Accueil France - Monde Le discours raciste se mue en discours anti-migrant

Le discours raciste se mue en discours anti-migrant

Mobilisés contre Le Pen

Trois cents personnes ont gagné les chaises disposées dans la grande cour devant la maison d’Éric. D’autres sont debout. Dehors, ils sont cinq cents. Tout sourire dans la cour Luc Adémar maire de droite de Gourbeyre avance vers Hilaire Brudey secrétaire départemental du PS et lui serre la main. Hélène Polifonte maire de Baie-Mahault, proche d’Ary Chalus président de région, franchit le portail. Les élus toutes tendances confondues continuent d’arriver. La grande silhouette de Jacques Bangou maire de Pointe-à-Pitre (PPDG) vient d’apparaître. Jusqu’à 21 heures ce mercredi 3 mai aux Abymes, tous ou presque vont se présenter. Jean Bardail, conseiller régional de Morne-à-l’Eau (GUSR), Claudine Bajazet maire de Sainte-Rose (PS), Élie Califer maire de Sainte- Claude (apparenté PS), Christian Baptiste maire de Sainte-Anne (PPDG), Josette Borel- Lincertin présidente du Département (PS). Ferdy Louisy maire de Goyave (divers gauche), Victorin Lurel député de la 4e circonscription. Objectif : dire non au racisme et au racisme. Ils ont tous pris la parole. La plupart d’entre eux déplorent le score réalisé par Marine Le Pen au premier tour. Pour samedi, gauche, droite, PS, GUSR appellent à voter Macron. « La Guadeloupe terre de solidarité ne peut voter l’exclusion et la haine« , a lancé Élie Califer. À ceux qui n’avaient pas voté Macron, Eric Jalton lance qu’entre un cancer en phase terminale et une mauvaise grippe, on choisit la mauvaise grippe. Victorin Lurel a clôturé la série d’allocutions sur le même ton et a demandé de choisir la mauvaise grippe. »Ça se soigne, pas le cancer« , a conclu l’ancien ministre.

Les intellectuels, les politiques et internet responsables de la montée du FN

« Il faut renvoyer les migrants, même dans des pays en guerre ». Ce sont les propos tenus par Marine Le Pen le 23 octobre 2014 à la suite de son passage à Calais où était installé un camp de migrants. Le Front National (FN) amalgame délinquance et terrorisme à immigration. Cette détestation de l’immigré responsable de tous les maux en France trouve un écho favorable chez nombre de Français de l’Hexagone. Avec plus de 15 000 voix, Marine Le Pen a plus que doublé le score habituel du FN en Guadeloupe lors du premier tour de l’élection présidentielle. Selon Valérie Igounet, historienne au CNRS auteure d »histoire du Front National« , cette haine de l’immigré marque une étape décisive dans l’évolution du FN. Le changement s’opère en 1973 par la diffusion d’une affiche qui représente une jeune fille noire. En prime ce slogan : « ils ont tout cassé ». « Par cette affiche, le Front National délaisse un racisme explicite pour viser les immigrés. Il se couvre derrière des arguments socio-économiques « , précise l’historienne de l’extrême droite. Jacky Dahomay, professeur de philosophie, Guadeloupéen à la retraite, ancien membre du Haut conseil à l’intégration adhère. Il rajoute : « La science a battu en brèche les théories pseudos- scientifiques qui prétendaient démontrer la supériorité de la race blanche. Du coup, le Front National s’est réfugié dans la haine de l’étranger. »

Hostilité systématique

Selon le dictionnaire Larousse le racisme c’est  » l’attitude d’hostilité systématique à l’égard d’une catégorie de personnes « . Jacky Dahomay se fait encore plus précis :

 » Les immigrés visés par le FN ne sont pas des Européens mais des noirs et des Arabes. On en revient aux critères de la couleur de la peau donc au racisme originel « . Marine Le Pen et le FN se défendent de tout racisme. Interrogé sur la question lors de la réunion des élus contre le fascisme et le racisme qui s’est tenue mercredi 3 mai au soir, chez Éric Jalton député-maire des Abymes, plusieurs élus ont affirmé ne pas en croire un mot.  » Marine Le Pen a posé avec un ancien hitlérien à Vienne en Autriche, ou encore en Russie avec un député russe ouvertement raciste et homophobe. Cet affichage interpelle « , ont-ils tous estimé.

