THUG LIFE
Depuis près de trois ans, un phénomène émerge lentement. Il concerne des bandes de filles, scolarisées, qui se regroupent par affinités pour créer ce qu’elles appellent un gang.
Que des copines. On limite un maximum la division. On est recruté parce qu’on a des caractéristiques communes aux autres filles, et, surtout, on prend pour adversaire celles qu’on estime être contraires aux valeurs du groupe. Conditions sine qua non pour être admise : être munie d’une grande gueule et ne pas rechigner face à la bagarre. Lieu d’action : Facebook et Twitter. C’est souvent là que la dispute commence, que les insultes sont échangées et que les rendez-vous de pugilat se donnent. Et c’est aussi sur Facebook que l’on exhibe ses tribus de guerre. Une vidéo de préférence pour attester de la véracité des faits, mais aussi pour provoquer le camp ennemi et détruire sa réputation. Oui, les jeunes filles se battent et souvent en possession d’armes blanches. Si elles préfèrent encore les poings, elles n’hésitent pas à porter des cutters, des couteaux, des ciseaux pour assurer leur défense. « Une certaine forme de rapprochement mimétique semble se faire jour entre délinquance masculine et féminine. La délinquance masculine usant fréquemment de la violence, les filles recourent au même registre à la fois pour se défendre et pratiquer des comportements déviants similaires à ceux des garçons » analyse Gaëlle Compper, criminologue, consultante de la protection judiciaire de la jeunesse.
On parle même solidarité
Dans le groupe, la valeur fondamentale reste la solidarité. « Le groupe de pairs offre à ces jeunes filles et aux adolescentes en général un espace relationnel spécifique en lien avec leur âge. Dans certains cas particuliers, il fournit également la protection, l’assistance pour le règlement des litiges personnels et veille à la défense des intérêts individuels ou collectifs du groupe. L’intégration au groupe suppose aussi d’adhérer à certains codes comportementaux, au risque d’en être exclu » continue Gaëlle Compper. Les motifs de rivalités sont futiles voire parfois même des prétextes à peine voilés pour la bagarre. En Guadeloupe, ces gangs de filles divulguent peu leur nom. Mais beaucoup, en dehors de la rue, sont actives dans la musique. Sur la région pointoise, cinq sont identifiés : les Yellow Gaza, Ochanty Crew, les Gwengwen Girls, le MTS Crew ou l’Ochantas Crew. Pour la plupart ces filles évoluent dans le microcosme des artistes dance-hall, bouyon underground souvent pas inconnu des services de police. Si les risques de retrouver des jeunes filles issues de milieu sociaux modestes sont plus grands, cette formation de fille en gang est transversale aux milieux sociaux puisque les affinités se forment souvent en milieu scolaire.
L’influence des hommes
Il apparaît que les filles sont parfois instrumentalisées par leurs fréquentations masculines. Elles peuvent même devenir les couvertures de leurs compagnons. Leur rôle est multiple. Il peut aller du recel de stupéfiants au faux témoignage pour retarder l’enquête. « Une conjonction d’éléments peut expliquer ces actes parmi lesquels l’adhésion au mode de vie du compagnon » explique Gaëlle Compper, criminologue. Pour ces jeunes filles, rester aux côtés d’un délinquant, fût-il multirécidiviste, est bénéfique à plusieurs titres. D’abord, c’est s’assurer une sécurité financière, puis le respect de l’entourage de son compagnon, et enfin une protection à plusieurs niveaux. Contre ses éventuels adversaires, mais aussi contre son compagnon lui-même, la connaissance de ses délits devenant un moyen de pression contre tout abandon.
Faits récents
Avril 2014 : Une vidéo émerge sur Facebook. Elle montre Marjorie G. en pleine bagarre avec une jeune caissière de Milénis. Hors champ on entend une dame crier : « Prenez-lui les ciseaux ! ». Dans les commentaires, les insultes fusent. Les copines de la victime n’y vont pas de main morte. « De toute façon c’est une s… ». Les deux jeunes femmes ont un passif, ne s’aiment pas mais n’en étaient jamais venu aux mains.
Mars 2014 : La sortie du lycée Delgrès au Moule vire de peu à la bagarre générale. Pour un différend impliquant une jeune fille, aidée par les réseaux sociaux, la rumeur dit qu’une bagarre générale va éclater à la sortie des cours pour les vacances scolaires de carnaval. Durant l’après-midi, les provocations vont bon train. Alertée par les professeurs, la direction d’établissement réagit à temps et parvient à calmer les ardeurs par la présence de policiers et de gendarmes.
