Mercredi 24 juin s’ouvre à Paris le procès d’Ary Chalus, quinze ans durant maire de Baie-Mahault, aujourd’hui président du conseil régional de Guadeloupe, poursuivi pour détournement de fonds publics dans l’exercice de son mandat de député entre 2012 et 2017. À ses côtés, sa fille et sa compagne, poursuivies pour recel. Tous trois sont présumés innocents. Mais, au-delà de l’affaire, ce rendez-vous pose à notre société des questions qu’aucun de nous ne peut esquiver.
Si ce procès retient l’attention, ce n’est pas seulement pour les sommes en cause. C’est pour ce qu’il met en scène. Un homme dont l’image publique s’est construite sur la promesse d’une gestion désintéressée des mandats confiés. Et des accusations qui visent, précisément, l’usage qu’il aurait fait de l’argent confié. La justice dira ce qu’il en est. Les lecteurs du Courrier de Guadeloupe ont lu le détail des faits, dans notre enquête consacrée au volet baie-mahaultien (lire ici) et celle consacrée à l’ensemble de l’affaire (lire ici).
Au-delà des faits, au-delà de la justice qui suit son cours, que nous dit, à nous, en tant que société, ce rendez-vous ?
Nommer ce que nous voyons
D’abord, de quoi parle-t-on, au fond ? Derrière le vocabulaire des juristes, il y a une ligne rouge. Celle qui sépare ce qui est à tous, de ce qui est à un seul. Un mandat n’appartient pas à celui qui l’exerce. Il lui est confié. Quant à l’argent public, il n’est pas un complément de revenu personnel, mais le pot commun alimenté pour le service de tous. Confondre les deux — par habitude, par négligence ou par calcul — revient à traiter la chose publique comme un bien personnel. Ce travers n’a pas d’âge. C’est là, le problème.
Notre époque n’a pas inventé la confusion des intérêts. Elle a appris à la voir. Et à l’heure du leadership numérique, de l’open data, de la transparence, ces pratiques sont pour ainsi dire mort-nées. Elles pouvaient prospérer dans l’ombre, à l’abri de l’entre-soi et dans l’opacité. Aujourd’hui, on examine les patrimoines, on fixe des règles, on enquête, on veille.
Si tout finit par se savoir, pourquoi cela continue-t-il ? Sans doute parce qu’une culture meurt plus lentement qu’une loi ne se vote ou qu’une habitude nouvelle ne s’installe. Parce que la frontière entre aider les autres et servir ses intérêts demeure floue trop souvent. Parce que, des décennies durant, l’impunité fut la règle et la sanction l’exception.
Vers quoi nous allons
Vient la deuxième question. Où cela nous mène-t-il ? Deux chemins opposés s’ouvrent aux Guadeloupéens.
Le premier descend. À force de scandales, une idée s’installe, « ils sont tous pareils ». Le soupçon se généralise, le vote paraît vain, le désengagement prend la main. Le lien qui tisse notre société se distend, la confiance dans ce que nous avons en commun, s’effrite. C’est le danger réel. Nous cessons de croire en nous-même, et restons comme dirait Aimé Césaire le jouet sombre au carnaval des autres.
Le second chemin monte. Car si ces affaires viennent au grand jour, c’est que les contre-pouvoirs fonctionnent. À Baie-Mahault, les électeurs ont déjà parlé. L’ex maire a été battu dans son fief, et la nouvelle municipalité a placé la ville aux côtés des parties civiles. Une société qui examine ses puissants, qui les sanctionne au besoin, est une société qui se tient debout.
Comment en sortir
D’où la troisième question, la plus exigeante. Comment en sortir ? Pas par l’avènement d’élus parfaits. On n’a jamais gouverné un pays avec des saints. On en sort avec des outils, non avec des sermons. Des règles claires, une justice qui juge vraiment, des comptes publics ouverts à la vérification. Il nous faut aussi une presse vivante et libre. Une presse qui enquête, vérifie, informe, et des citoyens attentifs et exigeants. La transparence ne menace pas les honnêtes gens. Elle est leur meilleure alliée.
Il faut sortir de la culture déliquescente et décadente du kontribann pa défandi sé ga a la dwan et du la poul ka graté sé la pouy bèkté. Mesdames et Messieurs les élus, vous n’êtes pas que des gestionnaires. Vous êtes des repères. Vous pouvez n’appartenir à aucune élite, ni intellectuelle, ni économique, ni artistique, ni sportive, ni scientifique, ni sociale, ni aucune autre. Mais vous devez rester un phare. Celui qui éclaire la voie.
Quand ceux qui incarnent la règle commune s’en affranchissent, la règle perd son sens pour tous. Le professionnel qui fraude, le voisin qui triche, l’enfant qui fainéantise. Un mauvais exemple, venu d’en haut, défait à coup sûr ce que mille âmes appliquées s’épuisent à bâtir.
Voilà pourquoi ce procès nous regarde. Il ne juge pas seulement Ary Chalus, Francette Gourdine-Bachou et Nathalia Chalus, qui demeurent présumées innocents jusqu’au dernier mot des tribunaux. Il éprouve notre capacité à nommer ce que nous ne voulons plus, puis à le refuser ensemble.
L’électeur qui a porté Ary Chalus aux responsabilités de maire, puis de député, puis de président de Région n’est pas un faiseur de roi. Il est en revanche une part de ce contrôle qui tient les puissants en respect. À condition d’exercer pleinement ce rôle. Il peut dès lors se prétendre pleinement citoyen.
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