Selon Victorin Lurel, le discours du Front National a fait des émules dans différentes composantes de la société française. Premiers visés les intellectuels. Le député de la 4e circonscription cite Alain Finkielkraut et son concept d’identité.  » Les politiques en ont rajouté une couche. Nicolas Sarkozy a voulu organiser un débat sur l’identité. François Hollande a commis une erreur avec la déchéance de la nationalité « . Dans sa critique l’ancien ministre n’épargne pas les médias, coupables selon lui d’avoir banalisé le Front National et ses idées.  » L’autre cause de la montée du FN c’est Internet. Les réseaux sociaux permettent une propagation rapide et massive des idées racistes souvent en toute impunité « , a conclu le député.

Racisme, des Guadeloupéens témoignent

Le Courrier de Guadeloupe a interrogé des étudiants vivants dans l’Hexagone. Certains suivent la campagne présidentielle, d’autres n’ont pas voulu  » livrer (leur) premier vote à cette campagne « , jugée inintéressante. Tous ont vécu et s’inquiètent du racisme qu’ils estiment avoir vécu personnellement.

Djayveen Grave, 22 ans, Étudiant en génie mécanique et productique à Metz

 » J’ai été confronté au racisme il y a un an. C’était lors d’un dîner chez la tante de mon ex. Dès mon arrivée elle a sursauté et a demandé : C’est qui lui ? Elle n’a pas arrêté de me fixer de tout le dîner et ne m’a jamais appelé par mon prénom. Elle évitait au maximum mon contact. Je considère le racisme comme un comportement primitif, pas intelligent. À cause de ça plein de trucs passent à la trappe (amitié, amour, respect). Je plains juste ces gens-là. Je ne m’énerve même pas avec eux parce que je trouve ça inutile. C’est débile.  »

Naomie Merciris, 21 ans, Étudiante en soins infirmiers à Paris

 » J’étais dans un bus, je rentrais chez moi. Il y avait du monde et une dispute éclate entre deux femmes d’origine africaines (l’une Afrique du nord et l’autre Afrique centrale). La première n’était pas enchantée que la deuxième parle très fort au téléphone, ça la dérangeait. Elle a donc fait la remarque à la jeune femme qui est partie au quart de tour. La dispute éclate et là, un vieil homme commente : Ah les étrangers se disputent entre eux, après on va dire que ce sont les Français qui sont racistes. Un passager intervient d’un : on est tous Français dans ce bus monsieur. Et le vieillard de rétorquer : Ah non. Je suis un vrai français moi. Je lui ai demandé ce qu’est un vrai français ? Il m’a répondu : Je suis un vrai homme blanc de souche, je suis née ici madame. Les gens continuaient de parlementer avec lui. Il ne cessait de répéter  » je suis Français, les Français sont blancs « . J’ai quitté le bus parce que 1/les gens ignorants ça donne mal à la tête et 2/parce que dieu merci j’étais arrivée à mon arrêt. C’était il y a une semaine. Le racisme est un poison qui empoisonne le quotidien de beaucoup de personnes. Tant sur le plan professionnel, personnel ou social. La couleur de peau, les origines, ne devraient pas être une source de haine.  »

Yoan Galas, 22 ans, En école d’ingénieur en génie industriel de l’environnement à Rennes

 » Je pense avoir été confronté au racisme plusieurs fois durant les deux années passées. Un vieil homme d’un certain âge qui voulait me faire comprendre que je n’avais rien à faire en Europe et qu’il me fallait retourner chez moi en Afrique parce que selon lui je ne suis pas Français. Ou alors plusieurs délits de faciès lors des contrôles de police ou encore des commerçants qui me traitent différemment des autres clients « .