Février 2014 : Toujours sur les réseaux sociaux. Une vidéo montre le passage à tabac d’une jeune femme habillée d’une mini-robe rose. Ses deux assaillants : une mère et sa fille sont armées de bâton, dans des cris hystériques elles frappent la jeune fille de tous les côtés. Sous les coups, elle tombe et sa robe remonte. Non contentes de la frapper, la mère et la fille entreprennent de lui arracher son vêtement. La vidéo coupera avant que la victime ne soit nue.
2013 : Une jeune fille de 17 ans est mise en garde à vue pour avoir blessé sa mère à la tête à l’arme blanche après une dispute. Ni l’une ni l’autre ne voudra s’exprimer sur les raisons de leur désaccord.
QUI SE RESSEMBLE…
Rude girl cherche Rude Boy
Désormais, les jeunes filles ne cachent plus leur attirance pour le délinquant et sa vie mouvementée. Tout en lui, son style, ses activités, et parfois même son casier judiciaire sont autant de choses qui rajoutent à sa séduction.
C’est un fait, et elles l’expriment clairement. » Si son jean ne lui descend pas sur les fesses, si on ne voit pas son caleçon et s’il n’a pas de locks, alors un garçon ne m’intéresse pas ! » Face à cette concurrence, le garçon aux cheveux courts, propre sur lui et au jean ajusté n’a aucune chance. Désormais, les jeunes filles ont un penchant affirmé pour les garçons dangereux et leur mode de vie. Un phénomène sociologique que les experts juridiques ont remarqué. » Pour une adolescente, qui est dans une période de transgression et d’affirmation de soi, le bad boy est un objet de fascination. Le fait qu’il ait volontairement choisi d’outrepasser les règles et qu’il ne réponde à aucun critère admis par la société fait de lui un puissant objet de désir. D’autant que la rébellion caractéristique à l’adolescence s’exprime d’autant mieux si on choisit quelqu’un qui détonne avec les critères parentaux. » explique la criminologue Gaëlle Compper. Dans ce fantasme estampillé Bonnie and Clide que vivent certaines adolescentes, le respect et la distance que l’on éprouve face à un délinquant correspondraient à l’image qu’elles voudraient qu’on ait d’elles. Pour les jeunes filles qui, loin d’une simple provocation de la société, évoluent dans un univers occupé par la délinquance et l’illégalité, sortir avec un délinquant c’est l’option la plus facile. Mais participer d’une manière ou d’une autre à la vie illégale de son compagnon vient comme une sorte de déformation étrange des principes féministes. C’est montrer que l’on peut être son égal et adopter ses codes moraux voire immoraux. Dans cette veine, on entend, depuis quelques temps parler des Chyennes la-ri, groupe de filles comprenant uniquement des compagnes, ex-compagnes, et mères d’enfants de jeunes hommes se réclamant des ChyenS la-ri et au passé judiciaire bien rempli. Dans un monde où la transgression de toutes règles est vécue comme un processus de socialisation et où les jeunes femmes ont de plus en plus le sentiment qu’elles sont les seules à pouvoir régler leurs problèmes, le Rude Boy est un choix idéal. Quitte à devoir subir le revers de la médaille.
GANGS ET CRÊPAGE DE CHIGNON
Dans les gangs, les filles se battent pour susciter la terreur
En l’espace d’un week-end, Marjorie G. a eu son buzz sur Facebook. Deux semaines après un violent combat contre une jeune caissière de Milénis à la réputation dit-on sulfureuse, qui lui a coûté une profonde morsure à joue, elle revient sur les faits et explique les tensions.

Marjorie. G. : Tout a commencé le 6 avril alors que j’étais de sortie à la Toubana (NDLR Sainte-Anne). Elle était avec ses copines, moi j’étais avec les miennes. Pas de problème. Mais après, à un moment où je cherchais une de mes copines, une de ses filles m’a tiré les cheveux, sans raison. Il n’y avait pas eu d’altercation avant. La seule chose qui est sûre : c’est qu’on ne s’aime pas. On se connaissait déjà avant mais il n’y avait rien eu, jusque-là. J’ai laissé couler. J’ai préféré prendre sur moi, en me disant que ce sont des gamines et que je n’allais pas m’attaquer à elles. Mais, quand je rentre chez moi ce même soir, on m’envoie sur WhatsApp que ses copines et elle ont écrit sur Facebook qu’elles avaient arraché mes cheveux. Là encore, j’ai laissé couler. Mais pendant ce temps, sur Facebook, ça papotait beaucoup et je ne pouvais plus rien contrôler. Quelques jours après, je suis allée faire des courses à Milénis. Je savais qu’elle travaillait là-bas, mais je ne connaissais pas ses heures. Je me suis dit que si je la voyais, je n’allais pas faire de détails et que j’allais l’attaquer. Quand je l’ai vue, je lui ai volé dessus, je lui ai donné des coups de poings et j’ai pris mes ciseaux. Mais je voulais lui couper les cheveux. C’était une histoire de cheveux ? Pas de soucis on allait régler ça à ma manière. Mais ça a été mal interprété, on a pensé que j’étais venue pour la piquer. Alors que les vigiles m’arrêtaient, elle en a profité pour me sauter dessus et me mordre. La police est venue et nous avons été en garde à vue. Durant mon interrogatoire, mon téléphone sonne et ma cousine me dit que je suis la bête noire de Facebook. Une de ses filles s’est permis de mettre ma photo, celle avec la morsure, et le film de la bagarre.
