2007. De cette collaboration va émerger les premiers instrumentaux – bandes sonores — bouyon qui seront diffusés. Portés par des noms comme WCK ou encore Triple Kay et MFA, le producteur va travailler son produit. Un travail minutieux durant lequel il n’arrête ni la recherche ni les rencontres. Il croise alors Skinny Banton, Asa Banton, puis le jeune Suppa. Si ce dernier va incarner le bouyon, c’est par une combinaison avec Asa Banton que le premier titre de bouyon va permettre au style d’infiltrer les soirées. Tèt brilé va séduire d’emblée la jeunesse guadeloupéenne. Autre tournant : la création des Gaza girls en 2010. Les filles disaient » ka ou vlé fess ka fann « , elles racontaient la façon dont les hommes leur parlaient, reprend le producteur. » Mais les jeunes l’ont pris pour une invitation « . Une invitation que le chanteur Miki Ding la va prendre au pied de la lettre avec son titre » Biten a koukoune woz « . » À partir de là tout s’est emballé, les artistes, doués ou pas se sont lancés dans une course aux paroles explicites et j’avoue vulgaires, tout ça pour faire le buzz « . Et cet engouement a été une aubaine pour le producteur. » On a distribué les instrumentaux à ceux qui le souhaitaient, fait le nécessaire avec la Sacem et maintenant, on les laisse se débrouiller avec leur mode du bouyon hard-core, on prépare déjà la suite car le bouyon est une musique de fête qui ne disparaîtra pas de sitôt « . Qu’on se le dise, le bouyon n’est pas près de mourir.
EXPLICITEMENT MUSICAL
Slackness
Dis-moi ta playlist, je te dirais quel libertin tu es, une phrase qui définit parfaitement le slackness. Slack, qui se traduit par laisser-aller, désigne un style musical jamaïcain né dans les années 1950. Ses chanteurs y rivalisent d’adresse dans les tournures de phrase sexuellement explicites. Curieusement la musique qui a longtemps évolué dans les sound system avant d’éclater avec des artistes comme Shabba Ranks ou encore Vybz Kartel est très appréciée par les femmes. Arrivé en Guadeloupe en même temps que les premiers tubes de ces chanteurs jamaïcains, le slackness a rencontré un vif succès sans pour autant être vraiment adopté par les artistes locaux. Il faudra attendre le bouyon hard-core pour voir éclater le slackness dans la musique guadeloupéenne.
BOUILLON DE CULTURE ?
Génèse d’une musique controversée
Il n’a plus une soirée, un rassemblement, une simple réunion entre jeunes qui ne se fasse sans la séquence sur-vitaminée de percussion d’un air de bouyon. Controversée, jugée comme de la pornographie auditive, le genre dérange considérablement.

Le Bouyon est né dans les faubourgs de Nassau en Dominique, du mélange de plus sieurs influences musicales, Jump up, Soca, Cadence-Lypso et Jing Ping. Le son se caractérise par une séquence de batterie répétée sur un rythme soutenu accompagné de riffs de guitare créé à l’origine pour animer les chaudes soirées du carnaval. Les groupes pionniers à avoir su exporter cette musique sont WCK et les Soca Boys (Wind- ward Caraib Kulture) avec le fameux » Follow The Leader » et » Land of sunshine » qui a fait un carton dans toutes les îles. Lors de la période carnavalesque, les quelques Guadeloupéens qui suivaient dans les rues de Pointe-à-Pitre le car Jump up dansaient déjà sur une variante de bouyon. Porté par-delà les frontières par des groupes tels que Triple K International, le bouyon a pris ses quartiers dans les îles où il est arrivé en se moulant aux sociétés qu’ils touchaient. Sont apparus ainsi le bouyon soca dans les îles du sud de l’arc antillais ou le bouyon muffin dont le son est mâtiné du raggamuffin jamaïcain. En Guadeloupe, est né le bouyon gwada très axé carnaval et sa variante la plus contestée le bouyon hard-core. Construction née au contact des classes populaires, il choque par des paroles sexuellement explicites énoncées sur un ton mou et lascif. Les paroles dénoncent les femmes de mauvaise vie, l’infidélité, les comportements sexuels à risques et font parfois l’apologie de positions sexuelles hard. Confidentiel dans un premier temps, le bouyon s’est répandu en faisant le buzz grâce à des paroles de plus en plus crues porté par des ambassadeurs, feu Suppa, les Gaza Girls, Weelow ou Doc J. La danse, en couple, faite de déhanchement subjectif mimant l’acte sexuel a aussi créé un tôlé. Devenu un véritable phénomène chez le public adolescent et jeune adulte, le bouyon hard-core a pris de plus en plus d’ampleur, allant jusqu’à éclipser les autres variantes du genre bien plus festives. Mais la surenchère de sexualité de ces musiques amène à se poser des questions quant à l’impact que cela pourrait avoir sur le jeune public friand d’interdits et de nouveautés.
