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Disparition d’un monument nommé Henri Debs

Un monument nommé Henri Debs
Henri Debs

Henri Debs est parti. C’est tout un pan de notre histoire musicale qui s’en va. Des années Soixante jusqu’à ce que l’industrie du disque s’effondre c’est dire jusqu’à l’an 2000, tout ce qui pouvait naître ou presque dans le cercle de la musique antillaise était passé par le label Debs. De fait, la maison Debs était incontournable. Il faut dire que l’homme avait en mains tous les atouts. Il était musicien, compositeur, auteur, producteur. Il possédait de surcroît deux studios d’enregistrement. De quoi effectivement occuper entièrement la place. On a souvent mis en exergue le producteur. Celui qui avait la capacité financière de produire un album. C’est d’ailleurs cette facette de l’homme qui était décriée. De fait, on lui en voulait de gagner de l’argent et d’avoir réussi à monter une véritable petite industrie. Mais cette capacité à produire les talents antillais a permis à la musique antillaise d’exister et même de dépasser nos frontières. Il y a eu les succès stories comme expérience 7 ou zouk machine, mais il y a eu aussi de nombreux autres peut-être pas aussi performants en termes de notoriété mais tout aussi talentueux. De Tanya Saint val à Tatyana Miath en passant par Luc Léandry c’est toute une génération d’artistes qui ont arpenté les studios Debs et qu’Henri a produit. Mais bien avant cette génération, Henri Debs avait produit cazimir Létang, Paul Blamard, les Aiglons, Super Combo, Georges Plonquitte pour ne citer que ceux-là. C’est vrai, chaque succès d’album rapportait au producteur Debs, car l’homme avait du flair. Mais Henri Debs a produit aussi des albums qu’il savait par avance peu susceptibles de rapporter des cents et des mille. Ainsi c’est lui qui produit en 1970 à grands frais d’ailleurs l’album  » Brother meeting  » d’André Condouant. Voire ITW d’André Condouant page () Ce qui permet au guitariste de Jazz sinon de lancer sa carrière en Europe mais de l’asseoir. Henri Debs a produit aussi Alain Jean-Marie un artiste qui en dépit de son immense talent n’a jamais figuré au top ten des ventes de disques. En réalité, la réputation de rapace, de profiteur, qui exploite les pauvres malheureux artistes est largement surfaite. Beaucoup se bousculaient pour être produits. Souvent ils arrivaient avec un bout de texte, une mélodie qu’ils chantonnaient sans en connaître les harmonies et ils voulaient enregistrer. Henri Debs structurait, arrangeait donnait corps au morceau et leur mettait en mains le marché. Si tu veux enregistrer et toucher des droits d’auteur soit tu es inscrit à la SACEM soit je t’achète les droits. Comme beaucoup n’étaient pas répertoriés à la SACEM et ne pouvaient l’être ils choisissaient de céder leurs droits. Mais ils gardaient la paternité de leur œuvre. Cela dit, tout artiste et musicien qu’il était Henri Debs avait indéniablement le sens des affaires. Gros travailleur, il avait choisi de faire de la musique son métier et au-delà de toute espérance il a réussi à en vivre très bien, à une époque où être musicien n’était pas un gage de réussite dans la vie. Ce succès est d’autant méritoire, qu’Henri Debs tout libanais qu’il est n’a jamais été riche. Il a débuté dans la vie en vendant des babioles sur les trottoirs de la rue Frébault sur un étal de fortune. L’homme est mort sans avoir pu lever cette suspicion qu’il sentait chez certains. Il réclamait exigeait même haut et fort son appartenance à la communauté guadeloupéenne. Lui qui avait les moyens, il se vantait de n’être jamais retourné une seule fois au Liban, ne serait-ce que pour connaître. Henri Debs a commis avant de s’en aller un livre qui au-delà des petites querelle soulevées ici et là restera le livre d’histoire de la musique antillaise des 50 dernières années. Mais son livre est surtout pour lui un cri du cœur. Une manière à lui de nous dire faites comme vous voulez, je suis des vôtres. Mais sois sans crainte Henri, ceux qui t’ont bien connu l’ont depuis très longtemps compris.

 

La dernière séance

De tous les pionniers de la génération Zouk, il est le dernier à avoir enregistré au mythique studio DEBS de la rue Frébault. L’album à venir de Jean-Jacques GASTON sera aussi celui de la dernière séance en studio d’Henri DEBS. L’artiste nous raconte.

Conversation à cœur ouvert entre Jacques d’Arbaud, Rudy Gustan et Henri Debs dans la cabine chant

Jean Jacques GASTON : Comment ménager Henri sans le froisser ? Comment lui faire comprendre que si j’avais recours à un autre ingénieur du son, c’était plus par souci de le ménager que par volonté de l’écarter de ce projet ? Au début ce n’était pas évident, mais fort heureusement il a fini par le comprendre. Dès lors, il venait au studio, passait environ deux heures avec nous puis remontait se reposer, puis revenait vers minuit…

Le Courrier de Guadeloupe : Dans quel climat s’est déroulé l’enregistrement ?

