Originaire du Moule, Freddy Loyson est un ancien fonctionnaire du ministère de l’Économie et des finances à Paris. Chiraquien pur sucre, il a dirigé ou participé à toutes les organisations qui ont défendu auprès de Jacques Chirac maire de Paris, les intérêts des Domiens dans l’Hexagone. Il a été maire adjoint de Sarcelles et conseiller municipal du XXe arrondissement de Paris. Âgé aujourd’hui de 73 ans, Freddy Loyson se définit avant tout comme un militant de la cause domienne. Il livre son ressenti sur l’impact du décès de l’ancien président de la République, le 26 septembre.
Le Courrier de Guadeloupe : En quoi Jacques Chirac était-il plus proche des Domiens que les autres dirigeants nationaux ?
Freddy Loyson : Je rencontre Jacques Chirac pour la première fois à Paris en 1970. Il est alors secrétaire d’État au budget. L’homme est sympathique. C’est sa nature. Mais pour les Antilles, il a un vrai coup de cœur. En 1977, je fais partie des Domiens qui font sa campagne pour la conquête de la mairie de Paris. Une réunion a lieu au PLM Saint-Jacques à Paris. La salle est bondée d’Antillais. Jacques Chirac s’en rend compte. Une fois élu, il crée une commission extra-municipale dédiée aux originaires d’Outre-mer. Cette commission se met à l’écoute de nos préoccupations. Lors d’une réunion, il s’exclame » je suis le maire de la plus grande ville d’Outre-mer « . Il faisait allusion aux deux cent mille ressortissants Domiens qui vivent dans la capitale. Grâce à lui, nous avons créé le centre municipal d’accueil et d’information des originaires d’Outre-mer (CMAI). Chirac a donné à cette association les moyens d’œuvrer en faveur des Domiens.
Il a permis certaines avancées en faveur des Domiens, mais êtes-vous sûr qu’il s’impliquait personnellement ?
En 1980, je suis entré à son cabinet. Je lui ai fait une note dans laquelle je lui expliquais que le CMAI ne pouvait plus être à la mairie de Paris. Cela faisait jazzer les autres associations. Elles disaient qu’il n’y avait que pour les Domiens. Nous avons obtenu un local au boulevard Sébastopol. Il était à ce point impliqué qu’il est venu l’inaugurer. Sous Chirac les Dom avaient une visibilité. Nous avons organisé de grandes manifestations culturelles, des expositions, la biennale des Outre-mer.
Nous avons créé la maison des Antilles à Nation. Lorsqu’un originaire des Dom avait un problème de logement ou d’embauche nous savions comment l’orienter et l’aider. Lors du renouvellement municipal, je lui ai adressé une note dans laquelle je lui demandais de faire figurer un Antillais sur sa liste. Ce fut le Martiniquais Jean-José Clément. Nous n’avons jamais été déçus.
C’est le même Chirac qui parle du bruit et des odeurs à propos des étrangers. À quel moment est-il sincère ?
Chirac n’a jamais considéré les Domiens comme des étrangers. Au-delà, je pense que les mots ont dépassé sa pensée. Je peux citer de mémoire une partie de son discours en Martinique lors de sa visite en 2000. Il parle de » ces terres (…) fruit d’un brillant héritage arawak, taïno, caraïbe, européen, africain et hindou, épanoui dans une moderne créolité. Une créolité fortement exprimée dans une langue savoureuse, imagée, originale, langue du cœur et de l’émotion « .
Au-delà des discours, il y a des actes, des comportements. En 1980, le Club sportif moulien (CSM) en déplacement bat le club de Blois en coupe de France. J’ai obtenu que Chirac reçoive le CSM en grande pompe à la mairie de Paris avant son retour en Guadeloupe. Je ne suis pas sûr d’obtenir cela de tous les maires de Paris. Jacques Chirac mangeait régulièrement dans le restaurant antillais de Montparnasse » La Créole « . Le patron de l’époque m’a confié qu’il envoyait souvent son chauffeur chercher des commandes de boudin, d’acras. Il précisait : avec du piment. L’Outremer a-t-il tout perdu avec le retrait de Chirac de la vie politique ? Je ne sais pas. En revanche, aujourd’hui je ressens une certaine distance à notre égard. Je dis cela sans viser en particulier un bord politique. Madame Hidalgo avait fermé le CMAI. Aujourd’hui, il n’y a plus aucune instance capable de porter nos attentes. Ceux qui ont dirigé la France après Chirac n’ont pas le même regard sur nous. Ni Sarkozy, ni Hollande, ni Macron. Ce n’est pas de la nostalgie. C’est une réalité. La communauté antillaise n’a plus la même prégnance. Cela aurait dû être le contraire, puisqu’il n’y a jamais eu autant d’élus Domiens dans l’Hexagone. Des maires, des conseilleurs municipaux, des conseillers régionaux. Ils n’ont aucune influence. L’association métropolitaine des élus d’Outre-mer (Medom) qui regroupait les élus de tous bords est morte depuis longtemps.