DE CD EN PRESTAS
Une économie organisée
Si pendant longtemps le bouyon s’est contenté d’infiltrer les milieux underground, avec l’intérêt du public les acteurs (producteurs, manageurs, chanteurs, Disk jockey…) se sont vite organisés. Chaque bande sonore diffusée en Guadeloupe passe par la société Vadore concept qui a actuellement la main sur le marché. » Chaque instrumental que nous avons enregistré nous a coûté environ 100 euros et nous touchons des droits à chaque fois qu’ils sont utilisés » indique Vadore. Car le bouyon c’est aussi toute une économie. Déclarées à la Sacem, ces bandes sonores font l’objet d’une véritable convoitise. » Au début nous contrôlions le moindre morceau qui sortait, c’est seulement après le succès des Gaza girls que nous avons ouvert à tout le secteur et diffusé les instrumentaux « . Mais l’industrie de cette musique venue de la Dominique se nourrit essentiellement des prestations. » Les cachets vont de 100 – ndlr : pour les débutants à 2 000 euros voire même plus pour certains » ajoute Vadore. C’est au centime près une fourchette de rémunération identique à celle réservée aux artistes de la catégorie zouk et dancehall. Autre aspect de cette économie, les soirées bouyons. Elles se multiplient un peu partout dans l’archipel et brassent des sommes importantes. » Ça va monter jusqu’à 5 000 euros pour une bonne soirée, mais en règle général on tourne autour de 2 000 à 3 000 euros « , détaille Kamikaze organisateur de soirée bouyon. Sans être indécentes ni dérisoires, les sommes en jeu montrent qu’il s’agit bel et bien d’une industrie au même titre que la dancehall ou le zouk.
ATTENTION VACANCES SWAGG, SEXY, FASHION
La soupe qui cache le bouyon
Phénomène de société, malgré le black-out des médias officiels, le bouyon circule et l’attrait ne cesse d’augmenter.
« Les organisateurs ne se risquent que très rarement à mettre dans leur communication qu’ils font une soirée bouyon. Il y a une hy hypocrisie des soirées « , avance Dj Joe spécialisé dans le bouyon. Le mot est lâché, le ton est donné. Une hypocrisie qui, selon DJ Joe et d’autres acteurs du milieu, s’explique par la mauvaise presse que subit la musique. » Bien que nous ne soyons pas du tout associés à la violence, le fait que le bouyon hard-core soit aussi porté sur le sexe dérange « , ajoute Kamikaze organisateur de soirée bouyon. Un paradoxe qui augmente lorsque chaque organisateur avoue qu’une soirée n’est réussie que lorsqu’il y a une session bouyon et que l’ensemble des tubes aux paroles crues est passé sur les platines. » Il n’y a que ça qui permet aux jeunes de vraiment se dépenser « , complète le producteur de musique Vadore. Surfer sur la vague sans en avoir l’air, tel est donc le créneau des organisateurs de soirées. » Sur la plupart des flyers, on ne va pas voir apparaître la mention bouyon mais il y a des codes propres au milieu pour parler au public et lui signifier que cette soirée sera spéciale bouyon « , détaille encore kamikaze.
La jeunesse se brûle
Des assistantes sociales hurlent quant à l’organisation de soirées, en général présentée sous l’angle d’un banal midi minuit pour adolescent dans une boîte branchée. Sur les flyers, l’annonce d’artistes – évoluant dans la sphère du bouyon — reste opaque aux yeux des parents. Sur place, le bouyon hard-core est roi, les jeunes rivalisent d’ingéniosité pour prendre des poses de plus en plus osées. À ce jeu, certains et surtout certaines se sont déjà brûlé(e) s pas que les doigts. Des photos circulent sur la Toile, sont publiées sur des sites pédophiles ou pornographiques, évidemment sans floutage. Le mal est fait. Les assistances sociales expriment un profond découragement : » les adolescents banalisent tellement l’acte sexuel qu’il est devenu à leur yeux essentiellement primitif. C’est une façon pour eux de vivre fort et vite. Il n’est donc pas rare qu’ils se perdent eux-mêmes dans cette course. Ils n’ont plus aucun respect pour leurs corps et leur jeunesse est le prétexte à toutes les folies. » L‘évocation de la sexualité dans les textes et leur impact sur le jeune public est une controverse récurrente de la musique. Mais on est loin du déhanchement sexy d’Elvis ou du détournement du Gospel en Blues. Mal encadré et minimisé, le bouyon hard-core serait déjà en train de devenir un problème social important.
Hypocrisie
Selon Vadore le culte de l’underground empêche au bouyon de montrer qu’il n’y a pas que la facette hardcore. « Je suis du milieu et je suis à l’origine de la venue du bouyon, en tant que producteur je travaille ma matière et je sais que le bouyon va encore durer longtemps » et de conclure « la souche hardcore va finir par s’essouffler ». Une affirmation que nuance Dj Joe : « Pour moi, il faudra encore quelques années surtout si la course au buzz continue ». Que ce soit l’un ou l’autre des discours, le bouyon hardcore n’est pas un épiphénomène.
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