SURPLUS D’INDÉPENDANCE
Forte, déterminée, maternelle et active sont les qualificatifs qui définissent le mieux la femme guadeloupéenne. Ne lui a-t-on pas donné la place de » poto-mitan » dans la famille. Pourtant, les valeurs qui l’animent sont-elles les mêmes qu’autrefois ? Rien n’est moins sûr.
Non, le dîner ne sera pas fait quand tu rentreras. Non, ne m’attends pas j’ai une réunion je rentrerai tard. Non, je ne resterai pas au foyer m’occuper des enfants, pourrais-tu dans ton élan lancer la machine à laver ? Voilà les phrases que doivent entendre bien des hommes en couple en ce début de 21ème siècle, et pour cause une réelle mutation s’est enclenchée chez la femme guadeloupéenne en recherche constante d’un surplus d’indépendance. Qui Estelle par rapport à sa mère ou sa grand-mère ? Car si elle a toujours été un symbole de force, la femme d’avant – et même les plus rebelles – a occupé une place domestique prédominante dans un foyer au père le plus souvent absent ou accaparé par sa fonction pécuniaire. Aujourd’hui, elles sont plus nombreuses à réclamer leur indépendance financière, » la femme guadeloupéenne a envahi le marché du travail dans les années soixante-dix et aujourd’hui elle représente plus de la moitié des actifs sur l’île, 53 % exactement » explique Chantal Loussain, chef de projet de l’Observatoire féminin. Là encore, comme la plupart des mutations sociales en Guadeloupe, le changement s’est opéré très rapidement. Changement dû à la fois au niveau d’étude de plus en plus élevé et à un contact rapproché avec les influences extérieures. Et l’évolution ne se cantonne pas simplement à la vie professionnelle, elle est aussi présente dans les mœurs. Beaucoup réclament leur droit à vivre pleinement et librement leur vie sexuelle. Aujourd’hui la femme guadeloupéenne flirte, séduit, sort aussi couramment que les hommes.
NOUVEAU MODÈLE
Ultraindépendance de la femme guadeloupéenne
Elle ne veut dépendre de personne sinon d’elle-même contrôle son monde et ne veut pas le voir assujetti aux exigences d’une famille. Certains diront que c’est la forme la plus extrême de l’indépendance, d’autres le traiteront directement d’égoïste, mais ce choix relève tout simplement d’un goût immense de la liberté. Brigitte fait partie de ces femmes, à près de 40 ans, elle travaille, vit seule et n’a pas d’enfants. Un choix que son entourage peine parfois à comprendre et impute à sa forte tête, mais pour elle c’est vrai ment une question liée à ses réflexions personnelles : » Je me suis créée ma bulle. Je travaille, mon quotidien est bien rythmé : une fois sortie du travail, je vais au sport, je rentre quand je veux, je n’ai aucune obligation familiale et je n’ai à déranger ma vie pour personne « . Ce n’est pas forcément un problème dans sa vie sentimentale. » Je suis avec quelqu’un depuis plusieurs années et il fait avec moi, comme je suis. Il reste chez lui, je reste chez moi. Si un jour, j’ai mes humeurs je ne suis pas forcée de le côtoyer « . Elle a une réponse toute trouvée quand son entourage trouve ce positionnement égoïste. » Je conçois la vie autrement que le schéma classique, mariage/enfants et j’en suis heureuse, surtout quand on voit comment se terminent certaines unions malgré les concessions et les efforts consentis ; comment certains enfants tournent mal malgré l’éducation des parents. Au final, on aura fait passer tout le monde avant soi, pour un bien maigre résultat « . Brigitte fait de moins en moins figure d’exception, cette indépendance farouche est le modèle auquel de nombreuses femmes aspirent.
NOUVELLE FONCTION
Homme au foyer
Si le curseur s’est déplacé pour la femme, automatiquement il a bougé aussi pour ce qui est du rôle de l’homme dans le foyer. Il serait illusoire de penser que depuis la nuit des temps, tous les hommes guadeloupéens auraient été absents du foyer. Cependant, dans les faits, la Guadeloupe compte parmi les départements français recensant le plus de familles monoparentales. Le fait que, désormais, la femme s’investisse pleinement dans sa vie professionnelle et soit donc moins disposée à prendre en charge tous les impératifs liés au foyer a obligé l’homme à occuper une plus large place. » En réalité, l’homme s’implique plus car lui aussi a changé, soit parce qu’il se plie à l’air du temps, soit parce qu’il a souffert du manque de figure masculine et veut empêcher que ses enfants ne subissent ce sort. La sempiternelle image du poto-mitan a vécu » analyse Chantal Loussain. La charpente de la structure familiale guadeloupéenne serait donc prête à recevoir un nouveau mur porteur. Reste cependant à éviter qu’on ne bascule complètement dans l’extrême opposé du modèle.
