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Francs-maçons : Enquête sur les maîtres du secret

Francs-maçons

FRANCS-MAÇONS

L’année maçonnique démarre le 1er mars prochain mais sous des augures bien inquiétants. Car si depuis 2006 le nombre de membres a doublé, la crise qui traverse l’institution a provoqué un certain dégoût chez les nouveaux membres. Quand la mystique est mitée de tous les côtés, enquête au cœur du secret.

En termes de franc-maçonnerie, la Guadeloupe vit sur le même rythme que la France. Toutes les obédiences régulières ont leurs antennes antillaises, le Grand orient de France (GODF), la Grande loge de France (GLF), la Grande Loge Mixte de France (GLMF), la Grande loge mixte et universelle (GLMU), la Grande loge féminine de France (GLFF), la Grande loge traditionnelle et symbolique opéra (GLTSO), la Grande loge nationale de France (GLNF), la Grande loge de Memphis et Misraïm, le GLAM, et le Droit humain (DH). On estime aujourd’hui – car les chiffres sont pour le moins difficiles à obtenir – qu’il y aurait près de 2000 francs-maçons en Guadeloupe issus d’un éventail de milieux socioprofessionnels. Ces membres se répartissent dans ce qu’on considère comme les trois piliers principaux de la franc-maçonnerie que sont le GODF, la GLNF et la GLF. La GLNF à elle seule regroupe deux cents membres séparés en huit loges, basées – comme la majeure partie des loges maçonniques – à Basse-Terre, à Pointe-à-Pitre et à Saint-Martin. Certaines sont d’ailleurs très anciennes, telle que la loge des Élus de l’Occident à Basse-Terre qui vient de fêter ses cent cinquante ans d’activité. Le maître mot de l’organisation est le silence. Loin d’être une secte – même si cette culture de la symbolique peu prêter à confusion – c’est une société qui se veut discrète et secrète. En revanche, contrairement à l’idée communément répandue, la franc-maçonnerie n’est pas un seul corps avançant d’un même pas. Il n’y a normalement pas de passerelles entre les obédiences, chacune travaillant avec les rites correspondant à sa philosophie. La Grande Loge Nationale de France par exemple est une institution catholique. Ses membres ont l’obligation de croire en Dieu et les rites sont beaucoup moins ésotériques que dans les obédiences laïques ou athées telles que le GODF. Elle travaille sur un plan plus philosophique et spirituel. Alors que le GODF, athée, se focalise sur la cité et travaille sur des lois, le chômage, toutes les préoccupations de la vie  » profane  » c’est-à-dire non initiée. Cependant, sur un territoire aussi réduit que la Guadeloupe, les contacts bien que non souhaités, est inévitable. Le risque est renforcé par le profil des membres car très souvent issus des professions libérales, de la police, de la préfectorale et des milieux politiques. Peu de frères appartiennent à la classe moyenne, même si de petits corps de métiers peuvent encore être représentés.

 

GUERRES ET SPIRITUALITÉS

La spiritualité à la botte de l’influence dilemme de la franc-maçonnerie

« Chez les francs-maçons, il y a deux types d’adhérents : ceux qui sont là pour les cartes de visite et ceux qui sont là pour la spiritualité ». Cette phrase décrit parfaitement la dichotomie qui caractérise la franc-maçonnerie.

Quand on interroge les francs-maçons, tous disent à quel point leur initiation est vécue comme un développement personnel, combien ils sont ravis de travailler à « polir leur pierre brute » grâce aux rites et aux travaux d’ateliers qui sont menés sur la vie profane ou sur la spiritualité. Finalement, le franc-maçon moderne veut substituer à la construction physique d’édifices de ses ancêtres, la construction métaphysique de l’esprit. Les termes sont d’ailleurs restés les mêmes que dans le bâtiment, dans le pur respect de la tradition maçonnique. Aussi, ce travail intérieur basé sur l’humilité et la modestie s’acquiert par la mise en place de planches et de morceaux d’architecture. Or, conçu avant tout comme un énorme réseau d’influence avec à la clé, l’accès à certains privilèges, le développement personnel dont on ne cesse de parler semble tout à fait annexe. Pour aller plus loin, l’esprit même de la franc-maçonnerie favorise ces comportements. Au sein d’une obédience et d’une loge, les membres sont tous frères et unis. Ce postulat implique aussi une égalité entre tous au sein du temple. Les charges de la vie « profane » aussi lourdes soient-elles ne sont pas considérées. Cependant, quand le petit fonctionnaire côtoie régulièrement un maire, un directeur financier, ou même un président, comment peut-il faire totale abstraction des avantages qu’une telle fraternité pourrait lui apporter ? La mission semble bien difficile et la tentation de sortir la carte de visite devient quasi-irrésistible. La tendance semble si répandue que certains corps de métiers tels que les magistrats ou les juges, se tiennent souvent à part dans les réunions car très, voire trop, prisés par les fous de la carte de visite.