Joris Bouchaut, 22 ans, Nageur équipe de France et étudiant en licence en informatique à Toulouse

 » Il n’est pas simple de savoir si quelqu’un est raciste et si son comportement est le fruit de ma couleur de peau. J’ai quelques anecdotes classiques. Du vigile qui vous suit dans le magasin, ou plus récemment le videur de boîte de nuit qui décide de ne pas te faire rentrer pour un motif très léger mais aucune ne m’a choqué. Je pense qu’il y a pire. J’étudie à Toulouse, une ville où règne une grande mixité. Subir une forme de quelconque discrimination est gênant, en être témoin l’est également.  »

Mélissa Chovino, 21 ans, Étudiante en Science Po à Bordeaux

 » J’ai plutôt été témoin de remarques racistes. Par exemple : Alors ça fait quoi d’être la plus noire de la promo ? Ou encore : Vous les noirs c’est comme les Chinois vous vous ressemblez. Jusqu’à : Ça ne te manque pas trop de manger des cocos et des bananes. C’est gênant, malaisant, et insultant.  »

Lunyse Gabon, 20 ans, Étudiante en école de commerce à Lille

 » Je n’ai pas été la personne la plus confrontée parmi celles de mon entourage et je m’en estime chanceuse. Plus souvent que rarement c’est l’ignorance qui entraîne des maladresses du genre : La Guadeloupe ? C’est pas une colonie française ça ? Ou alors : Ah parce que vous pouvez bronzer aussi ? C’est stupide. C’est tellement ancré dans les mentalités… Moi je parle d’ignorance. J’ai espoir qu’avec la mobilité grandissante les gens se rendront compte que certaines remarques ne se font pas. J’appelle tout ça le racisme involontaire. Quant au racisme volontaire qui persiste, je ne vois pas ce qu’on pourrait y faire.  »

Nicolas Icheck, 20 ans, Étudiant BTS négociation, relation client à Paris

J’ai vécu indirectement le racisme quand ici à Paris. Je me fais régulièrement contrôler par la police (au moins une fois par semaine), et pour des motifs chaque fois assez légers. J’ai aussi vécu à de nombreuses reprises la scène de la personne âgée qui cache son sac en me voyant ou de la mère de famille qui demande à ses enfants de revenir auprès d’elle dans le métro.

Le Front National tolère le racisme

Les mesures officiellement prises pour  » dédiaboliser  » son image n’y ont rien changé : le racisme rode toujours dans l’entourage du FN. Les actes, déclarations et  » amitiés  » de ses dirigeants, parfois dissimulés, remontent.

« Si c’est l’accusation de racisme que vous portez, sachez que Marine Le Pen est arrivée en tête dans l’Outre-mer « , a répondu Florian Philippot, dimanche soir 30 avril, dans l’émission C Polémique sur France 5, à un étudiant en colère qui l’accusait de toujours trouver  » des bouc-émissaires  » pour  » rejeter les autres « , de  » mentir aux gens  » et de les  » manipuler « . Le vice-président du Front National (FN) sous-entendait ainsi que le FN ne pouvait plus être accusé de racisme. Tout en se gardant bien de le dire expressément.