Audrey Dilant, 37 ans, guadeloupéenne et homosexuelle
» Ma vie, et la gestion de mon homosexualité, cela a été un long processus « . Si aujourd’hui Audrey se regarde en face et est en phase avec elle-même, c’est le fruit d’un travail qui a mûri pendant près de vingt ans. Elle a dix-sept ans quand elle découvre son orientation sexuelle. Troublée par des rêves, des attirances, elle n’a personne vers qui se tourner et se fuit. Elle continue de sortir avec des hommes mais sans vivre dans ces relations une réelle étincelle. » Dans ma famille on ne parle pas de ces choses. Et même aujourd’hui que mes parents sont au courant, ce n’est pas un sujet de discussion, non pas par gêne, mais ce n’est tout simplement pas dans les habitudes familiales. » Par la suite, elle a pu dévoiler son penchant à ses parents même si cela ne s’est pas passé comme elle voulait. Aujourd’hui elle partage la vie d’une femme qui jusque-là se pensait hétérosexuelle. Et s’assume complètement : « Mes amis, et les autres en général, réagissent très bien à ma sexualité. En réalité quand on est en paix avec soi, on arrive à éviter les malaises. Pour moi être lesbienne n’est pas une insulte, c’est ce que je suis. Je suis amoureuse, c’est que de l’amour et je ne vois pas où est le mal « . Elle ne veut pas que sa couleur de peau explique son choix. » Je suis Guadeloupéenne, je ne veux pas que les gens me lisent et expliquent mes choix par le fait que je suis de peau blanche. L’homosexualité est une réalité ici. De plus, désormais les jeunes filles inspirées par les influences extérieures s’assument complètement. » Pour la gestion des enfants, ce n’est pas une question imminente car son couple est encore jeune, mais elle sait que des solutions existent. En revanche, elle déplore que la communauté homosexuelle guadeloupéenne ne soit pas assez structurée, afin d’accueillir les jeunes qui passent par leur coming out. « J’aurais aimé qu’à 17 ans quelqu’un m’explique ce qui se passait chez moi… »
Stevy Mahy, chanteuse et femme moderne
La coupe courte, le regard clair et le style résolument ethnique, Stevy Mahy dégage une réelle féminité sans pour autant que cela ne suffise à définir pleinement sa personnalité. » Je n’ai pas de concept prédéfini de la femme, je ne suis pas sûre de me définir uniquement par rapport à un genre, je crois qu’avant tout je suis un être. J’appréhende tous les aspects de ma personnalité y compris ceux que l’on pourrait considérer comme masculins « . Elle considère que les femmes sont au fur et à mesure en train de se couper des carcans qui leur ont été imposés et assument pleinement leurs goûts sans s’inquiéter des regards extérieurs. » Nous vivons en effet une réelle évolution, mais je ne suis pas sûre que les femmes guadeloupéennes aient été coincées sexuellement. Simplement désormais, au lieu que tout se passe derrière les volets des cases, tout se vit au grand jour « . À ceux qui arguent que cette libération est la cause d’une certaine dérive éducationnelle là encore elle oppose son veto. « Avant les enfants étaient élevés non seulement dans leur famille, mais aussi par l’ensemble de la communauté, aujourd’hui ce n’est plus le cas. Ce manque d’encadrement, on le doit aussi à un certain individualisme qui s’est installé. »
Gladys Cabarrus, libre mais pas si folle que ça
Gladys Cabarrus est une des figures du zouk en Guadeloupe, féminine jusqu’au bout des ongles, elle est aussi consciente d’être une femme de son temps. Elle considère qu’il n’y a qu’une seule chose qui n’a pas changé entre les Guadeloupéennes actuelles et leurs mères. » La femme guadeloupéenne est une femme forte et l’a toujours été, elle fait face à ses problèmes, c’est une mère courage qui embrasse ses enfants et les emmène le plus loin possible. C’est une donnée immuable de notre société. » En revanche, elle veut bien penser qu’ailleurs les choses ont quelque peu changé. » Je veux bien admettre que les mœurs au temps de nos parents étaient plus sages qu’en ce moment, aujourd’hui les femmes vivent leur sexualité sans complexe et ce même si elle est très active. Mais il faut vivre avec son temps, le monde évolue, les choses changent, les femmes veulent leur indépendance. » Avec une pointe d’humeur, elle-même admet faire en quelque sorte partie de cette mouvance. » Mes parents sont mariés depuis quarante ans, et je n’ai certainement pas eu le même parcours qu’eux, j’ai aussi eu mes humeurs, j’ai fugué par exemple. J’ai toujours fait office de trublion, j’ai lutté pour passer mon permis auto, j’ai eu mon permis moto, j’ai validé un bac scientifique mais au final je suis chanteuse. J’ai deux enfants de pères différents. C’est vrai que je suis un peu fofolle et cela nourrit mon côté artistique. Toutefois, je fais la part des choses quand il s’agit de mes enfants je me calme et prends les choses à bras le corps.
