Page d’accueil du portail caribéen de prévention des catastrophes naturelles de la Croix rouge. Photo : LCG
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La Croix-Rouge et ses partenaires caribéens ont mis en ligne un site trilingue de prévention des catastrophes. Quel coût pour quel bénéfice ? Éclairage.

Un site internet peut-il aider un Guadeloupéen à se préparer au prochain cyclone, au prochain séisme, à la prochaine éruption de la Soufrière ? C’est le pari de Caribbean-Risks (www.caribbean-risks.org), portail trilingue lancé le 24 mars par la Pirac — la plateforme d’intervention régionale de la Croix-Rouge française, basée en Guadeloupe —, en partenariat avec le CDEMA (agence caribéenne de gestion des urgences) et l’OECS (Organisation des États de la Caraïbe orientale). Le Courrier de Guadeloupe a parcouru le site. Puis a interrogé ce 31 mars Jérémie Sibeoni, chef de délégation à la Pirac.

Le portail est bien construit. Quatre entrées claires : comprendre les risques (ouragans, séismes, volcans, inondations, mouvements de terrain, tsunamis, changement climatique), se protéger, les risques par île, et une boîte à outils. Le trilinguisme — français, anglais, espagnol — fonctionne. Un module d’accessibilité est intégré. Une section « publics à besoins spécifiques » existe.

Mais le contenu reste pauvre. La rubrique Actualités ne contient que deux articles — dont l’un explique ce qu’est la température. La rubrique « Risques sur mon île », la promesse la plus forte du portail, est encore largement vide : pas de liste des abris anticycloniques par commune, pas de zones inondables, pas de plan communal de sauvegarde. Pas de retour d’expérience sur Irma, Maria.

Jérémie Sibeoni ne le cache pas, « il manque encore plein de trucs en réalité. Mais on a du mal à capter l’information. Parfois l’information n’est pas accessible au grand public, ou alors les partenaires ne peuvent pas la mettre en avant. » Même pour la Guadeloupe, la collecte est en cours : « Y compris pour la Guadeloupe, oui, bien sûr. C’est une phase qui ne va jamais vraiment s’arrêter, en réalité. »

5,4 millions

Le portail web Caribbean-Risks est l’une des composantes du programme Ready 360°, un projet régional de réduction des risques de catastrophes piloté par la Pirac. La phase 2 du programme, lancée en janvier 2024, est dotée d’un budget total de 5,4 millions d’euros, cofinancé par Interreg Caraïbes (fonds Feder), l’Agence française de développement et la Fondation CMA-CGM. Le programme court jusqu’au 31 décembre 2026.

Combien a coûté le portail lui-même ? La Croix-Rouge ne souhaite pas communiquer sur cette ligne budgétaire spécifique. « En général, avec le grand public, quand on communique sur les chiffres, ça donne tout de suite des chiffres importants parce que tout ça coûte cher en réalité. Et ça peut donner une mauvaise impression de l’utilisation des fonds publics », explique Jérémie Sibeoni. On regrettera cette opacité pour un portail financé par de l’argent public européen. Le contribuable est fondé à savoir combien a coûté un site internet.

Le financement Interreg s’achève fin 2026. Ensuite ? La Pirac assure avoir intégré des ressources pour le portail dans un nouveau projet de santé qui courrait jusqu’à fin 2029. Et une autre piste est sur la table : un transfert de la gestion du site vers le CDEMA, l’agence caribéenne. « La CDEMA s’était dite intéressée au début pour reprendre la gestion du site. C’est vraiment en discussion », confie Jérémie Sibeoni. En attendant, la Pirac surveillera les chiffres de fréquentation durant les prochains mois pour « voir si c’est pertinent d’investir là-dessus, ou s’il faut le réorienter différemment ».

Il reste deux mois

La question la plus sensible est celle du « dernier kilomètre ». Les personnes les plus vulnérables aux catastrophes — personnes âgées isolées, habitants de quartiers défavorisés — consultent peu ce type de sites web plutôt institutionnels.

Sur ce point, le chef de délégation est lucide : « Si on s’arrêtait uniquement à ce type de site internet, ce serait sûrement un peu limité. » Il décrit le portail comme « un des outils » parmi d’autres, citant des projets de sensibilisation en milieu scolaire en République dominicaine et à la Dominique, des adaptations d’outils pour les IME (instituts médico-éducatifs) en Guadeloupe, et des campagnes de terrain menées par des volontaires Croix-Rouge.

Mais il admet aussi un manque de moyens. La prévention « ça ne fonctionne qu’avec de l’humain, avec des volontaires de la Croix-Rouge. Il manque de ressources aujourd’hui pour aller plus en avant sur cette question-là. » Caribbean-Risks est un outil sérieux, porté par des acteurs légitimes, avec une ambition régionale réelle et un financement solide. Mais à ce stade, c’est un portail qui démarre, avec peu de contenu et une territorialisation encore en chantier. La Pirac elle-même le présente comme un « lancement » et attend les premiers retours de fréquentation pour décider de la suite. La prochaine saison cyclonique commence le 1er juin. Il reste deux mois pour étoffer le site.


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