L’hémicycle du conseil départemental affichait complet, ce mercredi 24 juin, pour le vingtième congrès des élus sur l’eau. Une affluence qui traduisait l’urgence d’une situation que tous, élus comme représentants de l’État, ont qualifiée sans détour de « catastrophique ». À l’extérieur, des associations d’usagers et des syndicats (CGT, FO, Combat ouvrier) brandissaient une banderole clamant « Dlo a tout moman pou tout moun é pa chè », réclamant une eau accessible et abordable pour tous, dans le cadre d’une manifestation pacifique. À l’intérieur, durant près de huit heures, les discours ont oscillé entre mea culpa collectif, propositions de sortie de crise et réticences à peine voilées sur les moyens d’y parvenir.
Le leitmotiv de cette session aura été l’état de détresse hydrique du territoire. Tour à tour, élus locaux, représentants des communautés d’agglomération et le préfet ont entonné la même litanie : l’absence d’eau au robinet a trop duré, les coupures sont intolérables et la vétusté du réseau hypothèque l’avenir. Mais au-delà du constat unanime, les diagnostics divergent sur les responsabilités.
Jocelyn Sapotille, président de l’association des maires et maire de Lamentin, a livré une charge frontale contre ses pairs. Selon lui, la catastrophe est le fruit d’une usurpation de compétences : « Les élus ont voulu se substituer aux professionnels de l’eau. Ils ont cru qu’en prenant leur place, ils feraient mieux. La stratégie, le contrôle, la tarification, c’est notre rôle. Pas l’opérationnel. » Un constat d’échec politique assumé, qu’il a martelé : « Les élus ont failli. »
Adrien Baron, maire de Sainte-Rose, a élargi le spectre des responsabilités, pointant une « faillite collective » incluant l’État, qu’il accuse d’avoir participé à la création du SMGEAG, le syndicat mixte gestionnaire de l’eau et l’assainissement. Sa sortie, cinglante, est un appel à ne pas chercher de boucs émissaires : « Nous sommes tous coupables, a-t-il persisté.
Si l’union sacrée semble de mise pour reconnaître la gravité de la crise, les fractures apparaissent clairement dans les propositions de gouvernance, notamment autour du SMGEAG, dont la création en 2021, est au cœur des tensions.
Par la voix de Jean-Claude Nelson, le conseil régionale a réitéré son hostilité à la structure. « Nous ne voulions pas de ce syndicat, on nous l’a imposé, » a-t-il rappelé, avant de revendiquer le statut de « principal contributeur » avec 226 millions d’euros investis. Sa proposition : une modification de la loi, via une mission d’évaluation, en filigrane, c’est une façon non avouée d’échapper à l’obligation de contribution imposée par l’article 15 des statuts du SMGEAG. Il a rappelé aussi la solution d’alléger la charge salariale du SMGEAG en transférant une partie de son personnel vers d’autres collectivités.
Les EPCI entre volontarisme et inquiétudes financières
Faber Michelli, représentant de la commuanuté d’agglomération Cap excellence, a affiché une position pragmatique, listant les actions urgentes (réparation des fuites, sécurisation des secteurs). Mais comment investir alors que le SMGEAG affiche un déficit de plus de 100 millions d’euros et une dette fournisseurs de 90 millions euros, s’est-il interrogé ? Il a proposé que soient confiées aux agglomérations des maîtrises d’ouvrage déléguées afin de leur permettre d’agir directement sur leur territoire.
Thierry Abelli président de la communauté d’agglomération Grand Sud Caraïbe a, quant à lui, fait état du déficit énorme de son agglomération. Il a affirmé vouloir participer à l’effort financier et au retour de personnels tout en laissant entendre que sa participation financière serait contrainte plutôt que choisie.
Une ombre au tableau : l’absence remarquée de la communauté d’agglomération de la Riviera du Levant (Carl), dont le président Michel Hotin n’a pas pris part aux débats, laissant planer le doute sur son adhésion au processus.
Face à ce champ de mines politiques, le préfet a tenté de recentrer le débat. Prenant le contre-pied des critiques, il a défendu le SMGEAG comme une « excellente idée » et appelé à une mobilisation générale : « Nous savons comment sortir de cette crise. Les financements existent. La question est de savoir si nous sommes collectivement prêts à agir », a-t-il martelé.
Son message, ferme, est un avertissement : « Si l’État est seul, il se retirera. L’eau est une compétence locale. Soit nous assumons nos responsabilités, soit nous refusons l’effort. » Une façon de signifier que le sauvetage du service public ne saurait se faire sans l’abnégation des collectivités locales.

Un hiatus persistant entre paroles et actes
Si la journée s’est achevée sur l’adoption à l’unanimité de quatre résolutions (plan d’urgence pour les fuites, pacte de solidarité financière, création d’une Opération d’Intérêt National, et dispositifs de solidarité envers les usagers), plusieurs angles morts persistent.
Le financement reste le talon d’Achille : La résolution n° 2 acte le besoin de 30 millions d’euros par an pour combler le déficit du SMGEAG. La clé de répartition proposée (État 14 M€, Région 4 M€, Département 4 M€, EPCI 8 M€) est loin d’être actée définitivement. Les élus des EPCI, déjà réticents à l’idée de contribuer, ont rappelé que cette charge risquait de « faire exploser leurs finances ».
La résolution n° 3 demande à l’État de financer 70 % d’une opération d’intérêt national, voire de créer une structure ad hoc, afin d’absorber la dette colossale du SMGEAG. Si cette requête vise à désendetter le syndicat, elle traduit aussi la volonté des élus de déléguer à l’État la partie la plus lourde – et la plus coûteuse – de la reconstruction. Tout en conservant la main sur la gestion quotidienne ?
Le sujet des effectifs reste aussi une corde sensible du dossier. La résolution n° 2 prévoit la reprise de 80 à 100 agents du SMGEAG par les communes, la Région le Département et les EPCI. Or, beaucoup de ces personnels ont été transférés au SMGEAG sans expertise spécifique et n’avaient jamais travaillé dans le secteur de l’eau. Les conditions concrètes de ces retours à la case départ (coûts, formation, intégration) restent floues, laissant craindre un simple transfert de charges d’une collectivité à l’autre.
Vers une meilleure prise en compte des usagers
Malgré ces tensions, le congrès a validé des mesures concrètes saluées par les associations. La convergence tarifaire vers un prix unique de l’eau d’ici fin 2027, pour mettre fin aux disparités territoriales. La création d’un « chèque eau » et d’une tarification sociale pour les ménages précaires. La généralisation des citernes dans les écoles, gage de continuité de l’enseignement. Un droit d’alerte renforcé pour les usagers, avec une information 24 heures à l’avance en cas de coupure.
Le congrès a été à l’image de la crise, entre urgence et frilosité. Il a acté une prise de conscience collective des élus. Mais la route est encore longue pour transformer les résolutions en actes. La sortie du préfet, appelant à ne pas se défausser, est une mise en garde face aux réticences persistantes.