ATOUT FEMME
Guadeloupéenne et conquérante
La femme Guadeloupéenne a investi tous les cercles de pouvoir surtout ceux de la politique et de l’économie.
Après l’année de la femme, il y a désormais la journée de la femme. Nous y sommes. Une manière de rappeler que l’égalité hommes / femmes n’est pas acquise, et qu’il y a encore pour la femme des combats à mener et à gagner. En Guadeloupe, c’est sur le plan des mentalités qu’il faudra encore se battre. Cela dit, en dépit de nombreux handicaps liés à un machisme ambiant, paradoxalement, la femme guadeloupéenne a remporté de nombreuses batailles. Ainsi contrairement à la Martinique où il a fallu attendre longtemps des femmes maires ou conseillers généraux, la Guadeloupe a donné très tôt le ton. Gerty Archimède a été élue député dès 1946 sous la quatrième République. Plus tard en 1967, il y aura Albertine Baclet. Lucette Michaux-Chevry a été député, sénateur, président du conseil général, président du conseil régional, ministre deux fois. Sa fille aussi a été ministre. Aujourd’hui en Guadeloupe, plusieurs femmes sont maires : Lucette Michaux-Chevry, Gabrielle Louis Carabin, Hélène Vainqueur, Jeanny Marc, Marie-Lucile Bresleau, Reinette Juliard l’a été aussi au Lamentin. Josette Borel-Lincertin est présidente de la Région Guadeloupe. Et la femme guadeloupéenne n’a pas conquis ses galons qu’en politique. La chambre de commerce de la Guadeloupe est dirigée par Colette Koury qui se veut être le parangon de l’économie guadeloupéenne, Maryse Mayéko après avoir dirigé plusieurs entreprises a été secrétaire générale du MEDEF et le plus souvent c’est elle qui montait au créneau. Marie-Paule Bélénus-Romana dirige la troisième SEM de France. On ne compte plus le nombre de médecins, avocates, ingénieures, universitaires, chercheurs. Et puis cerise sur le gâteau, n’avons-nous pas une femme préfète ? Marcelle Pierrot premier Guadeloupéen tous sexes confondus à exercer cette fonction en Guadeloupe ? Bref, la femme guadeloupéenne a pris toute sa place dans la société guadeloupéenne. Et pour la conquête du pouvoir, il faudra de plus en plus compter avec elle.
Marie-Jo for ever
Le sport est l’autre grande conquête de la femme guadeloupéenne. Marie Josée Pérec écrase la concurrence. Sa notoriété est aussi grande que celle de Karl Lewis. Elle a réalisé une performance unique au monde : médaillée olympique la même année au 200 et 400 mètres. Unique ! Il y a aussi Laura Flessel, Christine Aron pour ne citer que celles-là.
Artistes en devenir…
Les Guadeloupéennes ont investi aussi l’art et la culture. Maryse Condé, Gisèle Pineau et Simone Schwartz-Bart sont les fers de lance de la littérature guadeloupéenne. Mais derrière c’est un peu le désert. Dans la chanson la Guadeloupe possède pléthore d’artistes qui démontrent chaque jour un immense talent mais, elles ont du mal à cartonner à l’international ou au niveau national. Dans le théâtre et le cinéma, Firmine Richard a un parcours correct mais elle est un peu l’arbre qui cache la forêt.
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