 

BATAILLE D’EGO

Cain et Abel : dans la Bible comme au temple, les frères se déchirent

Au sein de la franc-maçonnerie la cohabitation entre frères n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Les tensions et les dissensions sont monnaie courante, car si ceux qui veulent acquérir de l’influence dans la vie grâce à la franc-maçonnerie sont nombreux, il en va de même pour ceux qui veulent le pouvoir au sein même de l’obédience. En temps normal et dans l’idéal, dans la loge bleue divisée en trois niveaux – apprentis, compagnons et maître – les anciens sont censés guider les plus jeunes dans leur développement personnel et leur recherche de la vérité pour qu’il puisse accéder à la Lumière, but ultime de leur parcours initiatique. Cependant, cette tâche tend à passer au second plan et le temple devient le théâtre de menus ou grands abus de pouvoir entre frères, qui, ajoutés à des différences de point de vue peuvent conduire à de véritables guerres de tranchées.  » Finalement, nous ne sommes que des humains  » dira une des membres. Les murs du temple semblent parfois bien en peine de contenir cette bataille d’ego surdimensionnés. Cela se traduit bien souvent par le blocage d’un membre à un certain stade de son évolution. En cela, le silence imposé pendant les tenues à l’apprenti est bien utile pour lui faire prendre conscience de sa place dans la fraternité, et cela même si dans la vie, il est un ministre influent du gouvernement. La direction d’atelier, détentrice de certains privilèges tels que les voyages, l’influence au sein des obédiences ou même l’accès à l’argent est cause de tensions capables de détruire des liens entre frères de longue date. Cette ambiance, parfois digne des complots des Borgia tend à dégoûter des jeunes initiés dont l’adhésion était motivée par une quête personnelle. Ils sont pris en étau au sein de vastes luttes d’influence. Ce schéma fait planer une réelle morosité dans la franc-maçonnerie en Guadeloupe tout comme en France.

 

Y’A DE L’EAU DANS LE CIMENT

Cette franc-maçonnerie taboue

Bien que société secrète et discrète, la franc-maçonnerie accepte toutefois de communiquer avec le monde profane, mais le tient tout de même éloigné de ses casseroles.

Quartier du morne la loge, à Pointe-à-Pitre

Au-delà du vernis de respectabilité et d’accomplissement de soi, il est clair que les déçus de la franc-maçonnerie existent. Là encore, ils prennent deux natures différentes. D’un côté ceux qui décident de couper tout lien avec la loge puis ceux qui décident de créer leur propre obédience. Toutefois, si les obédiences se multiplient, pour qu’elles soient reconnues par les autres, il faut qu’elles s’appuient sur ce que l’on peut considérer comme la colonne vertébrale de la maçonnerie : la Constitution d’Anderson qui regroupe un ensemble de règles morales et pratiques qui définissent la franc-maçonnerie. Quand une obédience garde ce fil directeur, on parle d’une obédience régulière et reconnue. Mais quid de celles qui ne reconnaissent pas ce pacte ? Car de la voix de certains francs-maçons, ces obédiences existeraient. Pour la plupart, elles seraient composées de ceux qui sont plus intéressés par le développement exclusif de leur cercle d’influence que par une vraie quête intérieure. Cependant, ces obédiences restent différentes des fraternelles, qui, elles, regroupent des frères toutes obédiences appartenant à un même niveau social ou un même corps de métier. Dans leurs tenues, il est plus question de business que d’accès à une vérité ou à la Lumière. La différence ? Ce code moral de la franc-maçonnerie qui implique qu’on ne puisse pas couvrir les frasques d’un frère peu importe leur gravité.

 

UN PEU D’HISTOIRE

Frères de Guadeloupe : un humanisme à trois étages

Il semble difficile de comprendre l’évolution de Guadeloupe sans considérer l’histoire de la franc-maçonnerie. Celle qui se veut solidaire et pour le progrès de l’humanité n’a pas échappé à la réalité socio-économique et ségrégationniste qui l’a vu naître.