Le Courrier de Guadeloupe : Comment expliquer l’organisation de bandes rivales composées de filles ?
C’est vrai, elle fait partie d’un gang qui s’appelle le « Ochantry Crew ». Ca encore, passons, car moi-même j’ai longtemps été dans un gang qui s’appelait « Les Bellejoly Crew », mais nous nous sommes séparées. Et si elle s’en est pris à moi c’est parce que j’étais toute seule, sans mes copines. J’étais avec d’autres filles, qui ne sont pas dans cette ambiance.
Quand vous étiez dans ce « gang », étiez-vous ennemies ?
Oui, nos deux gangs étaient ennemis. Mais elle n’avait pas de problèmes avec moi mais avec une de mes amies. Comme je vous dis, cela fait un an et demi que je suis partie. J’ai mis une croix sur tout ça, j’ai décidé de refaire ma vie, je ne vais pas dans les « touféyenyen » comme on dit, j’essaye de me faire oublier. Ce que je n’ai pas accepté, ce n’est pas le fait qu’elle m’arrache les cheveux, mais qu’elles exhibent fièrement leur geste sur Facebook.
Depuis, la tension entre vous deux s’est-elle calmée ?
Il y a eu des provocations encore. Elle a arraché l’essuie-glace de ma voiture avec ses copines. Je ne comprends pas vraiment son attitude. Je n’ai pas volé son copain, je n’avais pas de problèmes graves avec elle avant. Je me pose encore des questions. Si c’est une histoire de gang, c’est bête, parce que cela fait longtemps que je ne suis plus impliquée dans un gang de filles.
Et pourquoi avez-vous porté plainte ?
J’ai porté plainte pour ma voiture. Car s’il fallait que je riposte physiquement, j’enclenchais une guerre qui serait sans fin. J’ai joué la maline comme elle. Mais elles continuent les provocations et normalement je devrais riposter. Mais je reste tranquille, j’ai un jugement, je dois rester dans mon coin pour le moment.
Quels sont les codes et le fonctionnement de ces « gangs » de filles ?
La solidarité avant tout. Malgré le fait que nous nous soyons séparées, quand mes filles ont su, nous nous sommes réunies et elles m’ont dit que quoi qu’il arrive elles étaient là pour moi. S’il y a un problème, elles seront toutes là. Les autres aussi, elles ont solidaires entre elles. Mais elles ont cru que parce qu’on ne nous voit plus ensemble, j’étais isolée.
Quelle est la vie de tous les jours des filles de « gang » ?
Nous travaillons. Nous faisons des formations. Mais, certaines filles sont haut placées dans mon gang donc je ne fais pas dévoiler leur quotidien. Mais pour l’instant, nous ne sommes que trois à travailler.
On dit que si vous vous battez, c’est pour des garçons. C’est exact ?
Moi non. Elles, oui ça arrive. Mais c’est surtout pour des statuts. Il faut être la terreur. Mais en fait elles ont plus une mauvaise réputation qu’autre chose. On les appelle les ravets. Une se prostitue, une qui baise avec tout le monde, la fille avec qui je me suis battue à deux hommes et est enceinte pour l’un d’entre eux, une autre à un enfant et ne sait même pas qui est le père. Il n’y a rien de bon. Celle avec qui je me suis battue, est la seule qui a un brin de cerveau et qui essaye de donner un sens à sa vie.
Au niveau de la police, comment avance votre affaire ?
Mal. J’ai encore tout expliqué il y a quelques heures [Jeudi 24 avril dernier au soir], que je n’avais pas l’intention de la piquer, que les ciseaux étaient pour lui couper les cheveux. Rien à faire. La police me dit qu’il y a les faits et que j’ai agressé quelqu’un sur son lieu de travail avec une paire de ciseaux. Aucun magistrat ne va me donner des circonstances atténuantes pour ça. Je sais que je devrais faire un travail pour moi, mais je ne pouvais pas ignorer ça. Mais j’avais aussi un casier judiciaire vierge et maintenant, je ne suis pas sûre que ça va pouvoir continuer. Mes combats n’ont jamais eu de répercussions judicaires, jusqu’à maintenant. Mon jugement est le 25 juin. On verra bien ce que ça donnera. Jusqu’à cette date, je me tiens à carreau.
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