Marine est au courant

Alors, fini le racisme au FN ? Depuis son accession à sa présidence du FN en 2011, Marine Le Pen s’est en effet efforcée de donner à ce parti la respectabilité qui lui avait à ses yeux manqués pour pouvoir sérieusement accéder au pouvoir politique en France. Affichant sa volonté de rompre avec l’antisémitisme traditionnel de l’extrême droite en France, elle est ainsi allée jusqu’à exclure son père en 2015, suite à la répétition, par celui-ci sur une radio, que les  » chambres à gaz « , n’étaient qu’un «  point de détail  » de l’histoire de la seconde guerre mondiale. On pouvait croire que tout «  dérapage  » serait désormais sanctionné aussitôt que constaté. Encore faut-il que l’affaire soit publique. La démission, il y a quelques jours, de Jean-François Jalkh, à peine nommé président du FN par intérim et rattrapé par des propos négationnistes tenus dans les années 2000, l’a montré : Le Pen, ou au FN, comme trésorier du micro-parti Jeanne, patron de la fédération des Hauts-de-Seine et candidat aux législatives. Sous le coup de plusieurs enquêtes judiciaires, ils n’ont  » S’il a démissionné de la présidence par intérim, il est toujours responsable du FN « , souligne Michel Tubiana, président d’honneur de la Ligue des droits de l’Homme (LDH).  » Et il n’y a que Marine Le Pen qui ne sache pas qu’il était négationniste  » avance-t-il. Marine est au courant de tout…, c’est justement le titre d’un livre publié récemment par les journalistes Mathias Destal et Marine Turchi. Lequel décrit notamment une «  Gud connection « , soit un petit groupe d’anciens du syndicat étudiant d’extrême droite éponyme – dont certains selon cette enquête sont antisémites et négationnistes – aujourd’hui encore très proches de Marine Le Pen. Frédéric Chatillon et Axel Loustau viennent du Gud. Ils occupent des fonctions élevées dans la campagne de Marine pas été lâchés par Marine Le Pen.

Jeté dans la Seine

Parce que leurs dérapages ne sont pas arrivés aux oreilles du grand public ? C’est là en effet  » la  » ligne de différence avec le  » FN de Jean-Marie  » : au fil des ans, les souvenirs d’Ibrahim Ali Abdallah, tué par des colleurs d’affiches FN à Marseille en 1995, ou de Brahim Bouaram, passant jeté dans la Seine le 1er mai de la même année, en marge du défilé FN en hommage à Jeanne d’Arc, se sont peu à peu effacés des mémoires. Pas question de les raviver. Surtout en période électorale. Lorsque Benoît Loeillet, ancien du mouvement identitaire Nissa Rebela devenu conseiller régional Paca, confie à une caméra cachée, dans une enquête diffusée par C8 le 15 mars dernier, douter des six millions de morts de la Shoah, il est démissionné par le FN dans la journée.  » Je n’ai pas d’exemple d’intervention disciplinaire au sein du FN qui n’ait été motivée par un esclandre de nature publique, qui n’ait été rapportée par les médias « , poursuit Michel Tubiana de la LDH. Et encore, il y a média et média.  » Un des gimmicks les plus fréquents dans la presse de province, ce sont les interventions d’élus municipaux FN qui manifestent de la haine contre les Roms. Vous n’en entendez pas parler « .

Mais le FN ne réagit pas toujours. Le cas de Julien Sanchez, conseiller régional Languedoc-Roussillon condamné en 2013 pour avoir laissé sur son mur Facebook des propos racistes proférés contre un adjoint au maire de Nîmes, est fréquent. Devenu maire de Beaucaire, il n’a pas été désavoué par le FN. Comme Bernard Sironneau, conseiller municipal à Valence et candidat du FN aux législatives de juin prochain, dont les comptes Facebook et Tweeter sont, comme l’a révélé le site BuzzFeed, emplis de messages et commentaires racistes et islamophobes. Quant à François-Aubert Gannat, condamné mercredi dernier à Angers pour violences racistes et fils du patron régional du FN Pascal Gannat, il s’est, raconte le quotidien Ouest France, efforcé à l’audience de cacher son appartenance politique… alors qu’il avait été photographié sur une opération montée par Génération identitaire. Ce sulfureux mouvement qui prépare ses «  coups  » avec des juristes pour éviter les procès, gravite dans l’ombre du FN. Sans que celui-ci y trouve à redire. Quand il n’y puise pas de nouveaux élus ou des colleurs d’affiches…

«  Ce que développe Marine Le Pen autour de la préférence nationale, c’est déjà exclure toute une partie de la population qui vit sur le territoire français « , explique pour sa part Françoise Dumont, présidente de la Ligue des droits de l’Homme.

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