L’histoire de la franc-maçonnerie en Guadeloupe débute officiellement en 1745 avec la création de la loge  » Sainte Anne  » dans la commune du même nom. À l’origine, elle rassemble nombre d’aventuriers, des fils de notables en opposition avec leur milieu social, des flibustiers et une grande majorité de blancs venus aux colonies et à qui la fortune n’avait pas souri. Les noirs n’y sont pas encore. Ils y viendront plus d’un siècle plus tard. Disons-le clairement, certains idéaux humanistes ne pesaient pas lourd face à une réalité économique nourrie par la traite négrière et l’esclavage chez certains maçons. Très vite, est-ce dû au caractère féroce de la vie à l’époque, ou à l’espoir de bousculer une hiérarchie sociale de plus en plus insupportable, le mouvement maçonnique va faire tache d’huile. Luciani Lanoir L’Étang dans son ouvrage  » Réseaux de solidarité dans la Guadeloupe d’hier et d’aujourd’hui  » paru chez l’Harmatan, nous apprend que, pas moins de 12 loges voient le jour dans de nombreuses communes de la Guadeloupe en moins de cinquante ans, mais demeurent un phénomène urbain.

 

LOGE DES NÈGRES

Franc-maçonnerie et hommes de couleurs

En 1836 apparaît la loge des disciples d’Hiram, du nom de l’architecte qui sous le Règne de Salomon aurait construit le temple de Jérusalem. Les mulâtres peuvent enfin se réunir dans un espace à leur mesure. Des hommes de couleur mais pas encore de noirs ou si peu. L’influence de Victor Shoelcher pèsera afin que le premier, Louisy Mathieu ébéniste de son état et initié en 1836, accède au poste de député de la Guadeloupe en 1848. À cette époque nous rapporte Bérard Donzenac, les loges sont vues comme ces sociétés de bienfaisance, voir de secours mutuel où l’on peut même croiser quelques hommes d’Église. De par la profession de certains de leurs membres, souvent appelés à changer de lieu de résidence, ces loges connurent des fortunes diverses. Certaines disparurent, d’autres pas. Mais la franc-maçonnerie elle, démontrait son implantation pérenne dans l’île. Même si elles connurent aussi des périodes sombres. Des persécutions où leurs membres furent pourchassés et leurs biens saisis. Puis en 1862, c’est le renouveau. La loge les élus d’occident qui vient de fêter ses 150 ans, s’installe à Basse Terre. En 1903, Hégésippe Légitimus crée la rupture et crée la loge égalité qualifiée de loge des nègres par ses détracteurs. Quoi qu’il en soit, c’est bien par ce biais que les noirs de Guadeloupe entreront massivement en franc-maçonnerie. Les frères d’alors ont pour nom, Edward Bangou, grand père de l’actuel maire de Pointe-à-Pitre, mais aussi Emile Dessout père d’un autre maire de Pointe-à-Pitre.

 

FRATERNITÉ

Franc-maçonnerie et blancs créoles

Les grandes familles de blancs créoles vont d’abord tirer profit de la franc-maçonnerie. Le principe de solidarité cher à l’ordre, va être adapté à leur situation sociale de groupe minoritaire et cela ne va que peu changer au cours des siècles à venir. Luciani Lanoir L’Étang y voit l’origine de cette propension des blancs créoles de la Guadeloupe et des békés de Martinique à se marier exclusive ment entre eux. Dès l’époque, il se dit que tout mariage engage la survie du groupe. «  Une alliance avec des gens de couleurs risquerait de démanteler le groupe en tant qu’entité raciale tandis qu’une alliance avec des métropolitains entraînerait une diffusion des biens vers l’extérieur et un éparpillement des pouvoirs économiques.  » Ces loges serviront amplement leur cause mais pas uniquement. Inutile de dire que dans un tel contexte les gens de couleurs sont très rares et condamnés à demeurer au bas de l’échelle des grades avec pour unique mission, le service lors des agapes qui clôturent les réunions. En matière de solidarité humaine on a fait mieux.

 

MORNE LA LOGE

Reconquête

Après une nouvelle politique de persécution voulue par le gouvernement de Vichy et appliquée par le Gouverneur Constant Sorin, seul trois loges survivent. Mais la reconquête est proche. La franc-maçonnerie se réactive de nouveau. En 1952, la loge Félix Eboué crée en 1950 s’installe deux ans plus tard au morne de la poterie, morne de la loge comme il est le plus souvent désigné. Bientôt, plus de 12 nouvelles loges lui emboîteront le pas. Dans les années soixante, certaines s’unissent d’autres mises en sommeil se réactivent. Les décennies suivantes marqueront un regain d’intérêt pour la franc-maçonnerie avec un fort recrutement et dans les années 1980 une nouvelle loge Lux Karukera verra le jour avec son pendant bas terrien clé d’Émeraude, portant à une trentaine, le nombre total de loges sur le département.

