La synthèse annuelle 2025 de l’Institut d’émission des départements d’outre-mer (Iedom), publiée le 14 avril, parle de « résilience ». La lecture intégrale de l’étude raconte une économie tenue à bout de bras par quelques grands chantiers publics, pendant que les ménages s’endettent pour vivre et que les petites entreprises tombent par centaines.
817 dossiers de surendettement déposés en 2025, soit une hausse de 23,4 % en un an. 9 150 entreprises créées. Et dans le même temps, 44,3 % de défaillances supplémentaires, plus qu’avant le covid. Ces chiffres figurent dans la synthèse annuelle de l’Iedom intitulée « Stabilisation avant de nouveaux relais de croissance ? ». Signée par François Groh, directeur de l’agence Iedom de Guadeloupe, Saint-Martin et Saint-Barthélemy, elle s’ouvre sur l’affirmation selon laquelle « l’économie guadeloupéenne confirme sa résilience dans un contexte d’inflation modérée et de climat des affaires bien orienté. »
Derrière la « résilience » se profile la tension d’une économie où quelques grands chantiers occupent le haut du tableau, tandis que les ménages prennent du crédit pour acheter de quoi manger.
Les ménages s’endettent pour vivre
« Le nombre de dossiers de surendettement déposés atteint un niveau record (+ 23,4 % sur un an) » lit-on. En 2025, 817 ménages ont franchi cette étape, soit trois familles par jour ouvré en moyenne. C’est 155 de plus qu’en 2024.
« Malgré un taux de crédit à la consommation historiquement élevé (7,41 % au 4ᵉ trimestre), le recours au crédit continue d’augmenter (+ 6,3 % après + 3,1 % en 2024), suggérant que les ménages s’endettent davantage pour maintenir leur niveau de consommation », écrit l’Iedom.
Les Guadeloupéens prennent donc deux fois plus de crédit qu’en 2024 pour… continuer à vivre. Alors même que ce crédit leur coûte plus cher. Le taux des découverts ménages atteint 14,79 %, contre 7,86 % au niveau national. Pour celui ou celle qui passe sous zéro dans le courant du mois en Guadeloupe, le coup de la banque est presque le double de ce qu’il serait dans l’Hexagone.
Les achats importants reculent, avec des importations de biens durables en baisse de 7,7 %. Les Guadeloupéens renoncent au gros électroménager, à la voiture, au mobilier. Mais les dépenses du quotidien progressent (+ 5,8 % pour les biens non durables). On coupe sur le frigo neuf, pas sur le pain. Et pour le pain, on prend du crédit.
Le marché automobile illustre le renchérissement du coût de la vie. La synthèse explique que le prix moyen d’un véhicule est passé de 19 000 € en 2019 à 27 000 € en 2025. En six ans, 8 000 € de plus pour la même catégorie de voiture. Les immatriculations de véhicules neufs ont logiquement chuté de 12,2 %, soit près de 1 700 voitures de moins en un an.
Les petites entreprises plient
« La dynamique entrepreneuriale reste soutenue, avec un nombre record de 9 150 entreprises créées en 2025 (+ 11,8 %) », affirme l’institut d’émission. « Cette vitalité s’accompagne toutefois d’une hausse des défaillances (+ 44,3 % sur un an), désormais supérieures à leur niveau de 2019. »
Quarante-quatre pour cent de défaillances en plus en un an. Au-dessus du niveau d’avant covid.
Le chiffre d’affaires déclaré à la Direction régionale des finances publiques recule de 2,6 % en moyenne, mais selon deux trajectoires inverses. « Les grandes entreprises enregistrent une progression de leur chiffre d’affaires (+ 1,1 %), tandis que les TPE-PME accusent un net repli (−4,0 %) ». Pendant que les grandes entreprises gagnent un peu, les petites perdent quatre fois plus qu’elles ne gagnent.
Dans le BTP le chiffre d’affaires est en baisse de 9,8 %. Consommation de ciment en repli de 6,2 %. Permis de construire en chute de 21,3 %. Encours de crédit aux entreprises du secteur en recul de 4,7 %. Les commandes publiques baissent de 14,9 %, et de celles qui ont été publiées, seule une sur dix a été attribuée (taux d’attribution à 9,4 %). Pour un maçon, un électricien, l’année 2025 a été celle des appels d’offres qui ne sortaient pas, ou qui restaient sans suite.
Le commerce suit la même pente. Chiffre d’affaires à −2,1 %. Collecte de TVA à −1,8 %. Cette baisse intervient « alors qu’il progresse au niveau national (+ 1,1 %) », précise la synthèse.
Si l’économie n’est pas en récession franche, c’est grâce à quelques projets. L’Iedom cite l’extension du port maritime de Jarry pour 180 millions. La mise aux normes parasismiques des bâtiments publics. L’achèvement du lycée de Baimbridge. La construction de l’hôtel Pullman royal key wellness resort au Moule pour 32 millions. Les travaux du plan eau pour 320 millions sur 2024-2027. Les maisons d’arrêt de Baie-Mahault et de Basse-Terre. La déviation de la Boucan à Sainte-Rose pour 110 millions d’euros. La construction du nouveau CHU. Autant de projets qui s’étirent pour certains sur plus d’une décennie.
Ce sont ces chantiers qui tirent les indicateurs d’investissement vers le haut, nourrissent les statistiques de crédit aux entreprises, et permettent à l’Iedom d’écrire que « l’investissement privé se maintient à un niveau élevé ». Mais selon l’institut « la dynamique repose désormais sur la concrétisation des projets programmés » et si les prochains chantiers ne sortent pas de terre comme prévu, l’échafaudage tombera.
L’emploi qui « se maintient »
Le taux de chômage est cité à 17,2 % en décembre 2025, soit plus du double de la moyenne française (7,9 % au quatrième trimestre 2025 selon l’Insee).
Le nombre de demandeurs d’emploi de catégorie A diminue légèrement (−1,4 %, soit 39 960 inscrits). Mais cette baisse est « liée en partie à davantage de sorties pour non-actualisation », précise le régulateur local de la monnaie et du crédit. Des personnes qui ne sont pas réinscrites à France Travail. Pas des personnes qui ont retrouvé un emploi.
Dans le même temps, les offres collectées par France travail reculent de 4,2 %. L’emploi salarié privé baisse de 0,4 %, soit 86 920 salariés en décembre.
Enfin il y a « la dynamique démographique, marquée par un recul et un vieillissement de la population, [qui] constitue un enjeu majeur. Elle pèse sur la consommation, la disponibilité de la main-d’œuvre et l’attractivité du territoire. »
L’économie guadeloupéenne présente donc en 2025 deux visages. D’un côté des grands chantiers publics qui tirent l’investissement et le crédit, de l’autre des familles qui prennent du crédit pour acheter à manger.
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