OMBRES ET LUMIÈRES
Jacques Chirac ancien président de la République est décédé le 26 décembre à Paris. Il aura droit à tous les honneurs. De nombreuses personnalités politiques françaises et étrangères lui rendront hommage aux Invalides et à l’église Saint-Sulpice de Paris. Son parcours d’homme politique et d’homme d’État a été abondamment commenté par les médias. Homme sympathique, bulldozer politique, proche des Français, son œuvre politique apparaît contrasté.
En 2004, Jacques Chirac refuse d’engager la France dans la guerre contre l’Irak. Quelques années plus tôt en juin 1995, il avait repris les essais nucléaires à Mururoa dans le Pacifique, au grand dam de ceux qui combattent l’armement atomique et à la surprise générale. Jacques Chirac amoureux des cultures du monde inaugure le 20 juin 2006 le musée du quai Branly dédié aux arts premiers. En 1995, il reconnaît la responsabilité de l’État français dans la déportation des juifs lors des cérémonies de commémoration de la rafle du Vel d’hiv. Il rompt ainsi avec une tradition qui voulait que le gouvernement de Vichy ne soit pas celui de la France. Jacques Chirac s’illustrera encore le 22 octobre 1996, lors de sa visite à Jérusalem pour avoir houspillé le service d’ordre israélien qui entendait l’empêcher d’aller la rencontre de Palestiniens. C’est le même président de la République qui évoque dans son discours à Orléans le 19 juin 1991, le bruit et les odeurs à propos des étrangers. Jacques Chirac lancera la loi de défiscalisation Outre-mer le 11 juillet 1986, aujourd’hui écornée, mais encore en vigueur. Il était alors est Premier ministre de François Mitterrand. Sous son autorité les Dom obtiendront l’égalité des prestations sociales en 1996. Jacques Chirac a beaucoup œuvré en faveur de la communauté domienne à Paris. Ses partisans ultramarins disent de lui qu’il a été un amoureux de l’Outre-mer. En 1968, alors que le président du Sénat, Gaston Monnerville, Guyanais, s’apprête à prononcer son dernier discours en tant que président du Sénat, le représentant du gouvernement Jacques Chirac secrétaire d’État à l’Économie et des finances se lève ostensiblement de son siège et quitte le palais du Luxembourg. Monnerville avait été puni par le pouvoir gaulliste pour avoir qualifié de » forfaiture » l’élection du président de la République au suffrage universel. Chirac en se levant avait acquiescé la mise au ban d’un Domien.
JACQUES CHIRAC ENTRE EN POLITIQUE À 18 ANS
L’ancien président de la République s’est éteint à Paris le 26 septembre, à 86 ans. Dans le tome I de ses mémoires, » Chaque pas doit être un but « , Jacques Chirac dévoile son parcours politique qui démarre à 18 ans. Il est alors » séduit par les idéaux pacifistes dont se réclament les communistes « . En 1950, il signe l’appel de Stockholm, lancé par le Mouvement mondial des partisans de la paix. Le jeune homme intègre Science Po Paris en 1951. Un an plus tard, il rejoint la Summer school de Harvard, aux États-Unis. Puis c’est l’École nationale de l’administration (Ena) d’où il sort dixième (promotion Vauban) en 1959. Élu conseiller municipal de Saint-Féréole en 1965, il fait du département rural de la Corrèze son fief. Il en est député de 1967 à 1995. C’est avec un portefeuille social qu’il démarre l’exercice du pouvoir gouvernemental : il est nommé secrétaire d’État auprès du ministre des affaires sociales en 1967. Jacques Chirac poursuit ses ministères sans interruption jusqu’en 1974. Chef de gouvernement, sous Valéry Giscard d’Estaing de 1974 à 1976, il démissionne pour créer le Rassemblement pour la République (RPR), parti qu’il décrit comme » un travaillisme à la française « . Premier ministre sous François Mitterrand de 1986 à 1988 il applique à coups de privatisations les thèses libérales de Thatcher et Reagan. Depuis Paris dont il est trois fois maire de 1977 à 1995, il s’élance à la conquête de l’Élysée, en 1981 et 1988, sans succès. Sa victoire présidentielle de 1995 est obtenue en partie grâce à l’Outre-mer. Il bisse en 2002. Sa légitimité est écornée en 2005, quand une majorité de Français rejette la Constitution européenne, qu’il a appelé à approuver. En mars 2007, il annonce qu’il ne sollicitera pas un troisième mandat. Jacques Chirac lance en 2013 sa fondation, vouée à œuvrer pour la paix, le développement durable et le dialogue des cultures.
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