 

POUVOIR

Les francs-maçons en politique

Plusieurs grands noms de la politique guadeloupéenne et plus largement antillaise sont attachés à la franc-maçonnerie. Ainsi le célèbre chevalier Saint-Georges aurait été le premier mulâtre franc-maçon. Victor Schœlcher était en parfaite cohésion avec le triptyque de la République – Liberté, Égalité, Fraternité, triptyque revendiqué aussi par les francs-maçons du GODF. Hégésippe Légitimus était lui aussi franc-maçon. Aimé Césaire aurait été au Grand Orient De France. Plus près de nous, Lucien Bernier, Frédéric Jalton, Emile Dessout, mais aussi Marcel Gargar quoique communiste alors que les communistes étaient particulièrement hostiles aux francs-maçons. Citons Maurice Satineau, Daniel Marsin mais aussi le ministre des Outre-mer Victorin Lurel.

SAUVÉS DU DÉLUGE

Les origines de la franc-maçonnerie

Les francs-maçons perpétuent en partie les rites et les usages apparus au Bas Moyen-Âge en Grande-Bretagne sur les chantiers de cathédrales notamment. Les ouvriers les plus anciens – les compagnons – formaient les nouveaux arrivants appelés alors les apprentis. Les travailleurs se retrouvaient dans des loges, petits abris dispersés sur le chantier où ils posaient leurs outils et discutaient des travaux accomplis et en cours. Chaque nouvel arrivant jurait sur la Bible de respecter Dieu, la Sainte-Eglise, son roi et le maître de chantier. Par la suite, les lettrés ont voulu ancrer cette organisation dans une mystique et inventent une légende sur les bases de croyances populaires. Le maçon était alors le descendant détenteur des secrets de la géométrie sauvés du Déluge par les fils de Noé. La puissance de ces organisations n’a pas cessé d’augmenter et au XV siècle, tous les maçons étaient présentés à la Compagnie des maçons de Londres et le mot loge a fini par englober tous les maçons travaillant sur un chantier.

 

MISE EN CONDITION ET DÉCORUM

La puissance des symboles

L’entrée en franc-maçonnerie doit se faire en vertu du respect de rites fondateurs afin d’ancrer chez l’arrivant l’ampleur de ce nouvel acte. Aussi quand un apprenti fait une demande d’entrée dans une obédience, une enquête de moralité est préalablement menée sur lui. Si l’enquête abouti à une réponse favorable, il est emmené les yeux bandés devant un conseil de frères qui l’interroge. Si les réponses données sont satisfaisantes, on lui notifie la date de son initiation. Alors il se présente les yeux bandés, la chemise ouverte et tombant sur l’épaule, une jambe de pantalon remontée et une corde au pied. Il devra accomplir trois épreuves maçonniques : celle de l’air, de l’eau et du feu. Certaines épreuves ont aussi attrait au cercueil. Cette avalanche de symboles représente les valeurs que dès son entrée l’apprenti promet de respecter. Les yeux bandés car il doit apprendre à faire confiance à ses frères. La chemise débraillée car il doit faire l’apprentissage de l’humilité dans le dénuement. Les trois éléments sont l’héritage de la collusion entre alchimie et franc-maçonnerie. Quant au cercueil il représente l’engagement de l’apprenti dans la vérité jusqu’à sa mort.

 

Hiérarchie

La loge dite bleue – commune à toutes les obédiences – est composée de trois niveaux : les apprentis, les compagnons et les maîtres. Une loge n’est parfaite que si elle regroupe les sept lumières qui sont les échelons de la hiérarchie. À sa tête, le Vénérable Maître aidé dans sa tâche par un collège d’officiers. Viennent ensuite le premier surveillant, l’orateur, le secrétaire, l’hospitalier en charge d’assister des frères en détresse, le trésorier et le couvreur. Le nouveau franc-maçon confronté à sa première épreuve est placé sous la colonne du Nord, ce qui signifie que pour une durée de trois ans il devra observer un silence complet pendant les tenues, ceci pour développer ses facultés d’écoute et d’observation.

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