« Nous sommes au bord du gouffre » : l’économie a basculé en 2025

Photo d’illustration, construction. Photo : Mourad Allili / Sipa
Catégorie: Économie

Après quatre ans de reprise post-Covid, le moteur économique de la Guadeloupe cale. L’activité recule, la construction s’effondre, 810 emplois disparaissent. Le patron du BTP annonce qu’il va « interpeller les donneurs d’ordre ».

Les chiffres de l’Insee sont tombés jeudi 2 avril. Ils racontent la fin d’un rattrapage. Selon la synthèse annuelle économique de l’Insee (Conjoncture Guadeloupe n° 39) le nombre d’heures rémunérées dans le secteur privé en Guadeloupe (hors agriculture) a reculé de 0,2 % en 2025. Un chiffre qui semble modeste. Il ne l’est pas. Parce qu’il vient après quatre années de reprise — + 0,9 % en 2024 — et parce qu’il masque un second semestre brutal : -0,7 % au troisième trimestre, -0,9 % au quatrième. La courbe ne ralentit pas. Elle plonge.

Le secteur le plus touché est celui de la construction. Les heures rémunérées y chutent de 4,9 %. À lui seul, le BTP pèse pour -0,5 point dans la contraction globale de l’activité. Les causes sont identifiées. Les permis de construire pour les logements s’effondrent de 19,7 %. Les surfaces autorisées pour les locaux non résidentiels reculent de 9,2 %. Moins de projets autorisés, moins de chantiers lancés, moins d’heures travaillées, moins de salaires versés.

José Gaddarkhan, président de la Fédération régionale du BTP ne décolère pas. Joint par téléphone jeudi 2 avril, il décrit une situation qu’il qualifie de catastrophique : « Aujourd’hui les entreprises ne sont pas capables de payer les salaires. Nous subissons tout à la fois la taxe carbone, nouvelle trouvaille pour appauvrir nos entreprises, la hausse de 31 centimes du carburant. Il faut désormais payer immédiatement les matériaux de la carrière de Deshaies. Les entreprises guadeloupéennes disparaissent. Soutenues par leurs maisons mères, ce sont les filiales des multinationales qui prennent les marchés. Les banques ne suivent pas les entreprises locales. La tonne de bitume a augmenté de 200 euros. »

Le patron du BTP annonce qu’il « convoquera la semaine prochaine une conférence de presse sur la situation alarmante des entreprises » de son secteur. Son objectif affiché est d’« interpeller les donneurs d’ordre » publics, autrement dit, les collectivités locales et l’État, qui commandent l’essentiel des chantiers publics en Guadeloupe.

Le BTP n’est pas seul. L’industrie recule de 1,5 %, soit une tendance déjà négative amorcée en 2024. Les deux secteurs combinés — construction et industrie — sont les principaux responsables de la dégradation du marché du travail.

L’emploi salarié total se contracte de 0,6 % entre fin 2024 et fin 2025. En chiffres bruts : 810 emplois perdus. La Guadeloupe revient à son niveau d’effectifs de fin 2023. Deux ans de créations d’emplois effacés en douze mois.

La construction paie le tribut le plus lourd : 380 postes supprimés, soit une baisse de 5,2 % des effectifs du secteur. L’industrie suit avec 190 emplois perdus. Le tertiaire non marchand — administration, santé, éducation — recule lui aussi légèrement (-0,2 %), pénalisé par l’enseignement. Même le refuge habituel de l’emploi public ne tient plus.

Le taux de chômage se stabilise à 17 % de la population active. Après un gain de deux points en 2024, il cesse de reculer. Il reste supérieur de huit points à celui de l’Hexagone. En Guadeloupe, près d’un actif sur cinq ne travaille pas.

Le déficit commercial atteint 3,6 milliards d’euros. Les exportations s’effondrent de 12,6 %, plombées par la chute des réexpéditions de produits pétroliers raffinés vers la Guyane. Les importations, bien qu’en léger repli (-0,7 %), restent massives. Le territoire continue de consommer massivement ce qu’il ne produit pas.

La fréquentation hôtelière chute de 9,5 % en nombre de nuitées. Les visiteurs sont 12 % moins nombreux dans les hôtels classés. Et pourtant, le trafic aérien à l’aéroport Maryse-Condé progresse de 2 %, dépassant les 2,1 millions de passagers. C’est la croisière qui tire son épingle du jeu avec une hausse de 3,1 %.

Les touristes viennent, mais ils ne dorment pas à l’hôtel. Ils embarquent sur les navires de croisière. Et les locations saisonnières — Airbnb et consorts — captent une part croissante de la clientèle. Pour l’hôtellerie traditionnelle, c’est une érosion structurelle.

Seul indicateur apparemment rassurant : l’inflation tombe à + 1,3 % après + 2,6 % en 2024. Mais ce chiffre doit être lu avec prudence. La baisse était en 2025 tirée par l’électricité. Dans le détail, les prix de l’alimentation, de l’habillement et des carburants continuent d’augmenter.

L’année 2025 marque la fin de la phase de rattrapage post-Covid. La reprise n’a pas créé de fondations durables. Elle a comblé un trou — celui du confinement, des restrictions, de l’arrêt brutal de 2020 — sans modifier la structure d’une économie qui reste dépendante de la commande publique, des importations et du tourisme. La reprise n’était qu’un rattrapage.


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