Jean Jacques GASTON : Ce fut riche et intense tout à la fois. Ce que je puis dire c’est qu’il prenait un réel plaisir à ce projet. Chacune de ses interventions laissait voir qu’il était diminué physiquement, mais que ses facultés intellectuelles et surtout auditives étaient intactes. Chacune de ses venues était ponctuée de remarques pertinentes sur la qualité des prises pour les chœurs par exemple que nous dûmes parfois reprendre sur ses conseils. Une autrefois, il demandait l’autorisation d’intervenir, trifouillait les boutons sur la table de mixage et tout de suite la couleur sonore en était améliorée.

Diriez-vous que tout cela lui donnait le sentiment de revivre ?

À coup sûr cela lui faisait un grand bien de se retrouver dans une ambiance musicale de ce type. Déjà, lors de la préparation de l’enregistrement chez Frédéric CARACAS, il passait et là encore, il ne manquait pas l’occasion de livrer ses conseils passant au clavier pour nous expliquer la suite harmonique du morceau sur lequel nous travaillons. Ce fut un moment que nous avons eu raison d’immortaliser.

Quel fut à votre sens le moment le plus poignant de cette période ?

Ce fut à plus d’un titre émouvant. Il connaissant bon nombre des musiciens présents au studio pour les avoir vu enfants. Il semblait heureux de voir leur évolution en tant que musiciens professionnels. Il connaissait nos parents et ne manquait pas de livrer telle ou telle anecdote. Sans m’en rendre compte il était un peu devenu le patriarche de l’équipe, chacun posant affectueusement avec lui et lui se prêtant volontiers au jeu. Eh puis, il y eut surtout cette aparté à cœur ouvert entre Jacques DARBAUD, Rudy GUSTAN et lui. Par le passé, tout ne s’était pas toujours bien passé entre eux. Je n’ai rien su de la teneur des propos échangés mais les larmes que j’ai vu perler ce soir-là aux yeux de l’homme laissent à penser qu’après toutes ces années de brouille inutiles, une paix s’était définitivement installée dans tous les cœurs.

Tout ne fut pas rose non plus entre lui et vous ?

Il ne faut pas perdre de vue qu’Henri était un redoutable businessman. Il est vrai que par le passé j’ai eu ma période d’instabilité sur laquelle Il m’a longtemps charrié. Mais depuis, une vraie amitié s’était installée car il savait que depuis je m’étais assagi. Nous déjeunions souvent ensemble. Une fois, cela fut plus fort et je ne manquais pas de lui faire remarquer que tous ceux qu’il privilégiait à l’époque glorieuse de l’écurie DEBS ne se souciaient même plus d’avoir de ses nouvelles. Il resta silencieux, mais je sais qu’au fond de lui il réalisait que moi j’avais toujours été là.

 

Parmi les artistes produits par Henri Debs

Les Aiglons

Edouard Benoit

Blamard

Eric Brouta

Frédéric Caracas

Chiktay Philippe

Dilo

Expérience 7

Fred Fanfan

Jean-Jacques Gaston

Alain Gervais

Luc Léandry

Tatiana Miath

Manuela Pioche

Tanya Saint-Val

Francky Vincent

Zouk machine

 

Quand sifflaient les oreilles du censeur

Que seraient devenus les titres  » Ay Doudou  » de Georges Plonquitte,  » Cuisse  » des  » Aiglons  » et bien d’autres encore, si la main d’un censeur nommé Henri Debs n’était pas passée par là ? Lui qui parfois savait laisser sa plume de croyant vagabonder dans les atmosphères grivoises à sauvé bien des titres de la vindicte populaire. En fait, le créateur du célèbre  » Tu as calé le moteur  » était convaincu que pour garantir le succès d’un titre paillard, il fallait s’entourer de quelques précautions. Aussi, il a toujours privilégié le suggéré, l’allusion toute feinte ou le double sens à la crudité grossière des termes. Arrivés à l’état nature, bon nombre de textes ont subi de vrais lifting avant leur mise en boîte. Georges Plonquitte est sommé de revoir sa copie et le  » Koukoun’  » des débuts devient  » Doukoun’  » les Aiglons reçoivent les mêmes conseils et sauvent le plus grand tube mondial de la musique antillaise  » Cuisse « . C’est découvrant la crudité dont certains artistes peuvent faire preuve de nos jours, qu’on se rend compte que les temps ont bien changé. Mais Henri DEBS depuis longtemps avait trouvé la bonne formule :  » Les textes n’engagent que leurs auteurs  » Ouf l’honneur est sauf, les oreilles faussement chastes aussi.

 

Vendredi c’est belote !

Henri Debs

Nous allons où ? Route de Besson bien sûr. Malgré les difficultés physiques l’homme ne dérogeait pas à ses petits plaisirs simples de la vie guadeloupéenne. Le vendredi, c’est jour de belote ! Son ami taxiteur passe le prendre en début de soirée pour le conduire dans ce petit bar qui ne paye pas de mine mais où dit-on on mange fort bien. Henri dans cette ambiance de tintements de couverts et d’effluves de rhum s’y sentait comme chez lui. C’est dans ce décor qu’il aimait à venir taper le carton avec ses amis comme au bon vieux temps où comme il disait le mot « nègre » aujourd’hui galvaudé était le terme par lequel tout le monde en Guadeloupe se saluait sans se soucier de la couleur de la peau où de la texture des cheveux. L’homme avait visiblement toujours laissé une place dans son cœur pour ce temps où nous savions encore vivre ensemble et que le cœur du pays vibrait d’une culture forte qui n’avait rien à envier à personne.

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